Lettre 206 : Pierre Bayle à Joseph Bayle

A Roterdam le 9 de juillet 1682
M[onsieur] e[t] t[res] c[her] f[rere],

Je n’eus pas plutot receu votre lettre du 30 de mai ecritte à Thoulouse la veille de votre depart pour Geneve, que je vous ecrivis une lettre sous le couvert de Mr Minutoli, et à Mr Minutoli sous le couvert de Mr le professeur Turretin [1]. J’espere que ce paquet sera venu à bon port, et que vous aurez receu de mes nouvelles. Aujourdhui je repons à votre lettre du 16 de juin jour de votre arrivée au lieu où vous tendiez [2]. Dieu soit loüé de vous avoir heureusement ameiné à Geneve, et preservé de toutes les facheuses* rencontres où notre nature est assujettie : la veritable reconnoissance de toutes les bontez de Dieu c’est de craindre son nom et de le glorifier par une saincte, sage et chretienne conduite, avec cela l’on s’attire les effects continuels de la misericorde de Dieu, qui nous donne de trouver grace devant ceux à qui nous avons afaire. J’ecris aujourdhui à Mr Minutoli pour le remercier de son accueil obligeant [3] ; à Mrs Mestrezat et Tronchin pour vous recommander à eux : la lettre de Mr Tronchin servira de recommandation à Mr de Normandie son beaufrere, et à Mr Choüet son neveu, ausquels je prie Mr Tronchin de vous faire connoitre [4]. Une autrefois j’ecrirai à Mr Bourlamaqui [5] que je vous recommande de voir le plus souvent que vous pourrez sans lui etre importun, c’est la conversation la plus instructive et la plus feconde que je connoisse. Faites mes complimens à Mr Pictet, à Mr Turretin professeur en hebreu, à Mr Leger etc [6][.] Il n’est pas necessaire que j’ecrive à Mr Turretin le prof[esseur] en hebreu pour que vous assistiez à ses leçons particulieres, car puis qu’il faut donner un louis d’or, il y auroit de l’incivilité à ne lui vouloir rien donner, et à le prier de ne vouloir rien. Il faut en passer comme les autres, un louis d’or n’est pas si considerable que la bonne intelligence du texte hebreu à un ministre. Je suis bien aise que vous ayez veu Mrs les ministres de Lion  [7].

Apprenez moi si Mr de Graverolles a fait imprimer quelque chose ces années dernieres, et si ce n’est point lui qui est l’auteur d’un livre intitulé, L’Eglise protestante justifiée par la romaine en plusieurs points ; ce livre est imprimé à Geneve ches Jean Louis Du Four. 1682 [8]. La Politique du clergé et les Lettres sinceres sont des ouvrages si differens que je m’etonne qu’on les attribue à une meme personne. L’auteur des Lettres sinceres dont il y a trois parties, et les Reponses genereuses de 4 gentilhommes, sont d’une meme main, asavoir de Mr Fleurnois cy devant ministre de l’hopital à Geneve, deposé pour amourette scandaleuse, à present il a quelque emploi à Coppenhaguen [9]. Les 2 parties de La Politique du clergé sont attribuées par la voix publique à celui que vous dites, et il en pourr[oi]t etre quelque chose ; mais il ne faut pas le dire quoi que cet auteur ne soit plus / [en] France [10]. J’ai fait vos complimens à Mr et à Mad le Jurieu qui vous en remercient. Je voudrois bien qu’en venant icy vous peussiez trouver une condition à Rotterdam meme ou à Leyde, mais c’est à quoi il ne faut pas s’attendre. On en trouve à La Haye quelques unes, on en trouve ches des seigneurs à la campagne, mais ailleurs point. Outre cela Mr Jurieu ne fait point des lecons particulieres, et n’en veut point faire à moins qu’il n’eut beaucoup d’auditeurs : il se contente des 2 lecons publiques qu’il fait par sepmaine. On l’exhorte à repondre à l’ Histoire du calvinisme et je croi qu’il le fait [11]. Mr Rou en attendant a fait imprimer des Remarques contre Mr Maimbourg [12] : un autre vient de donner une Critique generalle de la meme Histoire du calvinisme [13]. On en attend encore d’autres. Les deux qui ont paru m’ont bien plu. Celle de Mr Rou contient plusieurs remarques spirituelles jolies, et bien tournées. Celle de l’auteur anonyme a des endroits d’une grande force, hardis et bien poussez, et d’un tour nouveau.

