Lettre 224 : Pierre Bayle à Jacob Bayle

[Rotterdam,]le 15 de juillet 1683
M[onsieu]r e[t] t[res] h[onoré] f[rere],

La meilleure methode de se repondre est sans doute celle que vous tenez, qui est de suivre l’ordre de la lettre à quoi on repond. Je m’en vais le [ sic] prattiquer en vous repondant. J’ai apris avec une joie incroiable le bon etat de notre t[res] h[onoré] p[ere] et la consolation qu’il trouve aux nouvelles que je vous donne, je prie le bon Dieu de le conserver precieusement, et de lui donner la force de soutenir les dures epreuves où la froissure* de Joseph expose le cœur de tous ceux qui sont sensibles aux maux de l’Eglise [1]. Je le prie aussi de faire que les reflexions qui vous sont venues dans l’esprit conformes à ce que vous avez leu dans La Vie de Mr Daillé [2], se verifient un jour ; je le benis de la grossesse de votre chere compagne que j’embrasse de tout mon cœur, lui souhaitant un heureux accouchement, et toute sorte de prosperité...

Le meme jour que • je receus votre lettre j’en receus deux de Geneve, l’ une de Mr le comte de Dona, l’autre sans nom, qui contenoit diverses reflexions sur le traitté des cometes, mais que je ne doute point qui ne soient de cet illustre comte [3]. J’avois deja eté honnoré quelques jours auparavant d’une de ses lettres qui me remercioit d’un exemplaire de la Critique generalle que je lui avois envoié (je vous dirai par occasion que Mr Jurieu en conoit l’auteur depuis que la 2. edition paroit, et je ne sai par quelle fatalité cela est devenu public [4])[.] Mr le comte n’avoit pas alors receu la lettre que je me donnai l’honneur de lui ecrire quelque tems apres que le livre fust parti [5], l’ayant receuë apres m’avoir remercié, il a eu la bonté de m’ecrire une seconde fois fort obligeamment et pour moi et pour le cadet, me disant qu’il se plaisoit fort à sa conversation, et à la sagesse qui reluit dans sa conduite. C’etoit la seule nouvelle que j’avois de lui depuis • 2 mois. Joignant cela avec ce que vous m’en dites, je comprens qu’il est à Copet, au lieu d’etre à Paris comme il devroit etre depuis le mois de mars, car de la maniere que j’avois reiglé les choses, il eut peu partir ce mois là et se rendre à sa condition [6]*. Je prevois un grand embarras de ce qu’il n’a point voulu suivre nos conseils, d’un coté la condition de Paris sera remplie, et de l’autre • sa depense s’accumulera à Geneve de telle sorte qu’on ne pourra plus l’en tirer, et je ne sai s’il aura l’adresse • ou la volonté de se procurer quelque chose en Suisse, car je soubconne fort qu’il n’a point d’envie d’etre precepteur, craignant de faire paroitre son ignorance dans les humanitez. Ce n’est pas la seule source de l’embarras, la principale est que vous ne pouvez rien faire pour lui, ni moi non plus, car je vous dirai que nos auditeurs et nos disciples diminuent tous les jours, soit que le demon de l’argent qui regne en ce pais ait poussé toute la jeunesse vers la marchandise*, soit que la • grace de la nouveauté nous manquant, on ne soit / plus tenté d’aucune curiosité, soit que les gens du pays frappez d’envie contre des etrangers detournent les jeunes gens de notre discipline, afin de faire tomber l’Ecole illustre de Roterdam, soit que notre etoile nous ait cloüez sans remission, ni changement à un etat tres mediocre.

L’ Hist[oire] du calvinisme n’a eu jusques icy qu’un volume in 4° et deux in 12, et a eté conduite jusqu’au massacre de la s[aint] Barthel[emy.] On imprime le second volume qui comprendra l’histoire de la Ligue [7] ; apres quoi je m’imagine que l’on finira par les guerres de Montauban et de La Rochelle qui sont le plus mechant* endroit de notre cause, car encore pour les autres guerres pouvions nous dire que nous agissions pour la maison de Bourbon que l’on vouloit exclurre de la couronne, ou par les ordres secrets d’une reyne • mere [8], mais icy que dire sinon que parce que l’on vouloit nous affoiblir nous avons cru qu’il faloit nous maintenir en opposant la force à la force et invoquant les Anglois et les Espagnols car il ne faut point douter que Mr de Rohan ne fust secouru des Espagnols. La Critique a fait des remarques sur tout ce qui avoit paru de l’ Histoire du calvinisme. Le doct[eur] à qui la Lettre des cometes est ecritte n’est point Mr l’abbé Colbert, ni aucune personne de cette volée [9], et quant aux autres questions, vous pourrez en savoir quelque chose en tems et lieu.

