Lettre 247 : César Caze d’Harmonville à Pierre Bayle

• A La Haye ce 22 jan[vi]er 1684

Je vous suis infiniment obligé mon cher Monsieur de touttes vos honnestetez*, quoy qu’elles sentent un peu trop les compliments qui doivent estre bannis d’entre nous ; je le dis ainsy pour m’excuser en quelque maniere d’avoir tant tardé à vous donner de mes nouvelles et à vous souhaitter une heureuse année[.] Je crois cependant que vous estes bien persuadé des sentiments de mon cœur pour ce qui vous regarde, et de peur de tomber dans l’inconvenient des compliments je ne vous en diray pas davantage[.] Mon pere vous rend aussy tres humbles graces de l’honneur de vostre souvenir.

Depuis vostre depart je suis encore retourné à Amsterdam, et ce voyage et quelques autres occupations m’ont un peu dissipé, j’ay essayé vainement assez long temps de pouvoir joindre Mr Dallonne [1], qui de son costé a eu ses dissipations, je voulois luy remettre ses remarques sur vostre ouvrage affin qu’il m’en fit mieux connoitre les concequences, mais ce qui a esté en quelque maniere la cause principale de ma negligence c’est que Mr de Beaumont [2] m’a fait part de quelques considerations que vous faisiez sur la publication d’un ouvrage de cette nature [3][.] / 

Je suis entré comme je le devois dans ces considerations et je trouve qu’effectivem[en]t dans un temps comme celuy cy il n’est pas à propos de se faire des affaires de gayeté de cœur, et sans une aparente utilité[.] Quelque bonne intention qu’ayt Mr Desmarets [4] elle peut estre infructueuse[.] Ainsy l’on ne scauroit mal faire de garder des mesures[.] Je me destinois d’aller passer quelques heures avec vous pour nous entretenir de touttes ces choses à fonds et songer co[mm]e quoy nous ferions entrer Mr Desmarets dans tous ces menagements, mais le temps a esté trop rude[.] Sur cela je trouve qu’il y auroit deux routtes à tenir, l’une d’en demeurer à ce que vous avez fait et faire sentir à Mr Desmarets ce qu’il faut po[ur] luy faire aprouver vostre retenue, ce qui ne sera pas bien difficille lors qu’on y aura un peu pensé ; l’autre d’achever l’ouvrage, le communiquer, mais ne le point donner au publiq que l’on ne voye quelque chose de seur[.] C’est à vous à choisir de ces deux routtes ou à m’en ouvrir d’autres, et je ne manqueray pas d’agir suivant vostre intention, vous priant estre persuadé que quoy que je vous aye en quelque maniere inspiré cet ouvrage, je ne me feray jamais / de la peyne de vous le voir quitter par des raisons qui soient capitales à vostre establissem[en]t* ou à vostre satisfaction et c’est pourquoy vous me pouvez dire sur cela librement vostre pensée[.] Au reste ayant rencontré Mr Dallonne je luy ay remis vostre manuscrit et ses remarques, il devoit venir ceans cette apresdinée et no[us] en devions conferer ensemble mais quelques affaires l’en ont aparemment empesché[.] Que si vous estes pressé du manuscrit faittes le moy scavoir, car il me sera facile de le retirer sauf apres d’avoir ses remarques, un mot d’avis là dessus s’il vous plaist[.]

Je n’ai point encore veu les Dialogues de Mr Fremo[nt.] [5] Il me paroit un peu froid pour les ouvrages de railler[ie.] Lors que j’estois à Paris, il travailloit à une traduction des livres de Salomon, auquel pour eviter toutte dispute il ne vouloit donner que le nom de parafrase [6][.] Cet ouvrage est bien different de celuy dont vous me parlez qui ne m’a point paru encore icy. Je ne scay si l’ Histoire de France à laquelle travaille Mr de Courdemoy n’est point une suitte de celle de Du Chesne dont Mr Colbert avoit recouvré les manuscripts [7][.] Pour les traittez de Mr Charpentier [8], j’ay peu de curiosité de les voir[.]

J’ay leu quelque chose de la responce du P[ere] Mallebranche à Mr Arnaud [9], tout ce qui n’est point metaphisique m’en plaist extremem[en]t. Pour le reste il n’est pas fait pour une teste co[mm]e la mienne, et je m’y perds[.] Voilà Mr Arnaud accablé de touttes parts[.] Je suis mon cher Monsieur tout à vous

  D’Harmonville

Monsieur Du Breuil [10] qui est icy depuis deux jours me charge de vous faire ses recommandations.

