Lettre 279 : Isaac Claude à Pierre Bayle

De La Haye ce • may 1684

Je vous rends tres humbles graces, Monsieur, de toutes les peines que vous prenez pour mon frère [1]. Non seulement moy, mais toute nostre famille ressentira vivement tout ce que vous voudrez bien faire pour luy. Et il n’y a aucun de nous qui pour vous temoigner la sincerité de sa reconnoissance, n’embrasse avec joye toutes les occasions où il s’agira de vous en donner des marques.

Je luy representay le plus doucement qu’il m’a eté possible le tort qu’il se faisoit en perdant une grande partie de son tems et avec ces deux garçons dont vous me parlez [2], et dans la lecture qu’il fait des livres de bagatelle. Je luy ay reconnu cette envie de lire les romans et toutes les sottises de cette nature[.] J’en ay usé envers luy à cet égard pendant le tems qu’il a demeuré chez moy, comme mon pére en usa autrefois au mien sur le sujet du jeu. C’est à dire que je luy ay laché la bride là dessus, afin qu’il se soulage de ces sortes de livres. Je suis cepend[an]t bien marry que mon stratageme n’ait pas produit en luy le mesme effet qu’il produisit en moy. Je feray de mon coté tout ce que je pourray pour le changer, ayez la bonté du vostre de luy representer le tort que cela luy fera s’il continue / et j’espére qu’on fera quelques progrez dans son esprit. Il a besoin de surveillans, et de gens qui le picquent* sans cesse[.] Ainsy je l’estime bien heureux d’estre sous vos yeux, et sous vostre main. Je ne souhaiterois pas qu’il fist de voyages frequens ni icy, ni ailleurs. J’auroy mesme abregé celuy cy n’etoit qu’on a eu besoin de son corps pour luy faire un habit, et pour voir si cet habit luy va bien. Ayez donc la bonté de l’empescher d’en faire le plus qu’il se pourra. Vous avez raison de dire qu’il est fort satisfait de vostre pension. Il l’est en effet, et encore plus de vous, Monsieur, dont les manieres douces et honnestes* l’ont gagné entierement. Je le confirmeray de plus en plus dans ces sentimens, parce que je desire qu’en cela il epouse les miens.

Je ne scay si nostre illustre ami [3] vous a repondu, il me dit lors que je luy rendis vostre lettre, qu’il le feroit.

J’oubliois de vous dire que mon frere a une demangaison continuelle d’acheter des livres. Marquez luy seulement ceux qui luy sont necessaires, ayez mesme la bonté d’en faire un petit billet lors qu’il luy en faudra, et en me l’envoyant je les acheteray. Car autrement ce seroit tous les jours à payer des parties* de libraire, ce qui n’est pas agreable.

Je suis dans une grande impatience de voir vostre journal [4]. Dez que je l’auray je ne manqueray pas de l’envoyer à Paris, parce que je suis assuré que je feray un sensible* plaisir à mon pére, n’y ayant personne qui estime plus ce qui sort de vostre plume que luy. Il me parle dans sa derniere lettre [5] [du l]iv[re] de Mr Jur[ieu] contre M[aimbourg] [6] d’une maniere que je ne scaurois m’emp[ècher] de vous transcrire mot à mot ce qu’il m’en dit. « Je lis pour la 2de fois la réponce de M. J[urieu] à M[aimbourg] et j’en suis charmé. Je n’ay jamais vû ni tant d’esprit, ni tant de bon sens ni tant de scavoir, et de lecture. C’est un des beaux ouvrages qui se soit fait il y a bien longtems, un ouvrage qui ne mourra jamais, car c’est un vray original pour estre mis dans les bibliotheques et pour y avoir recours en tems et lieu. Nos Eglises luy ont une infinie obligation de cette apologie et si tout le monde en connoissoit le prix comme moy, on luy en feroit des remercimens publics et eternels. » Je suis, mon cher Monsieur, tres sincerem[en]t vostre &c.

  Claude [7]

A Monsieur/ Monsieur Bayle professeur en philosophie et en histoire/ A Rotterdam

 

Notes :

[1] Isaac Claude (1653-1695), fils du célèbre pasteur de Charenton Jean Claude, était arrivé à La Haye en 1682 et avait été déclaré appelable par le synode des Églises wallonnes la même année. Il fut nommé pasteur de l’Église wallonne de La Haye en juin 1685. Isaac Claude n’avait pas de frère : il désigne ici probablement son beau-frère, Pierre (ou Isaac) Briot, sans doute parent d’ Isaac Briot (1585-1670), huguenot, médailleur et graveur qui devint directeur de la fabrication des monnaies et qui mourut à Charenton : voir E. Labrousse, Pierre Bayle, i.194. Comme nous l’apprendrons par la présente lettre, ce « frère » quelque peu dissipé loge désormais avec Pierre Bayle, soit chez M. de Beaumont, soit chez M. van der Horst : pour ses adresses successives, voir Lettre 269, n.2.

[2] Nous ignorons quelles sont les mauvaises fréquentations de Briot.

[3] Il s’agit de Christiaan Huygens, qui résidait, comme Isaac Claude, à La Haye : la lettre que Bayle adressait à Huygens est la Lettre 278 ; la réponse de Huygens est la Lettre 280.

[4] Les NRL. Notons que Bayle a transmis un exemplaire des NRL à Huygens par l’intermédiaire d’ Isaac Claude, mais qu’il n’a pas encore envoyé un exemplaire pour le fils du grand pasteur.

[5] Jean Claude à Isaac Claude, lettre datée du 5 mai 1684 : Leyde BPL 291 II (11).

[6] Pierre Jurieu, Histoire du calvinisme et celle du papisme (Rotterdam 1683, 12°, 4 vol., et 4°, 2 vol.).

[7] Rappelons l’importance dans la vie de Bayle de sa correspondance avec Isaac Claude, dont plusieurs lettres antérieures sont perdues. En effet, Isaac Claude connaissait l’écriture de Bayle et fréquentait César Caze d’Harmonville à La Haye : c’est par cette malheureuse conjoncture de circonstances que l’identité de l’auteur de la Critique générale fut découverte en 1682 ; la nouvelle se répandit et elle conduisit à l’arrestation de Jacob Bayle, en représailles, le 10 juin 1685 : voir E. Labrousse, Pierre Bayle, i.181, n.50, et i.198-199.

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