Ce que vous me dites qu’on a veu le livre de Mr Jur[ieu] dans les prisons des Hauts-Murats [10] me surprend, car l’auteur n’a • pas seulement encore peu aprendre qu’on l’ait veu à Paris, et bien de gens nous ecrivent qu’ils ne l’ont peu voir, y en ayant un tres petit nombre d’exemplaires qui ayent peu passer en France. Puis qu’on l’a veu aux prisons de Toulouze, Mr Brassard l’a veu et vous en peut parler à fond [11]. Si je trouve quelque maitre de navire qui ose risquer je vous l’enverrai de bon cœur, avec un nouveau livre du meme auteur contre Mr Arnaud. • Ce nouveau livre s’appelle Le Janseniste convaincu de vaine sophistiquerie, c’est une petite reponse aux Reflexions de Mr Arnaud sur le Preservatif [12]. Quant aux 2 volumes du meme auteur intitulez Apologie pour les catholiques contre La Politique du clergé de France, Mr Jur[ieu] s’est contenté de repondre à quelques chefs dans son livre contre Maimbourg [13], par exemple à ce qui regarde l’autorité des rois et du pape. Il m’a fort chargé et Mad le sa femme aussi de vous faire force complimens. Il n’est pas vrai qu’on l’ait prié de se decharger de precher, et il n’est point necessaire car comme sa charge de professeur ne lui derobe presque point de tems et qu’il n’a presque point d’affaires d’Eglise ni de visites de malades (car l’Eglise vallonne de Roterdam n’est que d’environ quatre ou cinq cens communians) il lui reste beaucoup de tems pour ecrire ayant sur tout autant de facilité qu’il a, outre que les / Hollandois ne sont pas fort curieux des livres de controverse, n’en ayant point de besoin à cause qu’ils ne sont point exposez à la tentation [14], et ainsi ils n’auroient garde de payer un ministre pour faire des livres, ils aiment mieux incomparablement qu’il preche, sur tout quand il preche aussi bien que Mr Jur[ieu].

A l’egard de Mr Vernejou [15], il est vrai qu’il est venu en ce pays et qu’apparemment il deviendra collegue de Mr Jurieu avec le tems, parce que celui qui l’est [16] a des incommoditez* dont peut etre il ne guerira pas, et comme il faut un homme pour remplir sa place Mr Vernejou qui la remplira, et qui a de grands dons à ce qu’on dit ne manquera pas de lui succeder s’il vient à mourir. Je dis à ce qu’on dit, parce qu’encore qu’il ait deja preché icy une fois, je ne l’ay pas oüi n’etant pas ce jour là dans la ville. Depuis cela il est malade de la fievre tierce et attend aujourdhui son n[euvie]me accez, et doit prendre un remede souverain que Mr Charas [17] medecin francois autrefois apotiquaire fameux à Paris lui doit envoier.

J’ai leu le livre que le s[ieu]r Brueys a fait depuis sa revolte [18]*, qui est assez bien tourné, mais il ne fait que suivre à la trace Mr l’evesque de Condom, auquel il avoit si bien repondu. La conference de Mr Claude avec ce prelat s’imprimera à Paris avec permission, cependant on l’imprime à La Haye [19][.] Madame Paets à qui j’ay tant d’obligation [20] n’etoit point la mere de Mr Paets mais la femme, je voudrois avoir plusieurs patrons et amis comme celui là car ils nous pourroient etre necessaires et à vous et à moi, mais il est difficile d’en trouver plusieurs de cette force. Vous avez raison de dire qu’il ne faut point quitter son troupeau qu’à la derniere extremité, on a veu icy des ministres qui sont venus uniquement pour ne courir aucun risque et pour attraper quelque benefice qui ne fust exposé à rien d’incommode ; mais les Hollandois les regardent avec mepris et les blament fort, et du reste ils n’ont rien obtenu. De ceux qui sont venus apres avoir eté chassez, je n’en ai presque point veu qui ait peu trouver quelque chose. Je suis bien aise des eclaircissemens que vous m’avez donnez tant sur les livres brulez à S[aint] George [21] que sur les Moyens seurs et honnetes [22] et les pseaumes en francois. Rien n’est plus sujet à caution que les nouvelles qui viennent de loin, aussi n’en crois je pas le quart si ce n’est qu’elles viennent d’une personne exacte et qui les sache d’original. Mr Arnaud est tellement infatué des pensées qu’il a euez sur l’inamissibilité de la grace, qu’il en parle partout. Je ne sai si je vous ai parlé d’un livre qu’il publia sur la fin de l’année derniere intitulé Le Calvinisme convaincu de nouveau de dogmes impies sur la justification. Mr Jur[ieu] le refutera bien tot en donnant une 2. edition de l’ Apologie de notre morale[.] / Ce qu’il y a de bon c’est que Mr Arnaud s’est trouvé contraint d’entrer en lice contre un docteur de Sorbonne nommé Le Fevre qui dans ses Motifs invincibles pour la conversion des heretiques a soutenu que Mr Arnaud n’a pas entendu notre doctrine sur l’inamissibilité de la grace [23]. Mr Arnaud tache de lui montrer que c’est lui Mr Le Fevre qui ne l’entend pas, ensuitte il se met à refuter les theses que Mr de Beaulieu publia sur la justifica[ti]on [24] depuis que Mr Arnaud eut publié Le Renversement de la morale.

