Lettre 190 : Pierre Bayle à Jacob Bayle

le 29 de may 1681

J’etois surpris, M[onsieur] e[t] t[res] c[her] f[rere], de n’apprendre point des nouvelles de la conclusion de votre mariage ; j’en cherchois et j’en imaginois plusieurs raisons, mais il ne m’est point venu dans l’esprit, qu’il y eut quelque parent qui y apportast des obstacles. Je ne crois pas qu’il faille se rebuter, car il arrive rarement qu’un mariage plaise universellement à tous les parens de part et d’autre, et si on vouloit attendre q[ue] tout le monde cessat à n’en etre pas marri, il en echoueroit tous les jours beaucoup. Ainsi quand on le peut faire sans bassesse, co[mm]e en cette rencontre où la principalle interessée et presque tous les autres vous donnent sujet d’etre content, on doit patienter, y ayant sur tout de l’avantage, comme il me semble qu’il y en a pour vous, à cause du credit et de la figure que font ceux avec qui vous vous allierez, capables un jour de vous faire appeller à Montauban, où votre merite seul vous pourroit conduire si nous etions dans un siecle où bon droit n’eut pas besoin de l’appui des puissans du monde [1].

Il faut songer à guerir avant toutes choses, car un mariage fait pendant une maladie, ou pendant les restes d’une maladie ne quadre pas, et peut meme prejudicier à la santé. Je vous trouve heureux d’etre tombé entre les mains de Mr Duncan [2] mon bon ami, dont la capacité est si connue. Je vo[us] prie de l’asseurer de mes tres humbles services. Quant à Mr Gaillard je suis tres aise qu’il me face l’honneur de se souvenir de moi ; je l’honnore et je le respecte infiniment, et vous m’obligerez et me servirez beaucoup si vous le lui temoignez de la belle maniere pour moi. Je souhaitte que ma lettre vous rencontre encore sur les lieux afin que vous puissiez entrer avec lui dans quelque detail, pour savoir à peu pres en quoi il me pourroit servir, et quel etablissement* il me pourroit procurer [3].

Le cartesianisme ne faira pas une affaire, je le regarde simplement comme une hypothese ingenieuse qui peut servir à expliquer certains effets naturels, mais au reste j’en suis si peu enteté, que je ne risquerois pas la moindre chose pour soutenir que la nature se reigle et se gouverne selon ces principes là. Plus j’etudie la philosophie, plus j’y trouve d’incertitude : la difference entre les sectes ne va qu’à quelque probabilité de plus ou de moins : il n’y en a point encore qui ait frappé au but / et jamais on n’y frappera apparemment, tant sont grandes les profondeurs de Dieu dans les œuvres de la nature, aussi bien que dans celles de la grace. Ainsi vous pouvez dire à Mr Gaillard que je suis un philosophe sans entetem[en]t et q[ui] regarde Aristote, Epicure, Des-Cartes, comme des inventeurs de conjectures que l’on suit ou que l’on quitte selon que l’on veut chercher plutot un tel qu’un tel amusement à l’esprit [4].

