Lettre 261 : Pierre Bayle à Joseph Bayle

[Rotterdam,] le lundi 17 Avril 1684

A l’heure qu’il est mon cher Monsieur, vous avez leu ma grande depeche qui partit d’ici lundi dernier [1]. Je vous ecris encore aujourd’hui sans scrupule du port des lettres parce que comme je vous l’ai deja marqué, je veus que vous ne le paiïez pas. La raison pourquoi je vous ecris est 1° pour vous dire qu’il ne faut pas vous servir de tant de detours pour m’ecrire. Vous devez savoir que la menagerie* des marchands de ce pais est extreme, et qu’ils n’aiment pas à recevoir des lettres sans profit et de pur compliment. Mr Auret [2] etant Francois n’est pas bati comme cella mais neanmoins il est marchand, et je ne croi pas qu’on lui fasse plaisir de faire passer de paquets qui lui coutent pres de vingt sols par ses mains. Si vous vouliez lui ecrire un billet de bonne amitié, l’ordre voudroit que vous le missiez dans ma lettre, et non pas que voulant lui ecrire vous mettiez dans son enveloppe des papiers pour moi. Cela me feroit du tort en ce pais, on croiroit que je vous indique ces detours, afin de recevoir des lettres au depens d’autrui. S’il faut eviter cela à l’egard des marchands francois, il faut l’eviter encore plus à l’egard des marchands hollandois. Le paquet que vous m’aviez adressé par La Haye et par Mr Schleedt [3] m’a eté renvoié le meme jour ici afin que j’en paiasse le port, si bien qu’au lieu du simple port de Paris ici, il m’a couté • celui de La Haye ici, ce que je ne trouve pas mauvois, car c’etoit un paquet où il n’y avoit rien pour celui à qui on l’adressoit, qu’une priere tacite de le faire tenir à sa veritable adresse, or cela suppose dans tous les pais du monde, que celui qui fait tenir est remboursé de ce qu’il avance, et dans le fond il n’y auroit point de difference entre ne paier point cela à qui l’auroit déboursé, et emprunter de l’argent sans le rendre, car c’est de l’argent mignon* que l’on conte à la poste. C’est une autre chose lors qu’on ecrit à un homme pour des affaires, et que par occasion on ecrit aussi à un autre. Alors les marchands entre eux se font paier la moitié du port, mais les autres gens voiant que 2 lettres ne coutent pas plus qu’une à peu pres ne demandent rien. Je vous prie donc quand vous voudrez m’ecrire par la poste, de n’importuner personne. Venez à moi tout droit. On ne s’expose point au blame d’etre mesquin, car quoi que je vous aie exhorté à etre menager*, et que je le sois aussi beaucoup et par raison, il ne faut pas que cela aille jusques à etre à charge à autrui, ce n’est qu’en cas de ne point incommoder les autres, qu’il faut menager son argent. / Outre cela les lettres adressées à d’autres viennent tard, et quelque fois sans etre acquittées, ce qui augmente les frais au lieu de les amoindrir. Je vous remercie de tous vos soins.