 

A Monsieur / Monsieur de Bayle professeur / en filosofie sur le quay au / vin / A Roterdam •

Notes :

[1] Voir les Mémoires de Jean Rou, i.175-184, 326-327, selon lesquels Thierry d’ Alonne, fils naturel de Guillaume II d’Orange, faisait partie de la Cour de Guillaume III ; il était beau-frère d’ Aerssen de Sommelsdijck, et celui-ci avait épousé une fille de Saint-André Montbrun. D’origine française, cette dame souhaitait que ses enfants bénéficient d’un précepteur français, et Jean Rou fut engagé en 1679 à ce titre, après le départ des jeunes comtes de Witgenstein , ses élèves précédents (voir Lettre 178, n.6). A la fin de janvier 1682, cependant, il dut quitter la place pour prendre un poste de clerc au greffe des Etats (voir Lettres 209, n.5, et 227, p.382) ; il trempa dans le projet de faire obtenir à Bayle la charge d’historiographe du prince d’Orange (Lettre 240, n.3).

[2] Il avait déjà été question de cet ami de Caze, que nous ne savons pas identifier : Lettre 209, n.2, et Lettre 240, n.7.

[3] Il se peut que Bayle ait redouté que son Discours historique sur la vie de Gustave-Adolphe soit imprimé sans anonymat, prévoyant que les autorités françaises n’hésiteraient pas à frapper sa famille, faute de pouvoir l’atteindre lui-même.

[4] Sur Daniel Des Marets, pasteur de La Haye, voir Lettre 240, n.3.

[5] Jean Jacobé de Frémont d’Ablancourt, Dialogues de la santé, de M. de xxx (Paris 1683, 12°), parus sans nom d’auteur : voir le JS, 17 avril 1684, et NRL, mars 1684, cat. iv.

[6] Cette traduction ou « paraphrase » ne semble pas avoir paru. Sur Frémont d’Ablancourt, neveu du traducteur Perrot d’Ablancourt, voir R. Zuber, « Entre Paris et La Haye : Frémont d’Ablancourt (1621-1693), réfugié », in Conflits politiques, controverses religieuses. Essais d’histoire européenne aux 16e-18e siècles, dir. O. Elyada et J. Le Brun (Paris 2002), p.223-230.

[7] En fait, c’est l’ Histoire de France écrite par son père, Géraud de Cordemoy (?-octobre 1684), et encore inédite, que l’abbé Louis-Géraud de Cordemoy continua et fit paraître (Paris 1685-1689, folio, 2 vol.) ; voir Lettre 239, n.20. André Duchesne (1584-1640), qui avait été historiographe de France, publia de nombreuses recherches généalogiques.

[8] François Charpentier (1620-1702), membre de l’Académie française. Il s’agit probablement du livre De l’Excellence de la langue françoise (Paris 1683, 16°, 2 vol.). Voir le JS du 16 août 1683 ; NRL, août 1684, art. VII, et septembre 1684, art. III.

[9] Antoine Arnauld, Des Vrayes et des fausses idées, contre ce qu’enseigne l’auteur de la « Recherche de la vérité » (Cologne 1683, 12°), et la réponse de Malebranche, Réponse de l’auteur de la Recherche de la Verité au livre de M. Arnaud Des Vrayes et des fausses idées (Rotterdam 1684, 12°).Voir NRL, avril 1684, art. II. Sur cette querelle, voir D. Moreau, Deux cartésiens. La polémique entre Antoine Arnauld et Nicolas Malebranche (Paris 1999).

[10] Jean Tronchin Du Breuil, déjà nommé dans la notice de la Lettre 212, n.1, à cause de son association avec Caze d’Harmonville dans la ferme des tabacs en France, était né à Genève en 1641, de Jacques Tronchin et de Jeanne de Tudert : voir son éloge funèbre par Limiers dans le JS, édition de Hollande, décembre 1721 (voir Dictionnaire des journalistes, s.v., article de J. Sgard). Il fut envoyé encore jeune par ses parents à Paris, où il entra en relations avec Colbert, qui l’apprécia, mais qui finit par essayer d’obtenir son abjuration, et cela en vain. Jean Tronchin Du Breuil arriva en Hollande en 1683 et ne tarda pas à y éditer les Dialogues sur les matières du tems concernant la religion (parues anonymes : Amsterdam 1683, 8°), une attribution dont Bayle témoigne expressément dans une lettre à Minutoli du 27 août 1691. Or, Bayle était assez lié avec Tronchin Du Breuil, à qui il lui arrivait de demander conseil, comme le raconte cette lettre. Tronchin Du Breuil mourut en octobre 1721 ; il avait alors rédigé la Gazette d’Amsterdam pendant trente ans, d’une manière pondérée et très objective pour l’époque. On a la preuve que, en 1694 et en 1695, il recevait une pension secrète de la France, à cause des nouvelles qu’il y faisait parvenir ; si on se souvient des traditions francophiles de la ville d’Amsterdam et de l’urbanité du journaliste, on se gardera de suspecter là trop vite un double jeu déloyal : Tronchin Du Breuil n’avait bien évidemment aucun accès aux secrets d’Etat…

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