Ce n’est point donc mon cartesianisme qui me faira des affaires : les grandes difficultez me viendront de mon temperament et des mœurs des nations septentrionales : mon temperament me donne de l’inclination à l’etude, mais non pas la force d’etudier apres avoir essuyé plusieurs leçons, de sorte que pour satisfaire mon inclination il faudroit que j’eusse mon tems à moi, car celui qui me reste à present apres les fonctions penibles de ma charge, est un tems mort, et que je ne conte presque pour rien : je ne puis par consequent m’engager qu’à des fonctions qui ne donnent pas beaucoup de peine. D’ailleurs les climats froids m’ etonnent* extremement, non seulement parce qu’il faut etre toujours dans les poiles*, que je ne saurois souffrir à cause des maux de tete où je suis fort sujet, qu’à cause qu’on y boit, qu’on y fume, qu’on n’y a que des vins souffrez, qu’on ne sauroit lier societé qu’avec des beuveurs de biere, de bran de vin* etc toutes choses qui me fairoient vivre dans une migraine continuelle, comme j’ay eu lieu de l’eprouver en passant par quelque chose d’approchant dans ce pays cy. Je suis donc plus embarrassé de ma contenance que l’on ne sauroit croire, mais j’espere que le bon Dieu qui sait approprier chaque chose à son point, faira par sa bonne et sage providence qu’il s’offrira quelque chose qui me sera propre. Sans faire à Mr Gaillard tout ce detail, vous contentant de lui dire que de l’humeur et de la complexion dont vous me connoissez vous ne croyez pas que je doive m’engager à quelque chose de fort penible, tachez de decouvrir en quoi il pourroit m’etre favorable. Une des choses qui me plairroient autant ce seroit la charge de bibliothe[ca]ire, ou de quelque bibliotheque publique ou de la bibliotheque de quelque grand, car vous avez le tems d’etudier, et sans etre riche dont je ne / me soucie pas, vous avez des livres à suffisance. Vous m’avez mandé que Mr Gaillard s’en retourneroit en Hollande apres la foire de Bourdeaux du mois d’octobre. Voila q[ui] va mal pour moi, car je voudrois bien aller en Hollande quand il y seroit, et je ne saurois y aller que pendant nos vacances, pendant les quelles il sera encore à Montauban.

Vous avez bien fait de lui cautionner* que je ne songe point à m’etablir en mariage, car non seulement je n’y songe point pour le tems que je serai icy ou en France, mais meme • je n’y songe point pour le tems que je serai dans les pays etrangers, si j’y vas* jamais : et vous ne fairez pas mal de lui dire cela co[mm]e en etant assuré, parce q[ue] si j’allois en Hollande, et qu’il voulust tenter ce qu’il a tenté sur votre sujet [5], il m’embarrasseroit extremement ; on a peur de desobliger si on n’accepte pas avec ardeur la proposition, on irrite quelquefois les gens et on se les met à dos : et d’autre coté on ne veut pas se marier. Le mieux est qu’on ne vous le propose pas, ayant deja seu vos resolutions. Mais en voila trop pour un seul article.

C’est Mr Allix que l’on m’a dit etre l’auteur de la traduction du petit livre intitulé Bonnes et saintes pensées [6] : et on m’a dit qu’il avoit deja remarqué dans quelque espece d’avertissement, que la piece venoit de nous et non de ceux de l’Eglise romaine, qui se l’attribuoient. Je ne sai pas le nom de l’auteur anglois. La reponse de Mr Jurieu [7] n’est entrée à Paris qu’à la derobée, le libraire ayant voulu bien prendre toutes ses precautions ; c’est pourquoi il ne m’a pas eté possible de vous en envoyer promptem[en]t. Aussitot que je l’ay peu je l’ay fait, c’est à dire au commencem[en]t de ce mois. Le s[ieu]r Carla mit au coche un paquet po[ur] vous, où il y a entre autres choses un exemplaire de ce livre. J’ay fait vos complimens à Mr et à Mad le Jurieu qui vous en remercient le plus obligeamm[en]t du monde. L’ay[an]t consulté sur la contestation que vous eutes avec Mr Larriviere au sujet de ceux q[ui] mettent le chapeau sur leur genou dans le carosse [8], il me dit qu’il vaudroit mieux ne le pas faire, et q[ue] cette conduitte etant melée de plusieurs passions humaines et de plusieurs considerations de la chair et du sang, a quelque chose qui ne va / pas bien, mais que ce sont de ces fautes qu’il est presque impossible de ne pas tolerer, et qu’il en va comme de ces mensonges officieux, comme celui des sages femmes egyptiennes, que Dieu pardonne facilement à la fragilité de l’homme [9]. Vous ne me parlez pas comme ayant leu la 2e reponse de Mr Noguier [10], et celle de Mr Brueys [11]. Vous m’obligeriez fort de m’en dire votre sentiment, car apparemment nous ne les verrons pas icy ; je croi qu’on se trompe de dire que Mr Pajon a repondu aussi au livre de Mr de Condom [12]. L’ouvrage dont Mr de La Bastide parle est la reponse de Mr Claude aux Prejugez [13].

