Lettre 208 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

A Rotterdam, le 9 de juillet, 1682

J’ai la plus grande joie du monde, mon très cher Monsieur, de ce que mon frere est enfin chez vous ; et je ne saurois être plus long-tems sans vous témoigner ma reconnoissance de l’accueil si obligeant, et si plein de bonté, que vous lui avez fait. Il m’écrivit le jour même de son arrivée [1], et m’aprit qu’il avoit eu le bonheur de vous voir, et qu’il entreroit le lendemain chez vous, ravi de vous avoir trouvé si obligeant, et d’avoir vu des disciples si jolis, et si aimables. Je ne vous le recommande plus, sachant que votre bonté et votre générosité n’ont point besoin de sollicitations reïterées ; c’est pourquoi, parlons d’autre chose.

Le jour même que je reçus la nouvelle de son départ, je me donnai l’honneur d’écrire à monsieur le professeur Turretin, et de mettre une lettre pour vous sous son couvert, et une pour mon frere sous le vôtre [2]. Je vous aprenois qu’un libraire d’Amsterdam m’avoit montré le titre d’un livre qu’il imprimoit, intitulé La Vie du marquis Galeace Caraccioli, traduite de l’italien par le s[ieu]r de Lestan : et je vous priois / de m’aprendre si c’étoit votre version, où vous eussiez voulu mettre un nom déguisé ; ou bien, si c’étoit la version de quelque autre auteur [3].

Nos libraires nous ont amené ici une multitude effroiable de livres de la foire de Francfort. Mais, bien loin que cela me rejouïsse, qu’au contraire j’en suis chagrin ; non pas tant parce qu’il n’est pas possible de les voir tous, quand même on n’auroit rien à faire que cela ; que parce que ma profession ne me laisse presque aucun loisir d’étudier pour moi.

J’ai remarqué que vos libraires de Géneve se signalent par le grand nombre de livres qu’ils impriment ; même de livres considérables par leur immensité, comme les Œuvres du savant Hospinien [4]. Mr Suicer, savant professeur des cantons, s’est servi de la presse d’un libraire d’Amsterdam pour imprimer un ouvrage où il a travaillé vingt ans, et qui est comme un lexicon biblicum, farci de beaucoup de litérature [5]*. Ce qui me fait souvenir des Antiquitates biblicæ et N[ovi] Testamenti , en 2 vol[umes] in folio, d’un Allemand, nommé Conradus Dietericus [6], lesquelles on estime fort, et que j’ai acheté depuis peu. On m’a montré deux livres d’un autre Allemand de Breslaw en Silesie, nommé Hankius ; le prémier traite De scriptoribus historiæ byzantinæ , le second De scriptoribus historiæ romanæ  [7]. Il y a bien à aprendre dans ces livres-là ; car, outre qu’il donne l’abrégé de la vie des anciens auteurs, / et les divers jugemens qu’on a fait[s] de leurs ouvrages, il descend jusques à la vie des auteurs modernes, qui ont illustré l’histoire romaine et byzantine, et touche les diverses editions qui ont été faites d’un même livre.

Je suis faché que parmi cette abondance de livres nous n’aions pas ceux qui s’impriment à Paris : à la reserve de quelque roman, que l’on contrefait ici tout aussitot, les autres livres qui se font en France nous sont inconnus ici. On m’a écrit que le P[ere] Menestrier a fait imprimer un traité de la véritable noblesse, et un autre sur les devises, qu’il intitule La Philosophie des images [8] ; et que le P[ere] Thomassin, savant prêtre de l’Oratoire, a donné le second volume de la lecture des poëtes [9], qui doit être un bon livre. Mr Colomiés de La Rochelle vient de publier un traité très méchant. C’est un recueil de passages de Casaubon, de Grotius, et de quelques autres savans protestans, où ils parlent de la Réformation avec un peu trop de liberté, et de l’air de censeurs. Il intitule ce libelle, Theologorum presbyterianorum icon . Il a ajouté un Parallele de la discipline des protestans de France, et de celle des anciens chrêtiens, pour en faire voir l’opposition. Tout cela, venant d’un homme qui fait profession de notre Religion, est pernicieux [10].