Nous finirons nos lettres par l’endroit lugubre de la ruine de l’Eglise de Mont[auban.] J’avois seu en general qu’il y avoit 3 ministres d’interdits, et que le temple devoit etre demoli, mais j’ignorois le detail que vous m’avez apris. Je suis tres faché que Mr Brassard que j’honore et cheris tres particulierem[en]t soit du nombre [25]. J’ay ecrit aujourdhui à un de mes amis de Paris tres intelligent dans nos affaires [26] et lui ai parlé du dessein qu’a Mr Brassard de demander permission de sejourner à Montauban pour y vivre en homme privé, et l’ay prié de nous donner les conseils necessaires, et de nous servir. Cette demarche a eté necessaire avant que d’emploier la maison de Beringhen, car selon toutes les apparences on nous dira que la chose • n’est pas à esperer, et ainsi il seroit inutile d’ecrire à ses amis [27][.] Mais si on nous marque que la chose soit faisable, alors il sera bon de les faire agir. J’aurai reponse promptement. Nous avions deja ouï parler du chancellement de la demoiselle Paulet [28]. Mr Charles est toujours à Manheim [29]. Il m’ecrivit dernierement pour avoir nouvelle de ses livres qu’on avoit adressé[s] à Mr Ferrand icy. Je salue de tout mon cœur n[otre] t[res] c[her] et t[res] h[onoré] p[ere,] Mr Brassard, ma chere sœur votre epouse et mademoiselle Brassard, et suis de toute mon ame[.]

Notes :

[1] Citation d’Amos 6,6 ; le prophète symbolise le peuple hébreu par la personne de Joseph, et les réformés français symbolisaient à leur tour leurs tribulations par ce personnage biblique. « Froissure », dans les traductions du siècle, avait encore le sens fort de blessure.

[2] Adrien Daillé, collègue de son père à Charenton depuis 1657, publia un Abrégé de la vie de M. Daillé, ministre à Charenton (Paris 1670, 12°) qu’on trouve aussi dans Les Deux Derniers Sermons de J. Daillé, prononcez à Charenton le jour de Pâques, 6 avril 1670, et le jeudy suivant, avec un abrégé de sa vie (Charenton 1670, 8°), réédité à Genève l’année suivante.

[3] Il s’agit de la lettre 223 ; l’autre lettre, signée et personnelle, ne nous est pas parvenue.

[4] La Critique générale, mise en vente en 1682, connut une seconde édition sensiblement augmentée qui parut fin novembre 1682 ; avec le même millésime parut à Genève une contrefaçon qui reproduisait la première édition. Sur les circonstances qui permirent à Isaac Claude de révéler l’identité de l’auteur de la Critique générale, voir Lettre 216, n.1.

[5] Nous n’avons aucune des lettres de Bayle au comte de Dohna, et les lettres de celui-ci, remerciant Bayle de l’envoi de la Critique générale, sont aussi perdues.

[6] Voir Lettre 221, n.9.

[7] L’ Histoire de la Ligue de Maimbourg (Paris 1683, 4°) couvre la période 1572-1598, sans mentionner l’Edit de Nantes.

[8] Catherine de Médicis.

[9] Jacob avait naïvement conjecturé que les initiales M.L.A.D.C. correspondaient à « Monsieur l’ abbé de Colbert », mais Pierre déclare de nouveau ici qu’elles cachaient un abbé beaucoup plus obscur : voir aussi Lettre 213, n.11.

[10] C’était la prison de Toulouse, où avaient été détenus les pasteurs de Montauban (voir Lettre 221, n.6). Le livre de Jurieu pourrait être soit La Politique du clergé, soit le Préservatif, plutôt que l’ Histoire du calvinisme, parue plus tardivement et plus volumineuse.