La revolte* du s[ieu]r Terson a fort scandalisé le petit troupeau [14] : c’est un homme qui a des beaux dons, et qui a toujours vecu d’une maniere fort corrigée et fort sage, nullement dameret, nullement voluptueux ; mais il avoit de l’ambition cachée comme il a paru[.] Je n’ecris pas à n[otre] t[res] c[her] et t[res] h[onoré] p[ere] vous priant de lui faire pour moi les offices auxquels je suis obligé, et lui faisant voir que j’ay eu et que j’ay un plaisir inconcevable d’apprendre que Dieu le fortifie en ses vieux jours, et lui accorde la santé et la vigueur necessaires pour faire sa charge qui est la plus grande consolation que puisse avoir un bon serviteur de Dieu dans sa vieillesse. Les affaires de nos Eglises s’empirent de jour en jour, et il n’y a point de doute qu’on a juré notre perte dans le Conseil du Roy. On a tenu dans le Poictou une conduite si vigoureuse qu’il s’y est revolté* plusieurs milliers de personnes, et depuis peu on y a publié un arret qui deffend aux ministres d’aller visiter ceux de la Religion* à moins que d’etre appellez nommement [15], parce qu’on a veu que leurs exhortations rameinoient plusieurs esprits foibles, que les missionnaires, les menaces et les promesses avoient ebranlez [16]. Je ne sai si on execute ches vous l’arret du Conseil q[ui] ordonne aux juges des lieux de se transporter ches les malades de la Religion pour savoir d’eux de quelle religion ils veulent mourir [17]. Cela s’execute à Paris et en d’autres lieux avec beaucoup de violence et de supercherie quelquefois. Le parlem[en]t de Roüen a ordonné aux sages femmes q[ui] accoucheront les femmes de la Religion d’ondoyer les enfans [18]. Je voudrois que vous eussiez veu un petit livre qui a pour titre La Politique du clergé de France : on y expose la maniere dont nous sommes traitez, et l’injustice de cela [19]. Tout à vous.

Notes :

[1] Sur les projets de mariage de Jacob Bayle, voir Lettre 187, n.5. Sur les ambitions que ses frères cadets nourrissaient concernant Jacob Bayle et son éventuelle nomination à Montauban, voir Lettre 72, n.20-21.

[2] Sur le médecin Daniel Duncan, voir Lettre 106, n.10.

[3] L’académie réformée de Sedan allait être supprimée par arrêt du Conseil le 9 juillet 1681 et il est patent que les signes avant-coureurs de cette décision n’avaient pas manqué. Bayle envisage de gagner les Provinces-Unies, où il ne connaît encore guère de monde ; il fait donc appel à Gaillard, qui normalement résidait à Leyde, où il dirigeait le collège wallon : voir Lettre 128, n.48, et Lettre 159, n.26.

[4] Il est possible que Bayle ait quelque peu exagéré ici son éclectisme philosophique, redoutant qu’il subsiste de nombreux péripatéticiens dans les Provinces-Unies, peu disposés à embaucher un sympathisant des recentiores.

[5] Nous apprenons ici que Gaillard avait joué un rôle dans les projets de mariage de Jacob Bayle avec une Garrisson.

[6] Bonnes et saintes pensées pour tous les jours du mois. Dernière édition, reveüe et augmentée des Maximes du vray chrétien, par Monsieur Allix (Nyort 1680, 12° : SHPF cote 10.176 8°). Les Bonnes et saintes pensées avaient donc connu une édition antérieure qui ne semble pas avoir laissé d’autre trace et cet ouvrage avait été traduit de l’anglais ; seules les Maximes du vray chrétien sont d’ Allix (ce qui est garanti par le fait qu’il donne son approbation ainsi que Daillé aux Bonnes et saintes pensées, mais que les Maximes sont approuvées par Daillé et Mesnard). Dans l’exemplaire que nous avons pu consulter, nous n’avons trouvé aucune indication sur la nationalité ni sur la confession de l’auteur, assez probablement membre de l’Eglise d’Angleterre (à laquelle Allix se ralliera une fois au Refuge).

