Lettre 28 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

[A Coppet, le 27 décembre 1672]

J’ay appris avec bien de la joye, mon cher Mons r , que ma conjecture s’est trouvée veritable, non pas tant pour la vanité d’etre prophete, que parce que les remercimens et les temoignages d’estime qui vous etoient deus, sont arrivez à bon port. J’ai eu aussi bien de la joye d’apprendre que nos conferences ont eté ouvertes et qu’elles vont prendre un fort beau train, à quoi ne contribuera pas peu la bonté qu’a euë Mr Fabri d’en vouloir etre le chef. Rien ne sauroit apres cela causer quelque interruption à ces assemblées et on en doit esperer beaucoup

Nil desperandum Teucro duce et

Auspice Teucro [1] ,

J’enrage d’avoir perdu le discours d’introduction que vous fites, et ce qui en suitte fut recueilli de l’empire des Babyloniens dans les debris et les lambeaux que les histoires en ont conservé. Le dessein de la 2. conference sera plus heureusement partagé si je ne me trompe, mais je ne sai pas trop bien si dans une meme seance vous deduirez l’histoire des Perses, et celle des heresies modernes qui ont agité notre reformation ; car il y a bien de la besogne. L’incertitude où je suis sur ce chapitre fera que je n’iray pas à Geneve jeudy prochain, je tacheray seulement de m’y rendre l’autre sepmaine afin de profiter du discours que je pense que vous ferés alors des heretiques qui sont sortis de parmi nous [2].

Je n’ay pas manqué de dire à S[on] E[xcellence] [3] ce qui la concernoit dans votre derniere [4], et elle se sent toujours fort obligée à votre civilité. J’enrage de chagrin de ne vous pouvoir envoyer Zaïde [5]. Ce sexe que l’on peut dire avoir aussi bien eu la lenteur en partage que la beauté, est cause de ce retardement, puis que c’est une demoiselle [6] qui par sa lenteur à lire est cause que je ne vous ay pas deja envoyé votre agreable roman il y a un mois. Je ne luy ai donné que 4 jours de delai apres lesquels soit qu’elle ait achevé ou non je dois retirer la piece, et au memetems je me propose de vous la faire tenir. J’ai tant de depit de voir lire si lentement un livre, que je luy ai dit cent fois le tardigrada, domiporta [7], et ce qui s’ensuit avec quoi on se moque de la tortuë. Et certes voila bien de gens propres à devorer les bibliotheques. Il est dommage qu’on ne les installe en la charge de lecteurs de quelque Pline [8]. Vous savez que ce grand naturaliste se faisoit toujours lire et à table et en litiere, et quand il se levoit et quand il se couchoit. Mr de Saumaise attribue à cela une partie de ses meprises parce que quand on avoit cessé de lire[,] si ses affaires le luy permettoient il couchoit par ecrit ce qu’il avoit retenu et en suitte, de ces extraits il composoit ses livres sans autre examen ni sans une plus exacte enquete des lieux et des autheurs. Vous comprenés bien, Mr, qu’avec cette methode il n’est pas fort difficile de se tromper, n’etant pas possible que Pline se peut souvenir de toutes les circonstances qui accompagnoient les memoires qu’il se faisoit lire, ou qu’il couchat par ecrit ce qu’il avoit retenu sans prendre quelquefois l’un pour l’autre. Il n’est rien de plus fin que le jugement que Monsieur de Saumaise a fait de ce philosophe et qui a eté imprimé par les soins de Mrs de La Mare et Lantin [9] depositaires des ecrits de ce grand homme, ainsi que Mr Banage [10] vous peut avoir dit, si vous ne le saviez deja. Il estime beaucoup Pline et confesse qu’il avoit un beau genie et une merveilleuse elegance dans l’expression ; mais qu’il ecrivoit trop nonchalamment et avec une espece de securité*. Mr de Saumaise touche là un vice dont il n’etoit pas tout à fait exemt ; car les grands critiques luy reprochent qu’il avoit une si bonne opinion de luy meme et une si grande confiance en son esprit, qu’il ne croyoit pas que rien manquat à ses premieres saillies, enfin qu’il estimoit que toutes ses pensées etoient sanctifiées dés le ventre de leur mere. Cela faisoit qu’il ne daignoit pas repasser la lime sur ses ecrits.