[11] Isaac Brassard, incarcéré à Toulouse, avait été remis en liberté en mai 1683 (voir Lettre 221, n.6). Ce qu’écrit Bayle suggère que Brassard se rendit alors auprès de sa fille et de son gendre, au Carla, où sa femme était peut-être aussi venue à l’époque où le pasteur de Montauban s’était constitué prisonnier avec ses collègues. Voir ci-dessous, n.25 et 26.

[12] Sur la Suite du Préservatif, voir Lettre 221, n.23.

[13] Antoine Arnauld, Apologie pour les catholiques contre les faussetez et les calomnies d’un livre intitulé La Politique du clergé de France (Liège, 1681-2, 12°, 2 vol.). La réponse de Jurieu se trouve dans L’Esprit de M. Arnauld : sur cet ouvrage voir Lettre 213, n.39.

[14] La tentation d’abjurer sous l’effet de brimades et de pressions.

[15] Daniel de Vernejoul (1652-1736), pasteur de Bergerac, un temps prisonnier à Toulouse, interdit en septembre 1682, gagna la Hollande au printemps 1683. En septembre 1683, le synode wallon de Goes le déclara appelable et il devint pasteur à Arnheim ; en 1693, il le devint à Hambourg, succédant à Méhérenc de La Conseillère, et le resta jusqu’à sa mort. Petit-fils d’un conseiller au parlement de Bordeaux, Daniel de Vernejoul avait fréquenté, après l’académie de Puylaurens, celle de Genève (voir Stelling-Michaud, vi.141) en 1672-1673. Il avait été aussi à Sedan, en 1676, pour y faire sanctionner ses études de théologie, puis fut quelque temps ministre de fief chez son cousin, le marquis de Boisse, futur duc de La Force, avant de l’être à Bergerac, non loin du château familial de La Roque, près de Monflanquin. Voir D. Benoit, Daniel de Vernejoul, un pasteur réformé à l’époque de la Révocation (Laigle 1883).

[16] Phinéas Piélat, dont le mauvais état de santé fut passager, puisqu’il ne devait mourir qu’en 1700.

[17] Nous pensons que Bayle désigne ici Moyse Charas (1618-1698) ; sur lui voir Lettre 11, n.39. Charas finit par abjurer, mais quand Bayle écrivit la présente lettre il se trouvait réfugié à Amsterdam.

[18] Voir Lettre 190, n.11, sur Brueys dans sa période protestante. Après sa conversion au catholicisme en 1682, sous l’influence de Bossuet, il fit paraître Examen des raisons qui ont donné lieu à la séparation des protestants (Paris 1683, 12°).

[19] Ces conférences avaient eu lieu en 1678 : voir Lettre 152, n.25, sur leur publication. Le livre de Claude est Réponse au livre de monsieur de Meaux intitulé « Conférence avec Monsieur Claude, ministre de Charenton », divisée en deux parties (La Haye 1683, 8° et Charenton 1683, 8°).

[20] Sur le legs fait par Madame Paets à Bayle, voir Lettre 219, n.3.

[21] Place de Toulouse.

[22] Sur cet ouvrage anonyme, voir Lettre 221, n.47.

[23] Voir le titre complet de ce livre, Lettre 221, n.24.

[24] Ces thèses de Louis Le Blanc de Beaulieu avaient paru en 1675 (voir Lettres 113, n.10, et 163, n.25), à Londres, et le Renversement de la morale est de 1672.

[25] Preuve supplémentaire de la présence d’ Isaac Brassard au Carla : voir supra n.11.

[26] C’est probablement François Janiçon que Bayle désigne ici.

[27] Jacob Bayle avait pensé qu’une recommandation des Beringhen pourrait permettre à l’ancien pasteur Brassard de revenir habiter Montauban : non sans naïveté, car à cette date déjà la noblesse protestante qui se refusait à l’abjuration se trouvait de plus en plus soumise à des pressions particulièrement sévères, et n’était donc guère en mesure de protéger la moindre clientèle.

[28] Voir Lettre 222, n.21 ; la longue résistance à l’abjuration présentée par Isabeau Paulet rendit d’autant plus douloureuse aux réformés sa désertion finale.

[29] Il s’agit de Jean Charles, ancien pasteur de Montauban, qui devait desservir l’Eglise de Mannheim jusqu’en 1689, date à laquelle il devint pasteur à Berlin : voir Lettre 192, n.20. Il ressort de ce qu’écrit Bayle que le pasteur avait fait envoyer ses livres, depuis Montauban, sans doute par Bordeaux, et qu’il les avait adressés chez l’hôte de Bayle à Rotterdam. Le détail nous montre quel instrument de travail indispensable était sa bibliothèque pour un pasteur et les délais considérables demandés par un déménagement…

Accueil du site| Contact | Plan du site | Se connecter | Mentions légales | Statistiques | visites : 117742

Institut Cl. Logeon