Lettre 19 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

[A Coppet, le 5 juillet 1672]

J’ay eté favorisé d’un si bon succez la premiere fois que j’ay pris la liberté de vous ecrire [1], qu’il y auroit plus de sujet de s’etonner si je ne revenois pas à la charge, qu’il n’y en a de ce que je vous importune encore d’une seconde lettre. En effet avoir receu pour un mechant galimatias qui ne vouloit rien dire et que je n’entendois pas moy meme, tant de jolies choses, tant de nouveautés curieuses et bien choisies ; n’est pas une petite tentation de gater souventefois* du papier, et de vous ecrire à toute outrance, si bien que je me puis promettre qu’on m’excusera facilement si dans une chose où il y a tant à gagner pour moy, j’ay un peu plus d’egard à mon interet, que je ne menage cet illustre • amy qui m’accorde la liberté de luy ecrire. Mais peut etre que si j’appuyois davantage sur ce chapitre, je m’enfoncerois insensiblement dans une matiere d’où je ne pourrois me tirer sans vous donner quelques eloges, ce qui ne vous est pas autrement agreable autant que je l’ay peu connoitre, il vaut donc mieux couler doucement sur tous ces endroits et se debarrasser de tout ce qui pourroit attirer dans le compliment puis qu’ainsi est que vous ne voulez pas qu’il ait place dans notre commerce.* Je suis bien aise que vous mettiés la chose sur ce pied là, et je vous avouë que si c’eut eté à moy à poser quelques loix ou quelques statuts fondamentaux pour regler la forme de nos lettres, je n’aurois pas oublié ce reglement, qu’on ne se serviroit pas d’un stile de ceremonie et plein de façons. Jugés un peu Monsieur quel doit etre mon plaisir de voir que vous m’avez reduit aux termes que je souhaittois. Il est vray que si j’ay sujet d’un coté de me rejouir que nous ayons renoncé aux complimens, aux louanges, et à ce jeu de paroles civiles que tant de gens prene[nt] pour la vraye moüelle de l’amitié ; j’ay sujet d’un autre de ne m’en rejouir pas puis que par là je perds une bonne partie des choses que je puis faire entrer dans une lettre, et que toute ma petite rhetorique est mise à sec. Encore si je pouvois vous rendre nouvelles pour nouvelles, je ne serois pas si miserable, mais par malheur pour moy je ne sai rien de nouveau qui ne vous soit vieux, puis que les plus considerables nouveautez qui viennent recréer ma solitude, me sont co[mm]u[ni]quées par votre canal.

La figure de la republique de Hol[land]e malade [2] a paru à quelques personnes, qui l’ont veue dans [votr]e lettre, fort maligne et fort bien imaginée et il y en a eu qui n’ont pas manqué de remarquer que c’est justement payer les Hollandois de leur propre monnoye car vous savez que le fort de leur satyre consiste depuis quelque tems en tableaux, temoin celuy de leur ambassadeur arreta[n]t le soleil comme un autre Josué [3], et temoin encore ce que le roy d’Angleterre allegue dans son manifeste [4], qu’ils avoient choqué diverses fois sa personne par des representations odieuses et des tableaux injurieux. Mais au reste, ne vous semble t’il pas Mr que ces lutins qu’on a ajoutez à la figure offrans des couronnes à la pauvre malade gatent un peu la conduitte de la pensée. Je n’ose pas en parler positivement parce que je ne consideray la figure que je vis à Geneve que fort à la volée*, et parce que je ne leus ce qui est au bas que fort en courant, toutefois il me semble q[ue] l’on y dit que l’ eveque de Munster [5] ne p[e]ut rien obtenir du diable qu’il exorcise parce que la veuë des couronnes que les lutins offrent à la dame agonisante reveillent son ambition et l’empechent [6] de vouloir restituer ce qu’elle a pris sur le tiers et sur le quart. Je ne voudrois pas jurer qu’il y a ainsi dans l’imprimé, parce que comme je vous l’ay deja dit je n’eus pas le loisir sur l’heure de bien examiner la chose, mais il m[e le] semble pourtant. Or s’il est ainsi que je dis, il me semble que l’[au]theur s’est coupé ayant introduit la Hollande qui prie Mr le pr[in]ce d’Orange de rendre à Cæsar ce qui luy a eté oté, et puis en suitte qui rend vains les exorcismes de l’ eveque de Munster pour ne vouloir pas consentir à une restitution.