Je m’etonne q[ue] le fils de Mr Mestrezat [14] avec qui vous etez venu de Montpellier ne vous ait pas parlé de moi car nous mangions à une meme auberge à Paris le mois de septembre dernier et je lui demandai son amitié pour vous par avance lui disant q[ue] vous deviez aller bien tot à Geneve. Bien plus je lui ecrivis d’ici à Paris peu de tems apres que j’y fus etabli. Quoi qu’il en soit faites le souvenir de moi dans l’occasion et asseurez le de mes services. Je vous remercie de toutes les nouvelles que vous m’apprennez et vous prie de continuer, n’oubliant pas à me parler des livres nouveaux dont vous aurez connoissance ou par vos propres lectures ou par Mr Minutoly. Tachez de vous faire aimer de Mr le syndic Fabri son beau pere [15] qui est un homme d’esprit et de grande habileté, et asseurez le de mes respects. Je ne doute pas veu le dechainement où on est contre nous en France que votre pauvre temple ne vous soit oté, et Dieu veuille armer notre cher pere contre ce rude coup [16]. Vous aurez apris par mon autre lettre le retour du s[ieu]r Lavergne à Montauban. Il ne s’en est pas retourné trop content de Mr Gaillard [17]. Je lui donnai un exempl[aire] du Traitté de l’Eucharistie de Mr Jurieu pour mon pere [18]. Avant cela j’avois donné à un homme de Negrepelisse [19] un paquet contenant les 2 parties de La Politique du clergé et une Lettre à un docteur de Sorbonne contre les presages des cometes refutez par la philosophie et par la theologie, c’est un livre qui a fait du bruit. Mandez moi s’il est connu à Geneve [20]. Mr Wittichius vient de publier une seconde edition de son Consensus veritatis revela[tæ] et demonstratæ à Cartesio  [21]. C’est un professeur en theologie à Leyde grand [car]tesien. Je suis tout à vous.

Notes :

[1] La lettre de Joseph à Pierre du 30 mai 1682 est perdue, ainsi que la lettre du 16 juin écrite par Pierre Bayle à François Turrettini ; en revanche, pour la lettre à Joseph du 16 juin, voir Lettre 203, et pour la lettre à Minutoli à la même date, voir Lettre 204.

[2] Nous n’avons pas cette lettre de Joseph écrite de Genève le 16 juin 1682.

[3] Voir Lettre 208.

[4] La lettre à Tronchin est la Lettre 207. Rappelons que, peu après son arrivée à Genève, Pierre Bayle avait été précepteur au pair chez M. de Normandie et que, par la suite, il s’était lié avec Jean-Robert Chouet. Il s’agit par ailleurs de Philippe Mestrezat, pasteur et professeur à Genève.

[5] Fabrice Burlamacchi : voir Lettre 11, n.50. La lettre de Bayle annoncée ici est perdue.

[6] Sur Bénédict Pictet, voir Lettre 204, n.4 ; sur Antoine Léger, voir Lettre 84, n.4 : Bayle avait fait la connaissance de ces deux amis lors de son séjour à Genève. Il venait d’écrire à François Turrettini, voir Lettres 192, n.14, et 203, n.2.

