Lettre 238 : Pierre Bayle à Joseph Bayle

[Rotterdam, le] 23 dec[embre] 1683

Je ne recus votre lettre qu’hier au soir m[on] t[res] c[her] f[rere], et je vous avertis de faire en sorte une autrefois qu’on ne puisse pas la lire avant moi [1] ; Mr Ferrand à qui elle etoit adressée l’a ouverte, et l’a leuë s’il a voulu, et il ne pouvoit pas ne la point ouvrir puis qu’aucune marque ne lui aprenoit si elle etoit pour lui ou pour un autre. Ainsi puis qu’il y a raison de ne faire pas double enveloppe, marquez 2 petites croix ++ au haut de la suscription et il connoitra que c’est pour moi.

J’ai eu un plaisir infini d’aprendre votre arrivée à Paris et j’en louë Dieu de tout mon cœur. La premiere lettre que vous m’avez ecrite sous le couvert de Mr le c[omte] de Fer[rassieres] ne m’a pas eté renduë, et je ne sai quand elle le sera, car je ne sai quand il sera de retour à La Haye, ne m’ecrivez point ainsi avant que de savoir son retour. Je remarque que vous ecrivez vos lignes extremement tortues*, evitez cela, car vous ne savez pas si un jour cela ne vous seroit point nuisible... Faites mille remercimens pour moi à Mr Jann[içon] de toutes les bontez qu’il vous temoigne [2], et cultivez autant que vous le pourrez sans l’incommoder l’honneur de sa bien veuillance, j’ai veu par la derniere lettre qu’il a ecrite icy, qu’il m’en avoit ecrit une auparavant où il me parloit de l’ auteur de L’Art de precher [3], je vous prie de lui dire que je ne l’ay point recue, que je la re[gr]ette bien, et qu’il vous apprenne comment il me l’a adressée. J’esperois de la recevoir par quelcun de la suitte de Mr Heinsius qui passa par icy dimanche [4], mais cela n’etant pas je la conte pour perdue, et en suis bien faché*, car c’est un de mes plus grands plaisirs que d’avoir des lettres aussi diversifiées de bonnes nouvelles que celles là. J’ay souhaitté mille fois pendant mon sejour à Paris d’etre connu de Mr Fremont d’Ablancourt [5] dont je connoissois le merite par le temoignage de la renommée et de plusieurs de ses amis, mais ce bonheur m’a manqué, assurez le de mes tres humbles respects, tout ce qui part de sa plume ne peut qu’etre fort poli et spirituel. Il y a quelque tems que j’ay ecrit à Mr Claude une lettre de recommanda[ti]on po[ur] vous, en voici une pour Mr Allix [6]. Si je savois que Mr Mesnard [7] est hors de prison je lui en ecrirois une, je souhaitte que vous soiez connu ches Mr de Beringhen [8][,] pour etre bien introduit il faut vous informer de Mr de Plehedel [9] qui fera l’affaire, je lui en ecrirois dés aujourdhui si je savois qu’il fust à Paris.

