Lettre 275 : Jacob Bayle à Pierre Bayle

Au C[arla] ce mardy 23 may 1684
M[onsieur] e[t] t[res] c[her] f[rere],

Je vous preparois une grande depeche apres cette Pentecote, et je devois l’envoyer à nostre cher Josef pour vous la faire tenir ; mais la funeste nouvelle de sa mort nous fut donnée hier au soir par Mr de Pradals q[ue] Mr Dusson chargea de la lettre de Mr de Frejeville du sam[edi] 13 may où il marque que dans 5 jours de maladie il a esté emporté et qu’il mourut le mardy 9e à 4 heures du matin et qu’on l’enterra le mercredy soir 10 au faux bourg S[ain]t Germain, apres q[ue] Mrs Alix et Menard l’eurent veu dans les 2 derniers jours de sa vie avec des dispositions tout à fait chretiennes [1]. Le d[it] Mr Frejeville marque qu’il vous a ecrit pour vous apprendre une si triste ava[n]ture [2]. Je m’imagine qu’elle aura esté vôtre surprise ayant tant d’amour pour luy et le regardant comme un jeune homme de belle esperance et avec qui vous aviés un commerce si reiglé* et si tendre. Pour moy je vous avoüe que ce coup m’accable parce que je le regardois non comme un frere seulem[en]t mais comme un fils dont j’avois un peu procuré l’avancem[en]t. Notre bon et t[res] h[onoré] p[ere] en est mortellem[en]t affligé. Pour vray Joseph a esté dechiré, la mort ce monstre furieux l’a devoré. Ce sont ses plaintes comme celles du bon vieillard Jacob [3], et je crains que cela face descendre ses cheveux blancs au sepulcre. Ma femme qui l’avoit fort conu et qui l’aimoit tendrem[en]t en pleure comme pour la mort de son frere [4] le proposant qui mourut aussi à Paris il y a quelq[ue]s années, et en general nostre parenté et ce païs en sont extrem[en]t affligés[.] Mr Dusson m’a temoigné qu’il a fort perdu pour son fils [5], et je croy qu’il a raison, mais pour moy qui le regardois avec vous comme un moyen dont Dieu pourroit se servir pour l’avancem[en]t de mon enfant, et des autres que Dieu me donnera de sa grace[,] je me trouve privé de cet appuy, et il ne me reste plus que vous qui par le malheur du tems n’etes pas à portée de me donner et à ma famille les soins que vous n’epargneriés pas, si nous etions pres l’un de l’autre. Dieu l’a fait. Son nom soit benit. Il m’avoit donné ce frere, Il vient de me l’oter. Il est ainsi parce que tel a esté son bon plaisir. Que j’auray de consolation si sa misericorde vous conserve, et si elle vous donne les moyens de servir aux miens qui seront les vôtres par l’attachement que je leur inspireray si Dieu me fait la grace de vivre. / 

 

