Lettre 194 : Pierre Bayle à Jacob Bayle

A Paris le 27 de sept[embre] 1681

Plusieurs raisons m’obligent à vous ecrire encore aujourdhui M[onsieur] e[t] t[res] c[her] f[rere], mais la principalle est, que selon toutes les apparences je n’irai pas à Roüen, comme je vous l’avois marqué par ma derniere [1]*, ainsi ne m’ecrivez point à l’adresse que je vous avois donnée pour cette ville là ; attendez à me donner de vos nouvelles que je vous aye fait savoir le poste où il faudra que vos lettres me soient adressées. Au lieu d’aller à Roüen, je croi que je m’en irai tout droit en Hollande où on me fait esperer que je trouverai quelque chose dés en arrivant : je vous fairai savoir quand je le saurai moi meme, ce que c’est. Je me recommande toujours à vos bonnes prieres et à celles de n[otre] t[res] h[onoré] p[ere] et de n[otre] c[her] f[rere], et je prie Dieu tres instamment pour la prosperité de vous tous. Je n’ajoute rien à ce que j’ay touché dans ma precedente* de l’importance qu’il y a à faire partir le c[adet] pour Geneve incessamment. Il faut considerer qu’il est d’un age à commencer d’entrer en charge, et qu’il ne doit pas differer à voir les autres academies, car il doit songer à se mettre bien t[ot en] etat de subir le joug du s[ain]t ministere auquel / [il se] sent appellé.

Le dernier synode de cette province tenu à Lisy [2] a receu 10 proposans* et leur a donné à tous des Eglises. Mr Coullez [3] est de ce nombre, comm[e] aussi le fils puisné de Mr Larroque [4], et Mr Bra[zy] [5] fils de mon collegue [6]. Mr Bertau [7] a eté receu dans sa province et a eté donné collegue à son pere dans l’Eglise de Montpellier ; c’est un jeune homme qui a beaucoup de capacité. Le commissaire catholique [8] n’a point fait le facheux*, on remarquoit seulem[en]t qu’il marquoit sur ses tablettes diverses choses, on ne sait pas encore les suittes qu’aura son raport à la Cour et depuis quelque tems on nous donne en general assez de repit. Tout est assez tranquille dans ces provinces, et sur tout dans cette ville ; mais on dit qu’on est fort mal traitté dans le pays d’Aunis et dans la Xainctonge. Quoi qu’il semble que le Roy ait de grands desseins, pour faire des conquetes, il n’abandonnera pas le projet qu’il a fait de nous reduire : son autorité, son pouvoir, et sa fortune suffiront à tout apparemment, et il est assez vraisemblable que s’il veut rompre la paix, il foulera aux pieds toute l’Espagne et toute l’Allemagne, sans faire cesser dans ses etats les procedures que l’on tient contre nous, ne croyant pas avoir besoin de menager un petit nombre de huguenots qui sont en France / pendant qu’il donne la loy à toute l’Europe avec toute la hauteur qu’il lui plait de prendre. Le fils de Mr Perés [9] est icy depuis quelques jours, je ne l’ay encore veu qu’un moment ; il paroit tres honnete homme. On a imprimé icy un traitté du docteur Stillingfleet [10] qu’on estime beaucoup. C’est la reponse qu’il a faite à un deiste qui faisoit de l’ entendu* et qui se croyoit armé de mille objections insolubles contre l’Ecriture s[ain]te. Ce savant homme lui a repondu avec sa force et son esprit, et son grand sens ordinaire, et comme son ouvrage etoit ecrit en anglois, il s’est trouvé un Francois nommé Rosemont frere du ministre de Gien, qui l’a mis en notre langue fort eloquemment, et l’a dedié à Mr de Ruvigni ; c’est un livre de 30 sols. Mr Gaudin docteur de Sorbonne et chanoine de Notre Dame vient de publier une reponse au livre de Mr Martel [11] ; je ne l’ay pas leüe, mais ceux de son parti la vantent fort[,] on croit que Mr Martel ne repliquera pas. Cependant il le devroit faire, et ses amis l’y devroient exhorter puissamment, nunc animis opus Ænæa, nunc pectore firmo [12] : son age ne l’en doit pas dispenser, car Mr Daillé et Mr Drelincourt etant plus chargez d’années qu’il ne l’est, faisoient un ouvrage de [contro]verse en moins d’un an.