Il faut travailler pendant que vous serez à Paris à rencontrer la conduite* de quelque jeune milord, il ne sera pas necessaire de descendre jusques aux lecons de grammaire, celles où vous etes plus propre seront les meilleures, on a des gages, et on se p[e]ut faire des patrons pour toute sa vie ; j’y travaillerai de mon coté, mais assurement Paris vous pourra donner plus d’ habitudes*[.] Je suis faché de n’etre pas allé en Angleterre, car j’y aurois eu plus de douceurs qu’icy. Comme je craignois que quand j’y penserois le moins il me viendroit une lettre de change à l’ordre de Mr Turretin qu’il me faudroit acquitter sur le champ, ce qui eust pu m’embarrasser d’une etrange* sorte, je vous avoüe que je lui ai ecrit sans lui promettre de le payer, je me suis contenté de lui promettre que j’en ecrirois à mon pere, et que je vous ferois souvenir de vous acquitter a[u] plutot. Cela vous paroitra etrange, mais je n[e] saurois faire a[u]t[rem]ent, et si je n’eusse pas [...] sur le legs qui m’avoit eté fait, je n’eu[sse] pas [pu] vous env[oier] les 200 l[ivres] gagés et / mes colleges* ne m’entretiendroient jamais si je n’etois d’une grande menagerie [10]*. La pension où je suis depuis 6 mois est de 450 l[ivres] t[ournois] au lieu de 400 qu’elle etoit [11], ainsi il ne me reste que 50 l[ivres] t[ournois] de mes gages. Vous avez beau protester que vous etes menager*, quand on depense 7 ou 800 francs en 15 ou 16 mois comme vous avez fait, on ne l’est guere, et puis q[ue] nous en sommes là vous voulez bien que je vous dise que la maniere dont vous avez pallié* vos remises et vos delais m’a paru incomprehensible ; tantot c’etoit afin d’avoir le tems de proposer* sous tous les professeurs [12], apres cela afin d’aller en Suisse, apres afin d’attendre les comtes de Dona ; apres encore afin d’attendre le retour du comte de Ferassieres et cela parce que vous epargneriez les frais du voiage de Paris ; et comment avez pu croire que je me paierois de ces raisons moi qui voiois aussi clair que 2 et 2 font quatre que votre sejour à Geneve absorboit le double de la pretendue epargne du voiage de Paris. Que cela vous aprenne une autre fois à bien examiner les choses, et à mieux choisir le bon parti. Autre marque que vous n’etez pas bon menager, vous faites de presens de livres à la Bibliotheq[ue] de Geneve [13], vous vous servez de papier doré, vous voulez faire graver de grands cachets, vou[s] n’avez pas apris à vous raser vous meme comme font presq[ue] tous les proposans*. Si vous m’eussiez averti j’aurois fait moi meme present de mes 2 livres à la Biblioth[eque] de Geneve à la p[remi]ere occasion. Je ne sai comment y envoier les exemplaires que j’y veux donner des Pensées sur la comete, car notre libraire n’envoie p[oin]t des livres au s[ieu]r Du Four, il faudra attendre la foire de Francfort de Pasques. Je ne sai pas pourquoi vous contez parmi la depense qu’il vous faudra faire, les chandeles, le feu et le blanchissage, car jamais un precepteur ne fait cette depense là.

Je suis bien aise qu’il y ait de vos productions dans le Merc[ure] galant [14], nous ne voions plus icy cet ouvrage il y a bien des années. J’ecrirai à ce nouvel an au pays, et je vous enverrai le tout ouvert ; je pretens vous payer tous les ports de lettre. Quand Mr de Ferr[assieres] sera à La Haye vous pourrez sous pretexte de lui ecrire de ses amours, le prier de me faire tenir vos lettres, mais il ne faudra faire cela que de tems en tems, et le reste à l’adresse de Mr Ferrand icy ; il faudra reigler que vous m’ecrirez environ toutes les 3 sepmaines une fois, et afin de ne rien oublier d’important, il faut tenir la lettre commencée et y ajouter à mesure que vous aprendrez les choses, et enfin quand elle sera de 2 feuilles plus ou moins bien serrées l’envoier, je vous ecrirai à peu pres à pareils intervalles de tems.

Je n’entens parler icy d’aucun livre nouveau, si ce n’est d’un qui s’intitule L’Esprit de Mr Arnaud [15], qui a eté supprimé à l’instance de l’amb[assadeur] d’Angleterre, mais en ce pays cy les deffences de debit[er] un livre ne s’observent point. On ne sait comment faire passer des livres, je vous en enverroi[s] et pour vous et pour vos amis si je pouvois. On imprimera bien tot icy l’ouvrage de Mr Abadie ministre à Berlin de La Verité de la religion chretienne [16] qui est fort beau, mais malheureusement un doct[eur] de Sorbonne nommé Diroys vient d’en publier un à Paris sur la meme matiere et presque sur le meme plan [17]. Je vous conseille de faire connoissan[ce] avec Mr Malnau [18] avocat tres honnete homme qui est marié avec une fille de feu Mr D[re]lincourt qui a infiniment d’esp[r]it et d’honneteté. Je pourrai leur ecrire pour vous [recom]mander. Tout à vous.