Je reviens à notre c[adet]. Comme son humeur estoit genereuse et obligeante, il estoit chargé de commissions qui l’ont fatigué extremem[en]t. Cela l’a empeché de nous ecrire reiglem[en]t* comme autrefois, et il avoit renvoyé ses longues lettres à la belle saison. Il en ecrivit une à mon pere du 24 avril [6], où il luy parloit de l’auteur du Journal des savans de Hollande [7] et de ce q[u’i]l souhaittat nôtre approbation p[ou]r un tel dessein. Nous souhaittons qu’il luy reussisse de toute maniere. Il me promettoit par la voye dont il se vouloit servir p[ou]r envoyer les livres achetés à Mr Dusson de m’envoyer un rôle des livres qu’il avoit acquis à Geneve, et des manuscrits qu’on luy avoit donné sur plus[ieurs] matieres curieuses de theologie, et au[tr]es sciences. Cela m’oblige d’ecrire à Mr Frejeville pour le prier de prendre soin de son cofre et de ses papiers, afin que rien ne s’ecarte. Si Mad le Goulons ches qui il logeoit [8] a de l’exactitude elle en aura pris sans doutte quelq[ue] soin. Voyez d’en écrire à quelq[ue] bon amy : pour moy j’ecris à Mr Milhau [9] qui est encore à Paris depuis la mort de son frere[.] J’ecris à Mr Alix et à Mr Menard et à la dem le Goulons [10], et peut être que de tous ces endroits on tirera des eclaircissemens de tout ce qui appartenoit à notre f[rere]. Je ne say s’il vous avoit dit dans quelq[ue] lettre q[ue] Mad. de Dona luy fit present d’une belle montre, et en suitte d’une belle bague à son depart. Il ecrivit à ma femme qu’il la luy vouloit envoyer pour remplacer la perle qu’il avoit emporté[e] avec quelques autres petits bijoux [11]. Je luy dis qu’il les gardât encore pour ses besoins, et que quand il s’offriroit occasion p[ou]r envoyer ces choses seurem[en]t, cela se pourroit faire. Ce que je vous marque suppose qu’on doit avoir quelq[ue] personne de conscience, et affidée qui prenne soin des hardes et des papiers et en un mot de tout ce qui appartient au defunct. Frater erat fraterna peto [12]. J’ajoute qu’il avoit esté en peine de ses hardes portées à Lyon, mais qu’il avoit eu nouvelles que cela s’etoit conservé et qu’il attendoit de les recevoir. Ainsi cela ne peut pas avoir esté dissipé en si peu de tems. Les frays de la maladie n’ont pas esté grands puis qu’elle n’a duré q[ue] 5 jours, et s’il a fait q[ue]lq[ue]s depenses elles sont sans doutte sur ses appointemens de cinq mois. Ce qui fait que j’ay ecrit à Mr Dusson d’engager Mr de Frejeville de nous apprendre l’etat des affaires du cadet, et ce qui a esté fait de ses hardes et de son cofre.

Une chose m’avoit fait de la peine par les soubcons de Mr Dusson c’est qu’il y a 3 semaines q[ue] le d[it] s[ieu]r m’envoya chercher à Bonac, et ce fut pour me montrer un paquet avec le cachet de m[on] f[rere] et la suscription de sa main qui contenoit un imprimé de ceux qu’on debite p[ou]r la profession de foy [13] de ceux qui changent et ce qui causa l’allarme est qu’il n’y avoit p[oin]t de billet de celui qui l’envoyoit. Je rasseuray le gentilhomme, et cependant nous ecrivimes le mardy 2 may de Bonac pour luy faire reproche de l’allarme qu’il avoit donnée et pour le railler de son peu de memoire d’avoir oublié de mettre sa lettre dans le / paquet où estoit la d[ite] profession etc. Je conte que ces lettres peurent arriver avant sa mort car le courrier arrive dans 5 jours de Toulouse à Paris, mais peut etre ne fut il pas en estat de les voir ; je prie Mr Frejeville de m’en eclaircir et de les renvoyer à Mr Dusson. Quelques jours apres nos lettres le d[it] Mr Dusson receut nouvelles du cadet qui s’excusoit sur sa migraine de ne luy ecrire pas amplem[en]t et d’avoir oublié de mettre le billet dans le paquet dont j’ay parlé. Depuis cela j’attendois par la voye de Toulouse d’avoir un paquet de luy. Mais o douleur ! d’autres ecrivent pour nous apprendre sa mort : consolons n[ou]s m[on] t[res] c[her] f[rere] par des prieres ardentes l’un pour l’autre dans notre éloignem[en]t. Ecrivons nous plus souvent et adoucissons les ennuys de cette vie par un commerce assés reiglé*. Le celebre Mr Jur[ieu] vous servira beaucoup dans votre deuil[.] Faites luy bien mes complimens et à Mad le sa femme au nom de toute la famille. Vous savés aussi bien que moy que celuy q[ue] n[ou]s pleurons est mort avec le regret de ne vous avoir pas veu, ni le celebre amy dont je vous parle [14]. Dieu ne l’a pas voulu par les raisons de sa sagesse. Il sait plus maintenan[t] que ne savent tous les docteurs et tous les professeurs les plus habiles du monde, et c’est ce qui me console de ce q[ue] Dieu n’a pas voulu qu’il ayt exercé la charge de pasteur. Il eut publié l’Evangile à des pecheurs, et il sert Dieu jour et nuit en son temple en luy chantant des alleluiahs immortels. Je suis si rempli de l’idée desolante qui nous met en düeil [ sic] que je ne suis capab[le] que de faire icy des vœux p[ou]r vostre prosperité priant Dieu de conserver cherem[en]t vostre vie et la mienne p[ou]r la consolation de ceux à qui nous appartenons.

