Lettre 205 : Joseph d’Arbussy à Jacob Bayle

[Bergerac ?, le] 23 juin 1682

Monsieur, la connoissance que j’ai de votre merite et de vôtre reputation, et la relation de parenté qui est entre nous [1], m’obligent à vous parler confidemment*, et avec une entiere ouverture de cœur sur le sujet de la religion [2]. Nous vous regardons comme un homme distingué dans votre parti, et nous soühaiterions avec passion que vous vous voulussiés ranger parmi nous [3]. S’il plait à Dieu de vous donner des bonnes inspirations, vous recevrez assurem[en]t les satisfactions du ciel et celles de la terre, ne perdez pas une occasion qui peutetre ne reviendra pas. Car si les affaires de vôtre party q[u]i se ruinent tous les jours viennent à tomber dans une plus grande decadance, vô[tre con]version qui seroit maintenant considerée comme une acquisition tres belle et tres impor[t]ante ne seroit alors regardée que comme l’ouvrage du tems. Si vous voulez prendre confience en moy je vous serai garant de tous les bons traittemens que vous pouvez esperer. Ceux qui vous tendent les bras sont pleins d’honneur et de zele et ont tout le pouvoir qu’il faut pour vôtre etablissem[en]t.

Je say bien que les interets de la conscience et de la verité de Dieu • vous doivent principalem[en]t conduire, puisqu’il y va du salut et de l’eternité. Mais c’est par là que vous devez revenir à nous, c’est la voix de Dieu qui vous rappelle, c’est l’Eglise et la religion de vos peres. Si une conference entre vous et moy vous pouvoit rendre quelque service, où vous donner quelque plaisir, je me rendrai à moitié chemin, à Toulouse ou à tel autre lieu que vous me marquerez. Je vous promets le secret et une fidelité inviolable. Determinez vous heureusem[en]t mon cher et genereux ami. Je prierai Dieu qu’il vous conduise par sa bonne main, pour vous faire surmonter tous les obstacles qui pourroient venir de la naissance et de la coutume* et soyez persuadé que je suis avec un vray attachem[en]t.

M[onsieur] vôtre &c.

• Desque cette lettre m’a eté renduë ce dim[anche] matin 19 juillet 1682 j’ai dit en m’adressant à Dieu, Seigneur il eut eté bon que cet homme ne fut jamais nay [4]. C’etoit au second coup du preche. J’ai preché sur, « je say que mon redempteur est vivant » [5], et aprez avoir remarqué dans l’application que ces paroles sont un preservatif efficace contre le changem[en]t, j’ai ensuite leu cette lettre au consistoire.

 

O Dieu ne m’abandonne point afin que jamais je ne t’abandonne, comme disoit un martyr [6].

Au reste il fit une longue reponse à cette lettre, laquelle j’ai / en original et parcequ’elle fait honneur à son auteur, j’ai envie de la faire mettre à la suitte des lettres que j’ai trouvées sur le calvinisme [7] : d’ailleurs il est glorieux à nôtre illustre d’avoir eu un frere de ce merite, et il me semble que ce seroit manquer à ce que je dois à la memoire que de laisser cette piece dans l’oubli[.] Je remarquerai avant de passer à une autre piece que Mr Arbussy a eté ministre et qu’il n’y avoit que peu de jours qu’il avoit changé de religion, lors qu’il ecrivit la lettre que je viens de transcrire.

Notes :

[1] Cette parenté nous demeure obscure ; peut-être est-ce simplement une allusion au fait que la mère de Jean Bayle était née Isabeau de Bardon et que, par ailleurs, en premières noces, Joseph d’Arbussy avait épousé une demoiselle Bardon.

[2] Voir Lettre 5, n.10, sur la carrière de Joseph d’Arbussy et le scandale causé par le passage au catholicisme de ce pasteur en 1670.

[3] Entendez : parmi les catholiques.

[4] Luc, 14, 21, à propos de Judas.

[5] Job, 19, 25.

[6] Ce sont les derniers mots que De Thou prête à Anne Du Bourg (1520-1559), conseiller au Parlement de Paris, avant son exécution à Paris le 23 décembre 1559 comme protestant : voir De Thou, Histoire universelle, xxiii (traduction française, La Haye 1740, 4°, 11 vol.), ii.700-703 ; voir aussi Crespin, Histoire des martyrs, livre 7, ad loc.

[7] Voir Lettre 210.

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