Continuez mon cher Mr à repaitre notre curiosité, et à me croire parfaitement votre tres humble etc BAYLE

ce mardy 27 dec[embre] 1672

 

A Monsieur / Monsieur Minutoly / le fils / A Geneve

Notes :

[1] Horace, Odes, i.vii.27 : « Il n’y a pas à désespérer, tant que Teucer sera votre chef, tant que Teucer sera votre guide. »

[2] Bayle reviendra dans le DHC sur ce qu’il appelle ici « [les] heretiques qui sont sortis de parmi nous » : voir DHC, « Abeliens », « Adamites », « Anabaptistes », « Alciat », « Blandrata », « Gentilis », « Mamillaires », « Ochin », « Picards », « Prodicus », « Socin (Fauste) », « Turlupins » ; E.W. Jennisson, « “Anabaptists” in Bayle’s Dictionary  », Mennonite quarterly review, 47/1 (1973), p.54-59 ; R. Whelan, « Les Réformateurs radicaux dans le Dictionnaire de Bayle : analyse d’une attitude ambivalente », in La Bible et ses raisons, éd. G. Gros (Saint-Etienne 1996), p.257-67.

[3] Il s’agit, bien sûr, du comte de Dohna.

[4] Cette lettre ne nous est pas parvenue.

[5] Minutoli avait prêté à Bayle son exemplaire de cette nouvelle de M me de La Fayette, voir Lettre 23.

[6] La maison des Dohna comportait une institutrice pour les filles du comte – M lle Falque – et une dame de compagnie pour la comtesse – M lle Marcombes – ce que nous apprend la Lettre 124, mais nous ignorons laquelle des deux jeunes filles est si lente à lire Zaïde. Il est assez plausible de penser que M lle Louise Marcombes était sœur de Jacob Marcombes, qui, en 1678, devint pasteur de la communauté réformée de Pont-de-Veyle, dans le Pays de Gex, aux portes de Genève, et qui se réfugia dans les Provinces-Unies à la Révocation, mais ce n’est qu’une vraisemblance. Sur M lle Falque, nous n’avons aucune conjecture à proposer.

[7] Ces deux termes sont employés par Cicéron, De la divination, ii.64, 135, qui se moque à leur propos de périphrases alambiquées, comme domiportus (qui porte sa maison) pour désigner un colimaçon, ou, parmi d’autres adjectifs, tardigradus (à la démarche lente) pour qualifier une tortue.

[8] Caius Plinius Secundus, dit Pline l’Ancien (23-79), auteur d’une Histoire naturelle qui fit autorité des siècles durant, mourut lors de l’éruption de Vésuve qui engloutit Herculanum et Pompei. Caius Plinius Cæcilius Secundus, dit Pline le Jeune (62-120), était neveu et fils adoptif du précédent ; dans une lettre à l’historien Tacite où il raconte la mort de son père adoptif, Pline le Jeune relate l’habitude de son oncle de se faire constamment lire à haute voix.

[9] Philibert de La Mare (1615-1687) et Jean-Baptiste Lantin (1620-1695), deux juristes dijonnais amis de Saumaise (qui était originaire de Bourgogne), avaient hérité les papiers de l’érudit. Ils firent paraître le texte de Claude Saumaise, Præfatio in librum de Homonymis hyles jatricæ, ejusdem de Plinio judicium (Divione 1668, folio), qui est l’ouvrage auquel Bayle fait allusion ici. Le jugement concernant Pline se lit aux pages 71-110, et les passages que mentionne Bayle se trouvent aux pages 81 et 89.

[10] Dans son voyage pour aller de Rouen à Genève, Basnage avait rendu visite à Dijon aux deux lettrés bourguignons (voir n.9), chez qui il avait été introduit par une lettre de recommandation d’ Emery Bigot ; sur cette visite, voir G. Cerny, Theology, politics and letters at the crossroads of European civilization (Dordrecht 1987), p.25-27. Il est vraisemblable que ses hôtes offrirent à Basnage le livre qu’ils avaient édité quelques années auparavant.

Accueil du site| Contact | Plan du site | Se connecter | Mentions légales | Statistiques | visites : 192244

Institut Cl. Logeon