J’ai receu depuis 8 jours 3 de vos paquets [4], aujourd’hui celui de Mr Auret ou La Mothe, qui l’a accompagné d’un billet fort obligeant. Vendredi passé celui de Mr Schleet, et 2 jours auparavant celui de Mr de Feras[sières] qui est la 2e cause pourquoi je vous ecrit aujourd’hui. Car le S[ieu]r Bertou me vint voir expres il y a environ 8 jours pour m’aprendre que ce comte est dans un etat de perdition [5] ; ses commerces avec les garces lui ont attiré des maladies honteuses, dont pourtant il fait gloire, il doit au tiers et au quart, et il ne sauroit eviter d’etre enfermé dans une prison pour ses dettes. Il est meprisé de tout le monde, et decrié comme la fausse monnoie. Nous trouvasmes qu’il n’y a point de remede à cela qu’une grande adversité ; comme seroit de le laisser long tems en prison sans qu’il eut de quoi depenser que comme un simple particulier, ou bien d’obliger S[on] A[ltesse] à lui faire une rude censure accompagnée meme de menaces de destitution s’il ne se corrigeoit pas. Le meme Bertou m’a envoié des memoires à communiquer à Mr le Comte [6] qui regardent la compagnie des Halebardiers, et m’a prié de vous les envoier afin que vous les envoiïez incessamment à Copet. Ce sont des veües qu’il a fort bonnes pour faire de l’argent des places vacantes dans la compagnie. Lisez je vous prie ces memoires, et s’il est besoin, copiez les et les arrangez mieux, et les envoiez à S[on] E[xcellence] comme vous aiant eté communiquez par le S[ieu]r Bertou afin que S[on] E[xcellence] les examine et envoie ses ordres promptement. Il faut ajouter que tous les amis de Mr de Ferrassieres trouvent à propos que S[on] E[xcellence] supplie tres humblement son Altesse d’Orange de le censurer • rudement, tous les avis que d’autres personnes de moindre autorité lui ont pu donner, ou lui pourroient donner etant inutiles. Mr Ivroi [7] qui est tout de la maison de S[on] E[xcellence], qui est gouverneur du Fort de Schenck, et l’homme du monde le plus terrible quand il s’agit de matiner* un jeune homme qui ne fait pas son devoir, a representé à ce comte ses abimes d’une maniere tres forte et à diverses fois, mais voiant l’inutilité de cela[,] il a dit tout net à Bertou qu’il ne s’en vouloit plus meler. N’oubliez point à ecrire sur cela au plutot à S[on] E[xcellence], je suis trop occupé pour le faire.

Je viens au billet qui étoit avec le 3. Journal dans le paquet dud[it] comte, auquel Journal il manque les figures. On seroit d’avis dites vous, que notre Journal / eust la forme de lettres, j’y avois songé, mais apres tout il n’est pas possible de se donner ses airs* dans une chose qui doit etre narrative et historique, et aussi courte qu’on le pourra. Cela meme empechera qu’on ne puisse egaier les matieres, et y meler des railleries, car on se feroit des ennemis de tous les auteurs dont on parleroit. Il faut etre sage dans ces sortes de discours, desinteressé et honnete, et c’est aussi ce que vous me recommandez tant dans vos autres lettres. Vous verrez par ma preface que je parlerai indifferemment des livres catholiques et reformez, et honnetement de tout le monde. Je loüerai Mr l’abbé de La Roque dans la preface [8], j’aurai les journaux de Leipsic et d’Angleterre [9]. A l’egard de la politique, je n’aurai guere à en parler, et ainsi je n’ai nullement besoin de ce qu’a dit le Mercure galant. Ce que je • composerai ressemble au Journal de Mr de La Roque et non pas au Mercure de Mr de Vizé [10]. Mr de La Roque ne parle ni de paix, ni de guerre, cela n’est que pour les gazetes ou pour d’autres nouvelistes*. Il s’imprimera en petit seulem[en]t[,] savoir in 12[,] le caractère semblable à celui de L’Esprit de Mr Arn[auld], un peu plus gros que celui de la Criti[que] génér[ale] [11]. La langue francoise est si connuë en ce pais ci que les livres francois y ont plus de debit qu’aulcune autre. Il n’y a guere de gens de lettres qui n’entendent un livre francois, quoi qu’ils ne puissent pas parler tous francois. Le latin n’y est pas si connu, et c’est pour cela que Mr Jur[ieu] fait à present toutes ses lecons en francois, afin d’avoir pour auditeurs des gens qui n’entendent pas le latin, ainsi notre journal se vendra ici mieux qu’ailleurs, et si on ne contoit que sur le debit des pais etranger, il ne faudroit pas y songer.

Quant à l’auteur des lardons*, je vous ai dejà dit que vous m’avez envoié un extrait en vers sur la diete de Ratisbonne, qui est tiré de la Gazete burlesque qu’un nommé Crosnier fait à Amsterdam [12], laquelle gazette est ici dans le dernier mepris. Il y a d’autres nouvelles raisonnées en prose qui s’impriment sur une petite bande de papier [13], il ne faut point confondre l’un avec l’autre. Si le Mercure [14] a refuté quelque chose[,] c’est apparemment ces nouvelles raisonnées, où je vous dirai qu’on debite bien des faussetez, et cela est inevitable à tous les faiseurs des gazettes. Pour les raisonnements et conjectures que l’on fait[,] cela depend du genie de l’auteur, tantot on rencontre, et tantot non.

