Lettre 249 : Jacques Lenfant à Pierre Bayle

• A Heydelberg ce 1 fev[rier] / 22 janv[ier] 1684

Je viens de recevoir vôtre lettre, Monsieur, et je n’ay pas crû devoir tarder plus longtems à vous remercier des soins genereux que vous prenez pour moi [1]. Je ne puis m’empêcher de bien augurer d’une chose entreprise soubs vos auspices et j’en attens la reussite avec impatience. J’écrirai à Geneve pour l’affaire de Mr Leers, et tâcheray de tirer de là secretement les instructions nécessaires pour le faire payer. Le désordre des affaires de M. Dufour n’est que trop reel [2]. « Qui trop embrasse, mal étreint ». Je garderai votre secret sur l’aut[eur] / de la seconde rep[onse] au s[ieu]r B[rueys] [3]. Je fais un grand fonds sur l’approbation que vous donnez à la troisième. Et apres cela il me semble que je refuterois le public lui même s’il disoit le contraire. Si vous n’avez à rayer que ce que vous me dittes, je vous deffends par droit d’auteur de rien rayer du tout [4]. Je ne me trouve pas d’inclination a joindre la lettre de Montpellier. Cela semble être contraire à tout le genie du livre [5]. Et je n’aime point qu’on emporte la piece. Cependant je ne suis point si absolu là dessus que je ne trouve bon tout ce que vous ferez. Et si M. Leers se resoût à cela, je le prie de faire entendre que non seulement l’auteur n’y consent point, mais qu’il craint même de se faire une affaire avec lui.

J’ai recû une lettre de M. Le Clerc, et sais en detail ses affaires hormis son mariage dont il ne me parle point [6]. Il me parle d’un livre intitulé L’Esprit de M. Arnaud qui fait grand bruit et qui a été defendu à la sollicitation des ambassadeurs de France et d’Angleterre [7]. Je ne sai si je dois souhaiter que celui / à qui on donne ce livre en soit l’ auteur ou non. Car souvent ces sortes de disgraces sont avantageuses aux auteurs. Je vous prie de me parler de cela un peu sincerement. Je souhaiterois extremement de voir les livres sur les idées [8]. Quand vous aurez quelque chose à m’envoyer il me semble que les coches de Francfort sont assez propres pour cela. Vous m’obligerez d’adoucir sans énerver les endroits de la confess[ion] de foy et de Calvin. Il est bon de parler un peu francois là dessus [9].

Je ferai vos complimens à M. Fabrice [10] et à Mr et Me de Chadirac [11] ; et suis fort redevable à M. et à M le Jurieu de l’honneur de leur souvenir. Mon pere m’ecrit qu’il n’ose plus conter M. Jurieu parmi ses amis, à cause du silence où il se tient à son egard. Je vous prie de le lui dire en l’assurant de mes tres humbles respects. Vous m’obligerez de corriger l’anacronisme de la consultation de Cassander en contant sur 1564 [12]. Car c’est ainsi que sont dattées les lettres de Ferdinand et de Maximilien à Cassander. Je suis surpris de ce que M. Mallebranche n’a pas reçû ma lettre. Apparemment celui à qui je l’avois confiée l’a négligée. Cela m’embarasse parce que je ne sai point son addresse. Vous m’obligerez de me la mander* au plutôt [13]. Je suis parfaitement, Monsieur

Votre tres obeissant serviteur

  Lenfant

 

Vous m’obligerez de mander au P[ere] Mallebr[anche] où je suis et qui je suis afin qu’il ne fasse point scrupule de lier commerce avec moi.

Vous ne me dites rien de la seconde edition de la Let[t]re des cometes [14].

 

A Monsieur/ Monsieur Bayle/ Professeur en Philosophie franco[ise] et hollen[doise]/ A Roterdam

Notes :

[1] Bayle s’occupait de faire éditer les Considérations générales de Lenfant, qui allaient paraître chez Leers. Voir NRL, mars 1684, cat. xii. La lettre de Bayle à Lenfant ne nous est pas parvenue.

[2] Leers était l’un des créanciers de Du Four, libraire de Genève, qui se trouvait alors dans une mauvaise passe financière : voir Lettre 248, n.13.

[3] Il s’agit de Daniel de Larroque et du Prosélyte abusé : voir Lettre 242, n.2, la première réponse étant celle de Jurieu, Suite du Préservatif de 1683 : voir Lettre 221, p.335.