Terson ne veut point faire imprimer aucun motif / d[e sa conversion], comme ont fait plusieurs autres, mais au lieu de cela il a preparé un ecrit pour opposer à celui qu’il avoit composé autrefois, et envoyé en Hollande, où peut etre il a eté imprimé, et dans lequel il montroit q[ue] les principes de Descartes sont incompatibles avec la tran[s]substantia[ti]on. Dans celui cy q[ue] j’ay leu, il montre avec beaucoup d’esprit et d’imagination comment on peut concevoir ce mystere selon les hypotheses d’un cartesien [13]. Tout à vous.

A Monsieur/ Monsieur Bayle ches Mr/ Aboulin proche les jesuïtes/ A Montauban

Notes :

[1] Voir Lettre 192, p..

[2] Le synode provincial de l’Ile de France se tint à Lisy à partir du 4 septembre 1681 (BNF f.fr. 7057).

[3] Sur Alexandre Coullez, voir Lettre 182, n.5.

[4] Le fils puîné de Mathieu de Larroque est Daniel de Larroque : Bayle le désignera le 26 novembre 1683 (Lettre 235) comme l’auteur du Prosélyte abusé et comme « un François reçu dans quelcun des derniers synodes » ; il était, en effet, ministre lors de son départ en Hollande, en février 1685 ; quelques mois plus tard, il partit pour l’Angleterre, où il séjourna longtemps à Oxford et desservit un temps une des paroisses françaises de Londres. Il semble donc bien que ce soit Daniel qui est désigné par Bayle dans la présente lettre. Cependant, lors de la composition de son Inventaire, E. Labrousse avait estimé qu’en 1681, Daniel était trop jeune pour avoir terminé sa théologie et que Bayle désignait sans doute Mathieu de Larroque, fils du premier mariage du pasteur de Rouen du même prénom ; Mathieu fut nommé pasteur au Caule-Sainte-Beuve en Picardie, au sud-est de Dieppe ; il devait abjurer à la Révocation et embrasser alors la carrière des armes ; il résida quelque temps à La Trappe en qualité de séculier, mais ne semble pas avoir été capucin à Annecy, comme le déclare Haag ; il mourut, semble-t-il, vers 1714 : voir Bossuet, Correspondance, xiv.518.

[5] Sur Henri Brazi, voir Lettre 182, n.4.

[6] Sur Henri Brazi, voir Lettre 182, n.4.

[7] Sur Charles Bertheau, voir Lettre 164, n.40.

[8] A savoir M. de Chenevières : voir Lettre 192, p..

[9] Le professeur de théologie de Puylaurens eut deux fils pasteurs. On ne sait duquel il s’agit ici. L’un d’eux tomba aux mains de corsaires algériens avec Bernard La Mothe et Jordan : voir le récit rétrospectif de Brassard, édité par H. de France, BSHPF, 27 (1878), p.349-355, qui n’identifie que nominalement ses compagnons de captivité.

[10] Edward Stillingfleet, Défense de la religion chrétienne et de l’Ecriture Sainte contre les déistes (Paris 1682, 12°) ; l’ouvrage avait été traduit par Jean-Baptiste de Rosemont (1657- ?), qui, dès 1681, se réfugia en Angleterre et prit les ordres anglicans ; son frère Jacques (né en 1649) fut pasteur en Champagne et abjura en 1685 ; un deuxième frère, Jacques-Auguste (né en 1654), fut pasteur de Gien.

[11] Jacques Gaudin (1614 ?-1695), Défense du traité de controverses de M. le cardinal de Richelieu, contre la réponse du sieur Martel, ministre de la religion prétendue réformée (Paris 1681, 12°) ; voir Conlon, Prélude, n°591. Sur l’ouvrage d’ André Martel, voir Lettre 127, n.7.

[12] Virgile, Enéide , vi.261, déjà cité antérieurement : « C’est maintenant, Enée, qu’il faut de la vaillance, un cœur ferme. »

[13] L’ouvrage de Jean Terson sur les principes du cartésianisme jugés incompatibles avec la transsubstantiation n’a pas été imprimé : voir Lettre 135, n.11 ; il est fort possible que Terson l’ait soumis en manuscrit au jugement de Bayle pendant un des séjours de ce dernier à Paris. En revanche, Terson devait publier Motifs de la conversion de saint Augustin à la foy catholique, pour servir de modèle aux protestans (Paris 1685, 12°), ouvrage dédicacé à l’archevêque de Paris, Harlay de Champvallon.

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