La nouvelle reponse à Mr Brueys est presque achevée d’imprimer, elle m’a eté dédiée [19][.]

Notes :

[1] Lire une lettre qui ne leur était pas adressée semblait quasiment un droit, au siècle, pour ceux par les mains desquels elle passait, ce qui relève moins d’une vulgaire indiscrétion que de la soif de nouvelles en tous genres qui habitait des hommes souvent peu et mal informés. Les correspondances privées étaient encore une source précieuse de renseignements politiques ou savants, les périodiques de cette époque n’étant pas encore nombreux. La lettre de Joseph dont il est ici question, ainsi que celle désignée un peu plus loin comme ayant été adressée au comte de Ferrassières, ne nous sont pas parvenues.

[2] Janiçon avait donc accueilli Joseph à Paris et avait suggéré l’emploi d’un pseudonyme : voir Lettre 222, n.5.

[3] Voir Lettre 225, n.3 ; il est fort probable, en effet, qu’il s’agit ici de l’ouvrage en vers du Père de Villiers. Signalons toutefois que Gilles Du Port (1623-1691), un temps oratorien, avait fait paraître l’année précédente L’Art de prêcher. Seconde édition, revue, corrigée et augmentée par l’auteur (Paris 1682, 12°) ; la première édition était de 1674.

[4] Antoine Heinsius (1641-1720), ultérieurement Grand-Pensionnaire de Hollande (1689-1720), avait été envoyé à Paris par Guillaume III d’Orange pour négocier la restitution de la principauté d’Orange ; il avait été hautainement éconduit par Louvois. L’imprudence des réformés d’Orange, virulents antipapistes, avait fourni des prétextes d’intervention à Louis XIV : voir A. de Pontbriant, Histoire de la principauté d’Orange (Avignon 1891), p.232-238.

[5] Frémont d’Ablancourt était apparenté à Minutoli (voir Lettres 81, n.9, et 160, n.126) et Bayle le connaissait de réputation depuis longtemps.

[6] Ces lettres de Bayle aux pasteurs de Charenton pour leur recommander son frère cadet attestent le statut que ses livres lui avaient acquis au sein du protestantisme français ; par ailleurs, ses séjours parisiens avaient créé des relations personnelles.

[7] Sur Jean Mesnard, troisième pasteur de Charenton, voir O. Douen, La Révocation, ii.5 : Mesnard fut d’abord embastillé, puis exilé huit mois (1683-1684) ; chose curieuse, E. Benoist n’en souffle mot. Voir Archives de la Bastille, viii.242.

[8] Bayle désigne ainsi Jean de Beringhen, secrétaire du roi, Ancien de Charenton, qui lui avait confié ses enfants en 1675.

[9] En 1675, Adolphe de Beringhen, sieur de Fléhedel, avait été quelques mois élève de Bayle et ce dernier l’avait revu, devenu adulte, à La Haye : voir Lettre 221, n.30.

[10] Ce fut donc le théologien François Turrettini qui épongea, par un prêt, sous la caution de Pierre Bayle, les dettes accumulées à Genève par Joseph. Or, la somme due dépassait ses moyens immédiats. Sur le legs de Mme Paets, expressément destiné à des achats de livres, voir Lettre 219, n.3.

[11] A cette date, Bayle est logé sur le Wijnhawen à Rotterdam : voir Lettre 240 ; pour ses autres adresses, voir Hazewinkel, « Pierre Bayle à Rotterdam », p.26-27, et van Lieshout, The Making of Pierre Bayle’s Dictionnaire historique et critique, p.175.

