Lettre 220 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

A Rotterdam, le 30 de mars 1683

J’ai une confusion extraordinaire, mon très-cher Monsieur, de n’avoir point répondu à la belle et spirituelle lettre que j’ai reçûë de vous [1], / depuis que suis dans cette ville, célebre par la statuë, qu’elle a érigée à Erasme [2], à l’occasion de laquelle vous me dites tant de belles choses.

Je ne sai pas par quelle fatalité on a pû savoir à Geneve que j’étois devenu auteur ; car comme c’étoit un prémier ouvrage, on n’a pas pû me connoître au stile, et d’ailleurs, je ne l’avois confessé à qui que ce soit au monde. Ce qu’il y a de vrai, c’est qu’aiant rencontré, à un de mes derniers voyages de Paris, un ancien condisciple, qui s’étoit fait recevoir docteur de Sorbonne ; et aiant raisonné avec lui sur bien des choses, je lui promis de lui écrire une petite dissertation sur ce qu’on appelle ordinairement des prodiges et des signes de l’avenir. Il me dit que je lui ferois plaisir ; mais qu’afin qu’il la pût montrer à ses amis, il me prioit de parler en catholique ; ne voulant pas paroître en commerce avec des hérétiques. Une comete aiant paru quelques mois après, je me servis de l’occasion, et me mis à composer ; mais étant passé de pensée en pensée jusqu’à des questions un peu singulieres*, je ne vis pas qu’il fût à propos de faire voir cela à personne. Neanmoins étant allé à Paris, après la cassation de notre académie de Sedan, je cherchai mon docteur, pour lui donner mon manuscrit. Je trouvai qu’il étoit à la campagne, dans une province fort éloignée, sans apprendre précisément où c’étoit. Peu après, je fus appelé en Hollande, et je montrai à un libraire de cette ville le manuscrit, comme l’aiant / reçû à Paris d’une personne qui n’avoit pas voulu en dire l’auteur. Le libraire, voiant que je parlois de la piece en homme qui ne se mettoit pas fort en peine de ce qu’on en feroit, la mit bien-tôt sous la presse, sans me consulter ; aiant sû d’un homme, à qui il la montra, qu’il y avoit des choses qui la feroient vendre. Si bien, que sans me demander mon approbation, on imprima une partie du livre. On me montra même la préface, qu’on devoit y mettre. En un mot, je me vis comme forcé à les laisser faire, esperant que jamais on ne me soupçonneroit. Je rajustai un peu la préface ; et c’est pour cela qu’elle vous a paru peut-être du stile du livre. Je ne crois pas que personne eut jamais sû en ce païs, que j’étois l’auteur de l’ouvrage, si par hazard celui qui avoit vû le manuscrit, n’eût vû ensuite de mon ecriture qu’il reconnut [3]. Mais c’est trop parler d’une chose comme celle-là : on la réimprime ; et c’est alors que je ferai en sorte qu’elle paroisse dans votre bibliothèque, ex dono authoris [4].

Pour passer à une autre chose, mon cher Monsieur, je vous apprens que j’envoie à mon frere de quoi s’acquitter avec vous pour la pension. Il a écrit à mon pere, pour avoir dequoi paier ses autres dépenses ; mais comme d’un païs écarté comme celui-là, on ne peut pas s’assûrer d’avoir une lettre de change précisément dans le tems que mon frere doit partir pour Paris, je vous supplie de voir quelles dettes ce sont, et de faire en sorte que les créanciers se contentent d’un billet que mon frere leur laissera, afin qu’il puisse partir sans attendre sa lettre de change. Il enverra de Paris dequoi s’acquitter en peu de tems : / s’il est necessaire, mon cher Monsieur, que vous interveniez pour caution, je vous prie de n’en pas faire difficulté ; car je serai la vôtre, et cette lettre vous en est un engagement [5]. Je suis tout à vous.

Notes :

[1] Bayle n’a pas « répondu » à la lettre de Minutoli, tout en lui ayant écrit au moins deux fois depuis qu’il était arrivé à Rotterdam : voir Lettres 188 et 191, parce qu’il s’était agi de lettres hâtives motivées par diverses urgences, et non d’une épître littéraire. Il fait allusion à la « belle lettre » de Minutoli dans la Lettre 191 du 26 juin 1681.

[2] Voir DHC, art. « Rotterdam », rem. B, sur la fameuse statue d’ Erasme, né à Rotterdam en 1467.

[3] La seconde édition de la Lettre sur la comète, intitulée désormais Pensées diverses, écrites à un Docteur de Sorbonne à l’occasion de la comète qui parut au mois de décembre 1680 allait paraître à Rotterdam, chez Reinier Leers, le 2 septembre 1683. Tout ce récit de Bayle est assez largement fictif, sauf en ce qui concerne la rencontre à Paris d’un abbé méridional – l’ abbé de R. – qui pouvait identifier Bayle. Le récit des conditions d’impression reflète fidèlement une convention littéraire de fausse modestie. Sur les circonstances qui permirent d’identifier Bayle comme l’auteur de la Lettre sur les comètes, voir Lettre 216, n.1.

[4] « ex dono authoris » : « don de l’auteur »

[5] Bayle offre ici sa caution pour les dettes contractées par Joseph : voir Lettre 219 ; ce n’est pas Jean Bayle, mais bien Pierre, qui règle les frais engagés par Joseph. Nous avons vu que, finalement, Joseph n’avait pas été ou n’était pas resté au pair chez Minutoli : voir Lettre 219, n.3.

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