Je ne sai pas si M. le p[rince] d’Or[ange] sera roi d’Anglet[erre] mais inter nos ces dernieres brouilleries qu’il a eues avec la ville d’Amst[erdam] ont fort diminué l’affection des peuples à son égard, et son autorité par conséqu[en]t [15]. Mr Paets est tout à fait mal aupres de lui, et ne s’en soucie pas.

Le billet signé Du Lignon [16] / me paroit trop injuste à l’auteur de Merc[ure] gal[ant] qui a sans doute beaucoup d’esprit et beaucoup d’elegance dans le stile, du reste il a raison de croire qu’on ne veut point parler de lui en ce pais ci. J’ai receu enfin le Merc[ure] de dec[embre] que vous aviez envoié à Roüen. Si tout ce qu’il dit e[st] vrai de ces assemblées clandestines des ministres, je trouve qu’il nous epargne bien • de ne s’etre pas etendu à decrire combien cela est contraire au devoir des bons sujets [17]. J’ai veu aussi ceux de nov[embre] et d’octobre et la relation des fêtes de Geneve avec un incroiable plaisir [18].

Mr Jur[ieu] me leut l’autre jour la lettre de Mr  [19] qui lui aprit diverses choses dignes de mémoire touchant L’Esprit [20][ ;] le 1 er journal est à moitié imprimé[,] il paroitra au commencem[en]t du mois prochain [21]. Tout à vous[.] / 

N’oubliez pas d’aprendre au pais de ma part et avec mille protestations de respect et d’amitié le dessein de ce journal. Faites moi savoir ce que vous avez fait touchant les gazetes du s[ieu]r Milhau [22].

 

A Monsieur/ Monsieur du Peirat ches Mad le/ Goullons derriere les Grands Augustins/ au bout de la rue de Savoie/ A Paris

17 d’Avril 1684

 

Notes :

[1] Il s’agit de la Lettre 260, datée du 10 avril 1684.

[2] Sur M. Auret (ou éventuellement Aucet), marchand à Rotterdam, sans doute d’origine française, nous ne savons que ce que Bayle en dit ici.

[3] Sur M. Schleedt, marchand à La Haye, nous ne savons rien.

[4] Ces lettres de Joseph sont perdues.

[5] Sur la déchéance du comte de Ferrassières, voir Lettre 260, p.. Le sieur Bertou (ou Berthoud) semble avoir été un conseiller financier de la famille Dohna ; il était peut-être marchand à Rotterdam ou bien au service des Etats : voir aussi Lettre 262, n.7.

[6] Au comte Frédéric de Dohna.

[7] Vraisemblablement, il s’agit ici de Maximilien d’Yvoy (voir Lettre 122, n.22), qui, lors d’un très long séjour à Genève, avait gagné la confiance du comte de Dohna.

[8] En effet, Bayle déclare dans la Préface des NRL : « Quand je songe aux diverses matieres qu’il doit embrasser, à la beauté des Journaux que M. l’abbé de La Roque fait à Paris, et que d’autres personnes très-habiles font à Leipsic, en Angleterre, et ailleurs, peu s’en faut que je n’abandonne cette entreprise, comme trop au-dessus de mes forces. »

[9] Les Acta Eruditorum rédigés par Otto Mencke, et les Philosophical Transactions éditées par la Royal Society de Londres.

[10] Bayle suivra le modèle du JS de l’abbé Jean-Paul de La Roque, plutôt que celui du Mercure galant de Jean Donneau de Visé.

[11] L’Esprit de M. Arnaud de Jurieu : voir Lettre 238, n.15 ; la Critique générale de Bayle : voir Lettre 213, n.34.

