Lettre 245 : Jacques Du Rondel à Pierre Bayle

[Maastricht, première moitié de janvier 1684]

• Je croy, mon cher Monsieur, avoir receù vos deux lettres, dans la dernière desquelles vous me parliez d’un pacquet pour Mr Peroû [1]. Comme les personnes que Mr Servat [2] me proposoit étoient gens à les laisser venir demander ce pacquet sans les avertir de ce que c’estoit, j’ay attendu jusqu’à cette heure, et vainement. Aucun ne s’est présenté que la mère de Mr Mallet [3], qui le chargea dernièrement de deux ou trois petits livres, sans oser prendre tout le reste. Il m’est donc demeuré. Or parce que Mr Peroû et Mr Servat étoient informez du pacquet, j’ay creû qu’il étoit à eux deux, ou qu’ils avoient charge de vous, de le recevoir l’un pour l’autre. C’est pour cela, mon cher Monsieur, que je vous ay parlé de ce pacquet-là en commun. Je ne manqueray pas de présenter votre dernier à un nommé Des Bans, potier d’estain, lequel s’en retourne à Sedan [4]. Si votre Prosélyte abusé fut / arrivé plustost, j’en eusse chargé un de mes bons amis. C’est un joly livre, et tout à fait dans l’air qu’il faut pour traitter un faquin comme Brueys. J’en félicite votre ami [5], et vous aussi. C’est un plaisir d’estre loué par un homme loûable. Mais il debvoit vous nommer. C’est trop de modestie à vous. Quand on peut paroistre dans le monde aussi dignement que vous, on doibt le faire à visage découvert.

J’attends avec bien des impatiences le Discours historique dont vous me parlez dans vostre avantdernière [6]. Je l’ay desjà annoncé icy à plusieurs personnes ; entre autres à Mr Du Plessis Rambouillet [7]. C’est un réfugié de France pour je ne sçay quelles affaires, lequel a beaucoup d’esprit, et qui est plein d’estime pour vous. Il a leu quatre ou cinq fois vos ouvrages, et toujours avec un nouveau plaisir, dit-il. Je luy envoyerai ce soir vostre Proselyte. Je ne me souviens plus des difficultez sur vostre these, parceque Mr Le Fau[c]heur [8] est [ sic] sur le pied* de m’enlever vos ouvrages / quand il les a perdus. Mais il me semble que je n’avois pas tout à fait tort. Je dis plus pour ma lettre sur Lucrèce [9]. J’ay absolument raison ; car les Anciens, si vous ne le sçavez, mon cher Monsieur, étoient comptables de leur réputation après leur mort. Ainsi, Lucrece n’a agi que par un principe de religion, et point du tout par un principe de gloire. Je prouve cecy par le passage d’un vieux scholiaste, sous l’authorité duquel vous seriez assurément foudroyé. Mais comme je vous ayme mieux en vie qu’autrement, j’ay creû que vous vous passeriez aisément d’une lettre qui, peut-être, vous déplairoit.

Je suis fasché de ce qu’on n’ait pas trouvé L’Esclache [10] ; mais il s’en faut passer. Je vous remercie pourtant de la peine que vous avez prise, et suis toujours tout à vous. A force d’enseigner les commencemens de la philosophie, croyriez-vous bien, mon cher Monsieur, que je prends goust au mestier, et / que si Dieu n’a pitié de moy, je deviendray philosophe. Je ne lis quasi plus que des logiques ; et bien que je ne trouve mon compte en pas une de celles que j’ay entre les mains, j’aspire pourtant et je halette toujours après des logiques. Si vous en scaviez quelque bonne et qui vraysemblablement vous put satisfaire, vous m’obligeriez fort de me l’indiquer. Jusqu’icy on m’a voulu faire lire cette Logique du Port-Royal : mais j’y trouve trop de géometrie [11]. Il faudra pourtant s’y résoudre ce printemps.

Adieu, mon cher Monsieur, mes baisemains à vostre autheur, quelque* qu’il puisse estre. J’oubliois de vous remercier de vostre Messer Vittorio [12] ; mais c’est qu’il fait si froid que rien plus. Vous avez tort de douter qu’on puisse comprimer l’air. Le tourbillon de la Petite Ourse est ce qui le comprime aujourd’huy et c’est pour cela qu’il fait si froid. Je vous en jure cartesialiter [13]. Ce maudit froid est cause que je ne puis décrire mon Epicure [14], que j’ay mis en latin et que j’ay amplifié honnestement* sur le commendement de Mr Groulart [15], mon patron.

Notes :

[1] Ces deux lettres ne nous sont pas parvenues. Voir Lettre 237 : Bayle tentait de faire parvenir à quelques personnes en France des livres d’auteurs protestants (lui-même, Lenfant, Larroque, etc.) imprimés en Hollande ; Sedan, en rapports économiques constants avec Maastricht, était une voie de pénétration tout indiquée.

[2] Nous n’avons su identifier M. Servas (Servat ou Serval), dont il a déjà été question dans la Lettre 237 ; il est un intermédiaire, sans doute commerçant, dans le réseau de communications que Du Rondel entretenait entre Maastricht et Sedan.

[3] Un commerçant nommé Mallet, peut-être le même ou de la même famille, sert d’intermédiaire à Jean Le Clerc pour un envoi à Jean-Alphonse Turrettini le 19 mai 1724 d’Amsterdam à Genève : Le Clerc, Epistolario, iv.250.

[4] Sans qu’il eût été nommé, il avait déjà été question de ce potier d’étain dans la Lettre 236.

[5] Sur Daniel de Larroque et son ouvrage : voir Lettre 235, n.4.

[6] Sur le Discours historique sur la vie de Gustave-Adolphe, entrepris par Bayle et qui allait demeurer inachevé, voir Lettre 240, n.4.

[7] Sur C. Du Plessis, voir Lettre 236, n.1.

[8] Frédéric Le Faucheur était pasteur à Maastricht : voir la lettre de Bayle à l’ abbé Dubos du 13 mai 1697. On ignore si ce pasteur était ou non apparenté à Michel Le Faucheur (1585-1657), qui fut pasteur de Charenton, mais si tel était le cas, il ne s’agirait pas d’une parenté proche.

[9] Voir Lettre 237, p.416-417, où Du Rondel évoque une lettre sur Lucrèce provoquée par un passage des Pensées diverses, §clxxx, de Bayle.

[10] Sur les ouvrages de Louis de Lesclache, voir Lettre 237, n.7.

[11] La Logique, ou l’art de penser, œuvre d’ Arnauld et de Nicole, parut initialement en 1662. Le jugement de Du Rondel porte sans doute moins sur la « géométrie » proprement dite, peu présente dans La Logique de Port-Royal, que sur la présentation formelle de la logique, dont son esprit plutôt littéraire pouvait l’éloigner.

[12] Sur Janus Nicius Erythræus (Gianvittorio Rossi), voir Lettre 237, n.8.

[13] « à la cartésienne ».

[14] La traduction latine de l’ouvrage de Du Rondel, La Vie d’Epicure (Paris 1679, 12°) ne devait paraître, sous le titre De vita et moribus Epicuri, que plusieurs années plus tard (Amstelodami 1693, 12°).

[15] Etienne Groulart était grand-mayeur à Maastricht : Gigas renvoie ici à Goethals, Miroir des notabilités nobiliaires de Belgique, des Pays-Bas et du Nord de la France (Bruxelles 1849-1852, 4 vol.), i.375 ss.

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