Mr Banage vous aura sans doutte fait voir la critique de l’une des traductions du sonnet francois de Mr de Brianville [7]. J’ay trouvé ces observa[ti]ons en general fort ingenieuses et fort d’un homme qui a de l’erudition, j’en ay pourtant contredit quelques unes selon la liberté que nous nous sommes données [8] depuis longtems d’etre appointéz* contraires en la pluspart des choses. Nous tenons un peu l’un et l’autre de l’humeur de cet orateur dont parle Seneq[ue] [9] qui ne croyoit pas etre en compagnie si on ne le contredisoit, et qui prioit souvent son ami de dire quelquefois non, afin qu’il parut qu’ils etoient deux. Et sans mentir je perdrois beaucoup si cette petite guerre n’etoit quelquefois excitée entre Mr Banage et moy. Je luy envoye 2 observa[ti]ons que j’ay faittes sur l’autre traduction [10] que vous pourrez voir si vous vous en voulez donner la peine. Je ne vous prie pas de jetter les yeux dessus, parce que je connois trop la foiblesse qui les accompagne, et à la verité j’ay fait cela tout à fait negligemment et plutot pour remplir le papier que j’avois pris q[ue] pour autre chose, outre que je ne sai pas trop bien si j’aurois mieux fait en y apportant quelque soin, car il m’est arrivé souvent d’etre de ceux che saltano meno in camicia che in farsetto [11].

Si vous avez quelques curiositez continuez d’en regaler votre tres humble serviteur. On dit que les nouvelles de Hollande n’ont pas amelioré cet ordinaire*. Par des lettres qui en viennent, nous aprenons qu’à la verité il y a du mal, mais qu’il s’en faut bien que les affaires n’y soient si desesperées qu’on l’avoit dit. Je souhaitte que nous ayons eté allarmés à faux [12], quoi qu’il en soit[,] il conste* qu’il y a bien du mal puis que les troupes de France selon l’aveu de tout le monde ont passé le Rhin, et que la ville d’Utrecht [13] si elle n’est pas encore francoise, a du moins renoncé à l’union de mess[ieu]rs les Etats. Par ces lettres particulieres dont je vous parle et qui sont du 16 juin on n’y parle pas de l’assassinat commis en la personne de Mr Wit le pensionnaire [14][,] bien avoue t’on que la victoire navale est de peu de consequence [15]. J’attens de votre bonté une petite gazete avec laquelle et sans laquelle je seray fort respectueusem[en]t

Monsieur

Votre tres humb[le] et tres obeiss[an]t serviteur BAYLE

ps Mr Constans [16] qui va passer quelques jours à Geneve et par le moyen de qui je vous envoye cette lettre ne manquera pas de vous dire que nous nous entretenons fort souvent de vous

A Copet le mardy 6 juillet 1672
A Monsieur / Monsieur Minutoli / A Geneve

Notes :

[1] Il s’agit de la Lettre 14.

[2] Sur cette gravure, voir Lettre 16, n.15.

[3] Voir Lettre 16, n.16 ; on constate que la médaille qui fut frappée en 1673 n’a fait qu’immortaliser dans le bronze un thème polémique qu’appelait tout naturellement le symbole du roi-soleil, choisi par Louis XIV en 1662 : voir N. Ferrier-Caverivière, L’Image de Louis XIV dans la littérature française de 1660 à 1715 (Paris 1981), p.73-80.

[4] Les exigences du roi d’Angleterre avaient été présentées aux ambassadeurs des Provinces-Unies le 17/27 mars, quoique la déclaration de guerre elle-même ne soit pas datée : Déclaration de guerre du roy de la Grand Bretagne, contre les Estats Generaux des Provinces-Unies (s.l.n.d. [1672], 4 o) (BN, Nc 1232). Bayle avait pu la lire dans la Gazette, extraordinaire n o 48 du 19 avril 1672. Le n o 47, nouvelle de La Haye du 9 avril 1672, annonçait que Charles II avait déclaré la guerre ; le n o 45 indique que, le 7 avril, on avait publié à Paris l’Ordonnance de Louis XIV, dans laquelle il déclarait sa résolution de faire la guerre aux Etats-Généraux. En effet, il ne daigna pas leur déclarer la guerre dans les formes usuelles.

[5] Christophe-Bernard van Galen.

[6] Le pluriel de ces verbes est une inadvertance.

[7] La critique par Basnage d’une des traductions du sonnet de Brianville ne nous est pas parvenue. Cependant, la critique que fit Minutoli de la traduction latine nous donne une idée de la minutie de ces jeunes lettrés : voir Lettre 17.

[8] Ce pluriel est une inadvertance.