[12] Sur Jean Crosnier, auteur de L’Année burlesque, voir Lettre 260, n.4. La Diète germanique, réunie à Ratisbonne, jugeant impossible une guerre sur deux fronts, conseillait à Léopold Ier, déjà aux prises avec les Turcs, de traiter avec la France et d’inciter l’Espagne à céder aux exigences de Louis XIV.

[13] Sur les lardons, voir Lettre 260, n.3 ; sur la publication par Saint-Glen, et ensuite par sa veuve, des Nouvelles solides et choisies, voir Lettre 260, n.5. Bayle ajoute ici un détail : imprimées sur une bande de papier fournie par les chutes inutilisées des imprimeries, ou bien sur des pages découpées en bandes, ces feuilles satiriques pouvaient facilement être jointes à un courrier.

[14] Le Mercure savant de Nicolas de Blégny et d’ Abraham Gaultier : voir Lettre 256, n.9.

[15] Le grand pensionnaire Fagel, orangiste qui souhaitait que les Provinces-Unies réagissent à l’agression française contre les Pays-Bas espagnols, avait fait empêcher les députés d’Amsterdam de siéger dans l’assemblée des Etats. En fait, l’assemblée, même amputée, ne vota pas les crédits militaires requis par les partisans du prince d’Orange, mais pesa sur l’Espagne pour qu’elle se résigne à la paix qui sera la Trêve de Ratisbonne en août 1684 : voir W. Troost, Stadhouder-koning Willem III. Een politieke biografie (Hilversum 2001), p.167-169. Sur l’opposition entre le prince d’Orange et un régent républicain, tel que Paets, voir Lettre 260, n.29.

[16] Ce Dulignon, un Parisien, probablement huguenot, écrira à Bayle par la suite : voir sa lettre du 29 novembre 1684 ; nous n’avons pu l’identifier plus précisément.

[17] Voir Mercure galant, novembre 1683, p.193-213, et décembre 1683, p.80-115. Jacob Bayle préconisait, lui aussi, une totale soumission aux autorités : on a conservé sa réponse, au nom du consistoire du Carla, à un député du consistoire de Mazères, nommé Tournier, qui (suggestion qui provenait de Claude Brousson) proposait une forme de résistance non-violente, à savoir que, quand un consistoire se verrait attaqué en justice, il renoncerait à se défendre devant le parlement de Toulouse – une manière d’exprimer une récusation radicale d’une cour devant laquelle, depuis plusieurs années, les réformés perdaient tous leurs procès. Voir Histoire de M. Bayle..., p.109-113. Cette proposition parut insolente à Jacob Bayle, mais il fonde aussi son refus sur des considérations pratiques et réalistes. Le loyalisme monarchique que Bayle exprime ici se retrouvera l’année suivante dans son compte rendu du Traité du pouvoir absolu des souverains d’Elie Merlat ( NRL, août 1685, art. VII).

[18] Voir Mercure galant, novembre 1683, p.27-35, sur la fête donnée en l’honneur du prince d’Anhalt, par les Dohna, ses hôtes à Genève.

[19] Bayle ne donne que ce nom de code : nous soupçonnons qu’il désigne Janiçon, mais il pourrait aussi s’agir de Claude ou d’un autre encore, car Jurieu avait probablement plus d’un correspondant parisien. Sur « Mr  », voir Lettre 260, n.8.

[20] L’Esprit de M. Arnaud, l’ouvrage de Jurieu qui avait choqué beaucoup de ses lecteurs, même réformés.

[21] En fait, le premier fascicule des NRL, daté de mars 1684, ne fut mis en vente que le 27 mai ; en revanche, le fascicule suivant, daté d’avril, parut dès le 2 juin et le retard fut rattrapé dès la parution des NRL de juillet, en vente au commencement d’août.

[22] Nous cernons mal l’identité de cet ami des Bayle, qui semble avoir été originaire de Mazères, mais résider à Paris. Il s’agit peut-être du Milhau délégué de la province synodale de Haut-Languedoc et Haute-Guyenne à Paris, sur lequel voir Lettre 66, n.9. Apparemment, il songeait à vendre une collection de la Gazette que Bayle envisageait d’acheter, peut-être sur des crédits ouverts par Desbordes, l’imprimeur des NRL.

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