Lettre 2 : Jacob Bayle à Jean Bayle

[A Puylaurens, le 17 juin 1662]
Monsieur mon très-honoré père,

Je n’ignore pas la dépanse que je fais, mais vous n’ignorés pas aussi celle qu’il faut faire pour si ménager qu’on puisse être. Ce qui vous a un peu surpris c’est l’argent qu’il faut employer pour payer l’habit, parce que vous vous attendiés que je pourrois passer cet été avec l’habit d’hiver. Je n’eusse pas assurément entrepris de m’habiller, si vous n’eussiés dit lors que j’étois au Carla [1], que lorsque je serois à l’été il me faudroit habiller de droguet [2], mais ce qui après cela vous surprend, est que le droguet est trop chair, mais asseurés vous que s’il y en eût eu de joli à 25 ou 30 s[ols] j’en eusse pris comme celui qui se trouva à meilleur marché, à moins que de prendre des sargues [3] qu’on appelle, qui ne se baillent* pas à moins de 25 à 30 s[ols]. Je crois qu’après cela vous ne serés pas surpris de cela, et que vous agréerés que je vous prie de m’envoyer bientôt l’argent qu’il faut pour payer ledit habit, quoi que le m. q[ui] me l’a prêté ne me l’ait pas demandé, je ne reste pas d’avoir honte de le lui devoir, et quand il a veu que j’ay reçeu des nouvelles de chés vous sans avoir de l’argent comme je lui avois fait espérer, il a été surpris.

Vous sçaurés que je dois rendre ma harangue lundy, 19 juin, et que j’en ay une de celles des disputes publiques. M. Ram[ondou] nous choisit 4 que nous fûmes afin de tirer au sort, car on ne fait plus maintenant comme on fait soit asc[avoir] qu’on ne dit pas, je vous donne une belle harangue, car si cela eût été, M. Ram[ondou] m’eût donné celle du laurier [4]. Mais ceux qui doivent avoir des harangues tirent au sort, et on a la harangue qui se rencontre. M. Scorbiat [5] aura le laurier ; M. Thérond [6] la première harangue du matin ; M. Lacaue [7] l’action de grâces du matin ; j’aurai celle qui ouvre les disputes du soir ; M. Ladevese [8] , aura le poëme qui si fait après les disputes du soir ; M. Lacave aura la harangue du laurier ; et M. Scorbiat le poëme comme celui qui aura le laurier. Vous n’ignorez pas que ceux qui ont des harangues convient tous les professeurs de l’Académie le soir qu’ils ont soutenu. De sorte que puisque cela est, je vous fais sçavoir que la coutume est de bailler 2 écus pour le repas chacun. Vous me les envoyerés en ce temps-là. Il faudra aussi un écu pour avoir les lettres de maîtrise avec les cahiers de l’Académie. Ce qu’il faudra que vous m’envoyés à la première commodité*, c’est un écu que M. Ram[ondou] a demandé d’un chacun de nous p[ou]r faire imprimer les thèses et un traité De Distinctionibus [9], à bonne heure* ; comme aussi pour la dédicace de mes thèses de phisique. Je vois que c’est un grand frais, mais pourtant on ne pût pas s’empêcher en aucune façon de le faire. J’ay pris un écu du frère de Jean Roux que j’ay employé, pour un mois de musique, 1 l[ivre] t[ournois] 10 s[ols] ; pour accommoder les souliers, 17 s[ols] ; p[ou]r chandelle, 6 s[ols], etc. Vous voyés que ces choses ne sont pas employées à des mauvais usages.

Je suis, Monsieur et très-honoré père, votre très-humble et très-obèissant serviteur et fils BAYLE

A Puylaurens, ce 17 juin 1662

Notes :

[1] Voir Lettre 1 : Jacob Bayle avait quitté Le Carla vers Noël, arrivant à Puylaurens le 27 décembre 1661.

[2] Le « droguet » était un drap de bas prix, moitié fil, moitié laine.

[3] La « sargue » ou « sarge » était une étoffe commune de laine croisée (formant des sillons obliques) appelée ailleurs serge, un mot qui s’est finalement imposé.

[4] Sur la cérémonie du laurier, voir Lettre 1, n.16 ; toutes ces cérémonies de fin d’année académique se déroulaient fin août-début septembre.