[9] Voir Sénèque, De la colère, iii.viii.6.

[10] Ces observations sur une des traductions du sonnet de Brianville ne nous sont pas parvenues.

[11] Cette expression, devenue proverbiale, se traduit littéralement : « sauter moins haut en chemise qu’en pourpoint », et signifie : « aggraver sa situation en ayant cru l’améliorer ».

[12] On voit qu’ici, Bayle n’ayant pas à prendre les précautions que le secret incertain du courrier rendait nécessaires quand il écrivait en France (où les huguenots étaient soupçonné – à bon droit souvent – de sympathie pour les Provinces-Unies ou, à tout le moins, de tiédeur belliqueuse à leur encontre), il exprime ouvertement des sentiments favorables aux Etats-Généraux. Au surplus, son employeur, le comte de Dohna (sur lui, voir Lettre 23, n.2), remplissait une fonction officieuse à leur service, en particulier pour leur recruter des troupes : voir Gazette, n o 39 du 26 mars 1672, nouvelle datée du 17 mars 1672, annonçant que le comte était parti dans ce but en Suisse.

[13] Utrecht tomba aux mains des Français le 20 juin, mais le même jour les Hollandais ouvrirent les écluses de Muyden, ce qui arrêta net l’avance française. Trois jours plus tard, Amsterdam était devenue une île imprenable. Voir Gazette, n o 78 du 2 juillet 1672, nouvelle de la Haye du 23 juin et du camp de Doesbourg du 24 juin, et extraordinaire n o 82 du 12 juillet 1672 : « La liste des places qui ont été prises par le roy, sur les Provinces Unies, jusques au 25 juin, avec une briève description de chacune. »

[14] Il s’agit d’un attentat manqué qui eut lieu le 21 juin : voir Gazette, n o 81 du 9 juillet 1672, nouvelle de La Haye du 30 juin ; et n o 85 du 16 juillet 1672, nouvelle du camp de Zeist proche Utrecht du 6 juillet, sur l’attentat et sur la situation des frères De Witt ; et extraordinaire n o 85 du 28 juillet 1672, sur « L’Election du prince d’Orange en la charge de lieutenant capitaine, et amiral général des milices des Hollandois tant par mer que par terre ». Johan de Witt (1625-1672) devint conseiller-pensionnaire de Hollande en 1653 ; il fut, comme Spinoza, un partisan de la tolérance religieuse. Il tentait de résister à la puissance de la famille des princes d’Orange. Lorsqu’en 1672 la république de Hollande fut attaquée par l’Angleterre et la France réunies, De Witt dut consentir le 8 juillet à ce que le prince d’Orange fût nommé commandant en chef de l’armée de terre. Le 4 août, De Witt fut contraint lui-même à donner sa démission du poste de conseiller-pensionnaire. L’opposition entre le parti favorable aux princes d’Orange et le parti républicain aboutit à l’assassinat de Johan de Witt et de son frère à La Haye, le 20 août 1672 : voir H.H. Rowen, John de Witt, grand pensionary of Holland (Princeton 1978) et, du même auteur, John de Witt, statesman of the « true freedom » (Cambridge 1986) ; et K.O. Meinsma, Spinoza et son cercle, éd. H. Méchoulan et P.-F. Moreau (Paris 1983).

[15] Au cours d’un combat indécis, le 7 juin, l’amiral hollandais Ruyter avait pu infliger des pertes sérieuses à la marine britannique, à la baie de Sole. Les historiens modernes donnent plus d’importance à ce demi-succès naval des Hollandais, pour la suite des événements, que ne semblent l’avoir fait les contemporains : voir Rowen, John de Witt, grand pensionary, p.821-23, et John de Witt, statesman, p.185-86. Du côté franco-anglais, bien entendu, on fit grand état des pertes essuyées par Ruyter. En fait, celles qu’il avait infligées à ses adversaires allaient neutraliser, pour assez longtemps, la flotte anglaise : voir Henry Saville, A True relation of the engagement of his majesties fleet […] with the Dutch fleet, May 28 1672, in a letter […] to the earl of Arlington principal secretary of state (London 1672, folio).

[16] David Constant (1638-1733), né à Lausanne, était pasteur à Coppet depuis 1662 ; en 1674, il allait devenir principal du collège de Lausanne et, dix ans plus tard, professeur de grec à l’Académie de cette ville, où il enseigna également la théologie de 1703 à 1727. Ce pasteur aimable et lettré, qui fréquentait les Dohna, se lia avec Bayle d’une amitié durable.

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