[7] Le Préservatif : voir Lettre 188, n.12.

[8] Falentin de La Rivière. Il s’agit de réformés qui, quand leur carrosse croise un prêtre portant l’eucharistie à un malade, ôtent négligemment leur chapeau pour ne pas attirer la réprobation du public. Cette question du respect à témoigner au Saint Sacrement était l’objet de toute une casuistique de la part des réformés. En théorie, ils s’interdisaient tout geste « idolâtre » ; en pratique, comme on le voit ici, on biaisait : quand on circulait à pied, on avait la possibilité de s’engouffrer dans une maison ou une rue adjacente pour éviter d’avoir à s’agenouiller au passage du prêtre, mais une telle solution était exclue si l’on se trouvait en carrosse.

[9] Exode, 1, 19.

[10] Sur la Réponse de Noguier à Bossuet, voir Lettre 36, n.14 ; l’ouvrage avait paru en 1673 et il semble bien qu’il n’eut jamais de suite. Il y a tout lieu de croire qu’en écrivant à Bayle, Minutoli a confondu La Bastide avec Noguier en attribuant à ce dernier la Seconde réponse du précédent (voir Lettre 183, n.7). Il est assez explicable qu’un Genevois ait pu confondre les deux auteurs et Bayle, ne s’apercevant pas de la méprise de son correspondant, se croit mal informé.

[11] David-Augustin de Brueys (1640-1723) avocat de Montpellier, Réponse au livre de M. de Condom, intitulé Exposition de la doctrine catholique (Quevilly 1672, 12°) ; ouvrage réédité à Genève en 1681, à l’occasion de la réédition de celui de Bossuet : voir Lettre 183, n.7. Bossuet semble avoir été frappé par la qualité de la Réponse de Brueys à son Exposition ; il entra en correspondance avec Brueys, le fit venir à Paris et réussit à obtenir son abjuration en 1682 ; trois ans plus tard, devenu veuf, Brueys reçut la tonsure des mains de Bossuet. Il publia d’assez nombreux ouvrages de controverse contre les réformés, et aussi, en collaboration avec Jean Palaprat (1650-1721), plusieurs pièces de théâtre.

[12] La confusion que dénonce Bayle ici s’explique probablement par le souvenir de la brillante réponse de Claude Pajon aux Préjugez légitimes de Pierre Nicole.

[13] La réponse de Claude à Nicole : La Défense de la Réformation contre le livre intitulé : Préjugez légitimes contre les calvinistes (Quevilly 1673, 4°).

[14] Sur cette expression biblique, voir Lettre 179, n.33. Jean Terson venait de se convertir au catholicisme : voir Lettre 135, n.11.

[15] L’arrêt du 19 avril, qui, en fait, interdit seulement aux pasteurs d’user d’intimidation pour empêcher les abjurations.

[16] Il s’agit là de la grande dragonnade du Poitou, orchestrée par l’intendant René de Marillac ; l’intimidation n’était interdite que dans un seul sens. Voir Y. Krumenacker, Les Protestants du Poitou, p.62-83.

[17] La fameuse déclaration du roi du 7 avril 1681 « portant que dans les lieux où il n’y aura point de juges résidens, le premier ou plus ancien consul ira chez les malades de la R.P.R. pour sçavoir s’ils veulent mourir en ladite religion ».

[18] Cette décision du parlement de Normandie aggravait encore la déclaration du 20 février 1680 exigeant des sages-femmes la profession du catholicisme.

[19] La Politique du clergé de France ou entretiens curieux de deux Catholiques romains, l’un Parisien et l’autre, Provincial, sur les moyens dont on se sert aujourd’hui pour destruire la Religion Protestante dans ce Royaume (Cologne 1681, 12°) ; le livre était anonyme, mais on sut assez vite que Jurieu en était l’auteur : voir E. Kappler, Bibliographie de Jurieu, n°50, p.213-235.

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