[5] Le « c » et le « t » sont équivalents en languedocien. On trouve pour cette famille soit d’Escorbiac, soit Scorbiac. Ce compagnon de Jacob Bayle pendant ses années de philosophie était vraisemblablement Samuel, né vers 1643, fils aîné de Catherine de Rouviere (ou Riviere) et de Thomas d’Escorbiac, baron de Montclus, conseiller à la chambre de l’Edit de Languedoc, établie à Castres, puis, à partir de 1671, à Castelnaudary : voir F. Puaux, « Thomas d’Escorbiac : lettre et requête d’un magistrat huguenot au siècle », BSHPF, 33 (1884), p.272. Ce Samuel fut reçu « en survivance* » et devint ainsi collègue de son père en 1671. Après la réunion des conseillers de la chambre de l’Edit aux conseillers (catholiques) du parlement siégeant à Toulouse, le père et le fils restèrent réformés et l’étaient encore en 1682. Samuel semble avoir abjuré au moment de la Révocation, ce qui lui valut une pension. Toutefois, en 1702, un rapport de police le décrit comme un nouveau converti peu sincère.

[6] Ce « Thérond » est vraisemblablement le lettré connu de Jacob Bayle que Pierre mentionne en 1678 comme auteur de vers (Lettre 159). Il pourrait être le Térond, réfugié lettré, dont on connaît une lettre à Jean Rou, écrite d’Utrecht, le 20 décembre 1690 : voir Mémoires et opuscules de Jean Rou, éd. F. Waddington (Paris 1857), ii.325-26. Jean Rou avait consulté Térond, en même temps qu’il consultait Bayle sur le genre du mot foudre : voir la lettre de Bayle à Jean Rou du 20 décembre 1690. Peut-être s’agit-il de ce Jacques Térond qui fut enseveli à Amsterdam le 22 septembre 1705 : voir le Fichier wallon de la Bibliothèque wallonne, Amsterdam (microfiches à la SHPF), mais le patronyme, porté aussi par des pasteurs du Bas-Languedoc, a certainement été celui de plus d’un réfugié.

[7] Nous reproduisons la lecture faite par l’éditeur inconnu, mais il aurait fallu assurément lire « Lacalm ». Il sera de nouveau question de cet ami de Jacob Bayle (Lettres 7 et 158). Il s’agit de François Tirefort, sieur de Lacalm, qui fut pasteur à Sénégats (non loin de Castres) de 1666 à 1668, puis à Pont-de-Camarès (qui est plus éloigné de cette ville) de 1668 à 1672, ensuite à Castelnau-de-Brassac (plus près de Castres) de 1672 à 1676, et enfin à partir de 1677, à Vabre, à une courte distance de son château familial : voir SHPF, ms 592 ; C. Rabaud, Histoire du protestantisme dans l’Albigeois et le Lauragais, depuis ses origines jusqu’à la Révolution (Paris 1873-1898), p.337, 357 et 373 ; U. de Robert-Labarthe, Histoire du protestantisme dans le Haut-Languedoc, le Bas-Quercy et le comté de Foix de 1685 à 1789 (Paris 1892-1896), i.117. Par son mariage avec Marie Gaches, François de Tirefort était devenu neveu par alliance d’un des pasteurs de Charenton, Raymond Gaches (1615 ?-1668). Après la Révocation, François Tirefort de Lacalm se réfugia en Hollande. Il a été malencontreusement confondu avec un pasteur au nom assez proche, c’est-à-dire, Pierre Lacan, réfugié en Angleterre, qui s’y trouvait à Waddingfield en février 1688 : voir N. Weiss et G. Dumons, « Notes sur E. Cambolive », BSHPF, 63 (1914-1915), p.583.

[8] Il ne peut s’agir d’ Abel Rotolp, sieur de La Deveze, car il était né en 1632, mais ce membre d’une dynastie de pasteurs et d’une famille réformée qui allait comporter un nombre élevé de réfugiés, avait plusieurs frères ; c’est probablement un de ces cadets qui était le condisciple de Jacob Bayle.

[9] Si le traité De Distinctionibus de Ramondou fut effectivement imprimé, ce qui n’est pas certain (voir Lettre 133, n.8), nous n’avons pas su en localiser un exemplaire.

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