[4] A plus d’une reprise, Lenfant parle dans son livre de la Critique générale et aussi de la Lettre sur la comète : voir Considérations générales : Lettre de l’auteur (liminaire non paginé), iv.65-69 et 81. Il est possible que ces mentions aient été initialement assorties d’éloges plus appuyés qu’ils ne le sont actuellement.

[5] David-Augustin de Brueys (1640-1723) était de Montpellier. L’ouvrage de Lenfant, tel que nous l’avons, ne contient pas de « Lettre de Montpellier », mais, dans l’Avertissement et dans la « Lettre de l’auteur » (liminaires non paginés) se lisent de déplaisantes attaques personnelles : Brueys aurait eu des difficultés d’argent et n’aurait pas été soutenu à Genève, d’où aurait procédé sa conversion ; et il aurait souffert d’une maladie vénérienne… Toutefois, les Considérations générales elles-mêmes sont d’une meilleure tenue, et Lenfant y mentionne que la charité l’engage à croire Brueys sur parole quant à la sincérité de sa conversion.

[6] Jean Le Clerc (1657-1736), grand érudit arminien. La lettre de Le Clerc à laquelle Lenfant fait ici allusion date du 30 décembre 1683 : voir Le Clerc, Epistolario, i.115-119. C’est lors de l’arrivée de Gregorio Leti à Amsterdam au cours de l’hiver 1683-1684 que le bruit courut que Le Clerc était fiancé avec sa fille Marie, mais le mariage ne devait se faire que sept ans plus tard, en 1691, après que Le Clerc eut obtenu pour son futur beau-père le poste d’historiographe de la ville d’Amsterdam : voir A. Barnes, Jean Le Clerc (1657-1736) et la République des Lettres, (Paris 1938), p.120-121.

[7] Sur L’Esprit de M. Arnauld : voir Lettre 238, n.15.

[8] Sur ce livre d’ Arnauld et la réponse de Malebranche, voir Lettre 247, n.9.

[9] Voir Considérations générales, conclusion, iii.101-103. « Parler françois », c’est parler franchement et clairement.

[10] Johann Ludovicius Fabricius (1632-1697), professeur en théologie à Heidelberg. Bayle devait parler de plusieurs de ses livres : NRL, juillet 1684, art. III. Fin 1683, Lenfant avait fait, dans une lettre adressée à Jean Le Clerc, un portrait très flatteur de Fabricius : « un homme admirable à tous égards. Je n’ai jamais vu un théologien plus honnête homme. Il a l’esprit délicat, étendu et modéré. Il a une érudition bien choisie. Il hait la scolastique à mort. Il dit que l’essence de la religion est de bien vivre et de croire que Jésus-Christ est le Messie et notre Rédempteur. Mais que toutes ces belles questions de la Trinité, de la Satisfaction, de l’union hypostatique, etc. qu’on appelle essentielles ne le sont que par rapport au système qu’on s’est formé de la religion. Enfin, je ne puis mieux l’accomparer qu’à Grotius ou à Melanchthon. Il est extrêmement communicatif et il n’y a rien de plus doux que la liberté avec laquelle nous nous disons nos pensées. Quoiqu’en public il parle, comme il dit, le langage de l’Eglise. » (Le Clerc, Epistolario, i.111).

[11] Sur Abel de Chadirac, qui avait épousé Marthe Du Moulin à Sedan en 1672, voir Lettre 119, n.19.

[12] La correction demandée a été faite, Considérations générales, iv.71-72. Georges Cassander (1513-1566), théologien catholique flamand, fut un iréniste qui tenta un rapprochement entre les confessions chrétiennes.

[13] On voit que Bayle se trouvait déjà en rapport avec Malebranche, ou, en tout cas, savait comment le joindre. La première lettre connue de l’oratorien à Bayle est la Lettre 301 du 9 juillet 1684. Lenfant avait écrit au Père Malebranche le 16 octobre 1683, car il souhaitait traduire en latin la Recherche de la vérité, projet qui devait aboutir l’année suivante : De inquirenda veritate libri sex (Genevæ 1685, 4°), et sur lequel Malebranche répondit à Lenfant le 10 février 1684 : voir Malebranche, Œuvres complètes, éd. A Robinet et al. (Paris 1958-1970), i.xix, xviii.286, 289-292, et Le Clerc, Epistolario, Lettre 37, p.133 et n.8.

[14] C’est le 2 septembre 1683 qu’avait paru, très augmentée et sous le titre de Pensées diverses, la seconde édition de la Lettre sur la comète.

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