[12] On appelait propositions les répétitions que pouvait donner un professeur à des élèves qui les rétribuaient, ce qui augmentait le salaire de l’enseignant ; ces leçons n’étaient pas nécessairement individuelles, aussi ne s’agit-il pas exactement de leçons particulières.

[13] Les Pensées diverses et la Critique générale. Il semble que Joseph ait donné les ouvrages de son frère à la bibliothèque de l’académie de Genève.

[14] Nous n’avons pas trouvé de vers signés Joseph Bayle, ni de vers signés de son pseudonyme Du Peyrat dans le Mercure galant de 1683. On y trouve cependant de très nombreuses petites poésies signées de surnoms fantaisistes.

[15] C’est ici la première mention explicite de L’Esprit de Mr Arnaud, tiré de sa conduite et des écrits de lui et de ses disciples, particulièrement de l’« Apologie pour les catholiques ». Ouvrage où l’on trouvera quantité d’observations et de pièces curieuses utiles à la connoissance de l’histoire ecclésiastique du temps (Deventer [Rotterdam] 1684, 12°, 2 vol.). Le second volume comporte de petites différences dans le titre et son orthographe. Le 15 décembre 1683 (l’ouvrage, comme souvent, était post-daté), les Etats de Hollande interdirent la vente du livre sur plainte de l’envoyé extraordinaire de Charles II à La Haye : voir Nouvelles lettres sur l’histoire du calvinisme, vii.6 et 7. Le gouvernement anglais avait été mécontent de la manière dont Jurieu avait relaté l’affaire toute récente du complot de Rye House, attribué aux presbytériens, retour de flamme après le « complot papiste », qui, comme celui-ci, coûta la vie à plusieurs innocents. Dans une Lettre à Mylord […] secrétaire d’Etat d’Angleterre (voir Kappler Bibliographie de Jurieu, ch.35), Jurieu nia être l’auteur de L’Esprit de M. Arnaud. On lui reprocha plus tard d’avoir menti effrontément, mais cette dénégation était la défense usuelle d’un auteur à l’époque. L’interdiction de vendre le livre en Hollande n’eut pour effet que d’en accroître le prix et la vogue. Voir A. McKenna, « Sur L’Esprit de M. Arnaud de Pierre Jurieu », article cité Lettre 147, n.17.

[16] Le Traité de la vérité de la religion chrétienne, où l’on établit la religion chrétienne par ses propres caractères de Jacques Abbadie fut édité par Reinier Leers (Rotterdam 1684, 8°, 2 vol.) ; Bayle lui consacrera un article dans les NRL (nov. 1684, art. IX).

[17] François Diroys (1620-1690), docteur de Sorbonne, chanoine d’Avranches, Preuves et préjugez pour la religion chrestienne et catholique, contre les fausses religions et l’athéisme (Paris 1683, 4°). Sur les frères Diroys, voir le Dictionnaire de Port-Royal, s.v.

[18] Daniel de Malnoë, avocat au Parlement de Paris, avait épousé en 1666 Emilie-Charlotte, fille du pasteur Charles Drelincourt. L’avocat et sa femme furent incarcérés en 1685, puis feignirent d’abjurer ; Daniel de Malnoë et son fils, Charles, réussirent à passer en Hollande, mais la femme de l’avocat, apparemment convertie sincère, resta en France, où elle jouissait des biens de ses frères et de ses nièces, partis du royaume. Il y a tout lieu de croire que c’est par Du Rondel, apparenté aux Drelincourt, que Bayle avait connu Daniel de Malnoë à Paris durant l’été 1679. Voir DHC, article « Drelincourt (Charles), ministre de Paris », rem. C in fine.

[19] Il s’agit des Considérations générales de Jacques Lenfant : voir Lettre 235, n.3.

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