Faites moi part de ce que vous savez de la république des lettres. Je suis tout à vous, mon cher Monsieur.

Notes :

[1] Cette lettre de Joseph ne nous est pas parvenue, Pierre y fait allusion Lettre 206, p..

[2] La lettre à François Turrettini est perdue ; celle à Minutoli est la Lettre 204 ; celle à Joseph, la Lettre 203.

[3] Voir Lettre 204, n.6 : ce n’était pas la traduction de Minutoli que Bayle avait vue à Amsterdam, mais celle d’ Antoine Teissier, dissimulé derrière le peudonyme « sieur de Lestan ».

[4] Rodolph Hospinien (ou Hospinian) (1547-1626), théologien réformé d’Altdorf, dont l’œuvre abondante cherche à montrer que l’Antiquité chrétienne ne témoigne pas en faveur du catholicisme : Opera omnia (editio nova, Genevæ 1669-1681, folio, 7 vol.). Le DHC consacrera une notice à ce théologien.

[5] Johann-Gaspar Schweitzer (1620-1684), Thesaurus ecclesiasticus, e patribus græcis ordine alphabetico exhibens quæcumque phrases, ritus, dogmata, hæreses et hujusmodi alia spectant […] opus novum (Amstelodami 1682, folio, 2 vol.) ; l’auteur était professeur à Zurich.

[6] Johann Conrad Dieterich (1612-1669), professeur de grec à Marbourg puis Giessen, Antiquitates biblicæ, in quibus decreta, prophetiæ, sermones, consuetudines ritusque ac dicta Veteris Testamenti de rebus Judæorum et gentilium […] qua sacris, qua profanis expenduntur, nunc vero post b. obitum autoris publicatæ a Johanne Justo Pistorio (Gissæ Hassorum 1671, folio).

[7] Martin Hankius (Hanke) (1633-1709), professeur d’histoire à Breslau, De Romanorum scriptoribus liber prior ; liber secundus (Lipsiæ 1669-1675, 4°, 2 vol.) ; De Byzantinarum rerum scriptoribus græcis liber (Lipsiæ 1677, 4°).

[8] Bayle semble désigner ici l’ouvrage du Père Claude-François Menestrier, Le Blason de la noblesse, ou les preuves de noblesse de toutes les nations de l’Europe (Paris 1683, 12°), qui était annoncé dans le JS du 22 juin 1682, mais qui ne devait paraître que l’année suivante ; il peut aussi s’agir de l’ouvrage De la chevalerie ancienne et moderne, avec la maniere d’en faire les preuves (Paris 1683, 12°). L’autre ouvrage est La Philosophie des images, composée d’un ample recueil de devises et du jugement de tous les ouvrages qui ont esté faits sur cette matière (Paris 1682, 12°), dont Bayle a lu le compte rendu dans le JS du 13 avril 1682.

[9] Louis Thomassin, La Méthode d’étudier et d’enseigner chrétiennement et solidement les lettres humaines par rapport aux lettres divines et aux Ecritures, divisée en six parties, dont les trois premières regardent les poètes. De l’étude des poètes (Paris 1681-1682, 8°, 3 vol.) ; un compte rendu des volumes ii et iii devait paraître dans le JS du 20 juillet 1682, et Bayle reviendra longuement sur la réédition de cet ouvrage en 1686 dans les NRL, mars 1686, cat.vi ; mai 1686, art.VI.

[10] Paul Colomiès, Theologorum presbyterianorum icon (s.l. 1682, 12°). Très lié avec Isaac Vossius, Colomiès avait des sympathies pour l’épiscopat anglican ; il était passé en Angleterre en 1681 et ne semble pas avoir soupçonné combien sa critique des presbytériens était intempestive de la part d’un réformé français à pareille date. Le jugement porté par Bayle ici est l’écho fidèle de la réaction de Jurieu. Celle-ci deviendra publique dans L’Esprit de M. Arnaud, ii, p.297 ss., publié en 1683 (voir DHC, article « Colomiès », rem. C).

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