Le paquet envoyé à Montauban est encore dans un cofre [15]. On ne me l’envoyera que lors [que] ma femme y ira faire voyage, et je croy que ce sera dans huit ou dix jours.

Tout votre
On craint fort pour la librairie à Mont[auban.] Il y a 2 ou 3 mois qu’on y brula l’ Apol[ogie] p[ou]r Herodote que quelq[ue] curieux faisoit relier [16].

 

A Monsieur/ Monsieur Bêle prof[esseur] en philosophie/ et en histoire logé chés Mr de Beau-/ mont sur le Niew Hawe/ A Roterdam [17]

Notes :

[1] Pierre avait déjà écrit à son père et à son frère Jacob la nouvelle de la mort de Joseph, mais manifestement Jacob avait écrit avant de recevoir la Lettre 272.

[2] Cette lettre de Philippe de Frégeville est perdue.

[3] Voir Gen. 37,33.

[4] Samuel Brassard était mort à Paris en 1679.

[5] Il s’agit apparemment du jeune Saint-Martin d’Usson tué en duel : voir Lettres 5, n.5 et 153, n.24 ; il aurait sans doute été le fils de Saint-Martin d’Usson, maître de camp des dragons de la reine (voir Lettre 253, n.12) ; l’identification hypothétique proposée à la Lettre 126, n.12, se révélerait donc fausse.

[6] Cette lettre de Joseph à Jean Bayle est perdue.

[7] A savoir Bayle, rédacteur des NRL.

[8] L’adresse de Joseph chez M lle Goulon est donnée pour la première fois dans la Lettre 246 du 16 janvier 1684 : « au bout du Pont Neuf sur le quai de l’Ecole, proche la Samaritaine ».

[9] Sur ce M. Milhau, difficile à identifier avec certitude, voir Lettre 261, n.22.

[10] Ces lettres de Jacob sont perdues.

[11] Joseph avait apparemment accumulé les dettes auprès de tous ses amis.

[12] Voir Ovide, Métamorphoses, xiii.31 : « C’était mon frère ; je cherche ce qui appartenait à un frère ».

[13] Un formulaire imprimé d’abjuration de la Religion Prétendue Réformée : on voit ici que Salomon d’Usson, qui allait abjurer en avril 1685, était encore, un an plus tôt, protestant apparemment zélé... Il est assez vraisemblable que ce soit François d’Usson, sieur de Bonrepos, qui ait chargé Joseph Bayle d’envoyer un tel formulaire au pays : voir Lettre 156, n.19.

[14] C’est-à-dire Jurieu.

[15] Cette lettre est perdue, à moins qu’il ne s’agisse de la Lettre 272, par laquelle Pierre apprenait à son père et à Jacob la mort de Joseph, nouvelle qu’ils avaient déjà apprise par Du Cassé de Pradals.

[16] Œuvre d’ Henri Estienne, initialement publiée en 1566 et qui avait connu de multiples rééditions, l’ Apologie pour Hérodote est un livre hostile et railleur à l’égard de l’Église romaine. C’était une nouveauté que de sanctionner aussi sévèrement un livre aussi ancien qui n’était pas mis en vente mais simplement confié à un relieur.

[17] Sur cette adresse de Bayle, voir Lettre 269, n.2.

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