Lettre 257 : Etienne Le Moyne à Pierre Bayle

• [Leyde, le 30 mars 1684]

J’ay vû les deux tomes du Mercure scavant qui ont paru depuis le mois de janvier [1]. Le dessein est bon, mais il est mal exécuté. Je ne voudrois pas qu’on y inserast des ouvrages tout entiers, si ce n’étoient quelque[s] eloges, quelque[s] sonnets ou quelques epigrammes. Je n’y voudrois pas non plus de folies, ni de saletés, car cela en dégouteroit les personnes graves et sérieuses. Elles veulent bien rire quelque fois, mais il faut que ce soit pour quelque chose de fin, et rien ne les touche moins que les fausses pointes des sots, et la plaisanterie des hales. Je ne voudrois pas non plus qu’on s’y melast de décider, et de condamner les autheurs. J’éviterois à la vérité la trop grande indifférence qui paroissoit dans le Journal de Galois [2], et je prendrois quelquefois parti. Mais je le voudrois faire discrètement, et parlerois des autheurs et des matières avec tant de précaution que je ne me fairois jamais d’affaires. Car s’ériger en arbitre souverain du destin de tous les ouvrages, c’est soutenir un terrible caractère, et je ne croy pas qu’un homme se pust mettre long tems sur ce pied* là, sans se voir bien tost sur les bras, une infinité d’ennemis. C’est à dire Monsieur que pour reussir dans ce dessein, il faut avoir bien de l’esprit, bien du bon sens, bien [de] l’adresse, bien de la pureté dans son style, bien de l’étendue dans son scavoir, enfin à peu près tous ces talents dont / 

vous étes fort honnétement* pourvu. En sorte que je ne connois personne qui pûst s’acquiter de cet employ plus heureusement que vous. Avec tout cela Monsieur je ne suis pas tant d’avis que vous y engagiés, et je voudrois donner* à quelque chose de plus solide et de plus honorable. J’avoüe qu’en France et en Italie un galant homme s’y peut attacher ; on y attrape de certains benefices fasson* d’abayes, qui apportent quelque commodité*, et qui font tenir quelque rang. Mais icy il n’y aura rien à espérer. Il faudra subsister, de la vente de ces petits libelles, l’Etat n’y prendra point de part[,] du coté de l’honneur la moisson sera fort petite, et on perdra les occasions qui ouvrent la porte à la gloire solide, et qui conduisent aux bons établissements*. Encor[e] si cette occupation n’etoit qu’un honneste badinage, qu’un amusement pour les heures perdües, et qu’elle ne demandast pas un homme tout entier, je ne m’eloignerois pas d’une telle résolution. Mais c’est une affaire, et une grande affaire. Il faut se charger de la lecture de tous les livres ; il faut parler de toute sorte de matières ; il faut les aprofondir, et en parler toujours fort juste, il faut raisonner sur bien des choses qu’on avoit auparavant ignorées ; il faut s’expliquer sur des sentiments qui sont quelquefois fort delicats ; enfin, il faut feindre qu’on scait tout, qu’on est capable de tout, qu’on est habile dans tous les arts et dans toutes les sciences, et cette feinte à mon advis, est plus difficile à bien soutenir, que ne le seroit l’acquisition méme des arts et de toutes les disciplines. Si donc vous pouvés faire / tout cela comme un divertissement je vous conseille de l’entreprendre, mais si cela apporte la moindre interruption, aus etudes ausquelles vous vous estes appliqué, et que vous avés jusqu’icy si heureusement cultivées, je ne vous le conseille pas. Age quod agis et orna spartam tuam [3]. Laissés à des gens qui n’ont rien de meilleur a faire un employ comme cettuy là. Quand on ne l’envisage que légérement il flate et donne dans la vüe ; mais quand on a un peu percé l’illusion qu’il fait d’abord, il ne paroist pas devoir avoir des suites qui vous pussent dedommager de tous les soins* qu’il vous donneroit. Enfin Monsieur, j’aimerois mieux vous voir professeur dans quelque bonne academie, et je ne saurois me persuader que le Mercure scavant soit le conducteur [et le] guide, l’  [4] qui vous y adressera. Je voudrois bien y pouvoir contribuer. Je le ferois avec bien du plaisir, car vous estimant et vous aimant comme je fais, je sens bien que j’aurois bien de la joye de vous le faire paroitre, et de vous témoigner que je suis et de tout mon cœur,

tout à vous
Le Moyne

30 Mars 1684
A Monsieur/ Monsieur Bayle/ professeur/ A Roterdam •

Notes :

[1] Voir Lettre 256, n.9.

[2] Le Journal des sçavans, rédigé par l’abbé Jean Gallois de 1665 à 1674.

[3] « Applique-toi à ton travail et orne ta profession. » Le Moine combine ici un proverbe latin et la version latine d’un vers d’ Euripide tiré du fragment 723 de son Télèphe : « Le sort t’a donné Sparte, orne-la ! » où on prêtait plaisamment au mot sparta le sens général de « poste » ou de « charge ».

[4] Gigas précise qu’il s’agit ici du nom d’une colline d’Ithaque – la butte d’Hermès – qui servait de point d’observation : Odyssée, xvi.471.

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