[7] En passant à Lyon, Joseph Bayle avait rendu visite aux pasteurs de la ville, à savoir Jean Graverol, Benjamin de Joux (avant cela pasteur à Saint-Paul-Trois-Châteaux) et Jean Sarrazin. Ces trois pasteurs gagnèrent le Refuge après la Révocation. Voir « Liste des pasteurs de l’Eglise de Lyon », BSHPF, 12 (1863), p.480-488, notice malencontreusement ignorée par N. Rondot, Les Protestants à Lyon au siècle (Lyon 1891), qui propose une liste moins précise (p.208-209). Une chronologie exacte des pasteurs de Lyon à cette époque est fournie par Y. Krumenacker, Des Protestants au siècle des Lumières. Le modèle lyonnais (Paris 2002), p.19.

[8] Sur cet ouvrage de Jean Graverol, voir Lettre 204, n.7.

[9] Gédéon Flournois (1639-1684), pasteur à l’hôpital de Genève en 1672, fut censuré en 1676 et destitué en 1680. Il se rendit aux Provinces-Unies. Après avoir gagné sa vie comme précepteur et auteur, il réussit à obtenir un poste de pasteur, mais au Surinam, et c’est là qu’il mourut. Les ouvrages mentionnés par Bayle s’intitulent : Lettres sincères d’un gentilhomme françois (Cologne 1681-1682, 12°, 3 vol.), dirigées contre les jésuites, et Responses genereuses et chréstiennes de quatre gentilshommes protestans, avec quelques entretiens sur les affaires des Réformés de France (Cologne 1682, 12°).

[10] Il s’agit de Pierre Jurieu, qui se cacha longtemps en tant qu’auteur de ses livres les plus polémiques.

[11] Pour répondre à Maimbourg, Jurieu publia Histoire du calvinisme et celle du papisme mises en parallèle, qui parut l’année suivante (Rotterdam 1683, 4° en 2 vol. ou 12° en 4 vol.) : voir Kappler, Bibliographie de Jurieu, n°26, p.121-132.

[12] Jean Rou, Remarques sur l’ Histoire du calvinisme de Mr Maimbourg (La Haye 1682, 12°).

[13] Critique générale de l’Histoire du calvinisme de Mr Maimbourg (Villefranche [Amsterdam] 1682, 12°). Bayle préserva tout naturellement son anonymat quant à cet ouvrage, qu’il avait composé sans en souffler mot à Jurieu.

[14] Il pourrait s’agir d’un Jean Mestrezat, né à Orbe en Suisse, qui avait fait ses études de théologie à Lausanne, mais qui fut consacré en France par Corbière, pasteur de Saint-Paul-Trois-Châteaux, et exerça le ministère en Dauphiné, Languedoc et Poitou. Il retourna en Suisse après la Révocation, mais revint en France pour exercer un ministère clandestin. Arrêté, il abjura en 1687 à Langres, mais n’en poursuivit pas moins ensuite ses exhortations auprès des protestants malades, ce qui lui valut d’être embastillé en 1699. Voir Haag, vii.401. La lettre à laquelle Bayle fait allusion quelques lignes plus loin, adressée par lui de Paris à Mestrezat, ne nous est pas parvenue.

[15] Sur Pierre Fabri, voir Lettre 26, n.3.

[16] Le temple du Carla ne fut interdit qu’en 1684, au moment de l’arrestation de Jacob Bayle ; Jean Bayle était mort quelques mois plus tôt.

[17] Dans la Lettre 201, p., Bayle disait simplement avoir vu ce Lavergne « chez Mr. Gaillard » en novembre 1681 à Leyde.

[18] Sur cet ouvrage de Jurieu, voir Lettre 201, n.6.

[19] Voir Lettre 201, n.11.

[20] Voir Lettre 201, n.9 : Bayle cherche à savoir si son livre est arrivé à Genève à la suite de la foire de printemps de Francfort, et, en ce cas, comment l’ouvrage y est accueilli.

[21] Sur Christophe Wittichius, voir Lettre 204, n.8.

Accueil du site| Contact | Plan du site | Se connecter | Mentions légales | Statistiques | visites : 118197

Institut Cl. Logeon