Lettre 298 : François Janiçon à Pierre Bayle

[Paris,] ce 6e juillet [16]84

Vous me faites justice, Monsieur, de croire que j’ay eté extremement touché de la mort de feu Mr vostre frere [1], car outre que j’avois conçu pour luy une estime toute particuliere[,] je vous puis assurer qu’il ne sauroit jamais vous rien arriver de bien ou de mal que je n’y prenne beaucoup de part. Lors que je partis d’icy pour m’en aller aux eaux de Bourbon, il y avoit deux ou trois jours qu’il estoit tombé malade, et je le croyois si peu en danger que je luy laissay une lettre que je m’étois donné l’honneur de vous écrire sans aucune suscription [2]. Je ne say si elle se sera trouvée parmy les papiers qui ont eté mis ez mains de Mr de Fregeville ou de M lle Goulon [3] car je n’ay pas encore eu le tems de m’en informer. La nouvelle de cette mort me fut écrite à Bourbon bien tost apres que j’y fus arrivé ; et je n’aurois pas manqué de vous en temoigner dès lors mon deplaisir, n’estoit que j’ay eté un assez long tems sans pouvoir mettre la main à la plume, à cause d’une mauvaise seignée qui me fut faite au bras droit dont j’ay failly à étres estriopé [ sic]. J’ay receu par Mr Ferrand un exemplaire de L’Esprit de Mr Arnaud [4], avec vos Nouvelles du mois d’avril pour Mr de La Roque [5], que je luy ay fait rendre ; et le mesme jour j’ay receu par quelque autre voye à moy inconue jusques à present, celles du mois de mars, et du mois d’avril, que je n’ay eu le tems que de parcourir fort à la haste, ce qui fait que je ne puis pas encore vous en dire mon sentiment aussi exactement que je le feray dans quelques jours, avec celuy de ces personnes plus intelligentes que moy à qui je les auray • communiquées. Vous m’obligerez extremement, Monsieur, de m’en envoyer la suite le plustost que vous le pourrez. Cependant si je vous suis utille icy soit en cela, soit en quelque autre chose, et si vous me jugez propre de supleer au deffaut de feu Mr vostre frere, je vous supplie de me considerer comme une personne qui vous est entierement acquise.

Samedy dernier Mr Boisleau Despreaux fut receu dans l’Accademie francoise à la place de feu Mr de Bezons [6]. Il y fit un discours d’environ un petit / quart d’heure, qui fut écouté avec beaucoup de plaisir de toute l’assemblée qui estoit fort nombreuse ce jour là. Il commença par la declara[ti]on qu’il fit de l’ etonnement* où il se trouvoit de se voir receu dans une compagnie dont l’entrée luy devoit avoir eté fermée par tant de raisons. Vous voyez bien ce qu’il vouloit dire par ces derniers mots, qui pouvoient s’entendre d’une part en un sens de modestie, et de l’autre eu égard à ce qu’il avoit écrit autre fois dans ses Satires contre quelques uns des membres de l’Accademie, comme deffunts Mrs Chapellain, Desmaretz, et Cottin, et contre Mr Quinaut [7]. En suite de quoy il dit qu’il ne pouvoit imputer cet honneur qu’au desir que le Roy avoit temoigné pour cela : que Sa Ma[jes]té l’ayant deja choisy pour travailler conjointement avec un des autres membres de cette Accademie à l’histoire de sa vie [8], elle avoit cru qu’il ne pourroit s’en acquitter dignement sans recevoir des leçons de ces Mrs, et estre instruit dans leur école. Il ajouta avec une confiance qui ne luy seyoit pas mal que le Roy avoit eu quelque raison de le choisir pour un tel emploÿ, parce que faisant tous les jours des choses qui toutes vrayes qu’elles sont ne paroissent pas vray semblables, il estoit bon qu’elles fussent écrites par un historien qui fut en reputation de ne flatter personne. Comme c’estoit le premier jour du quartier* de juillet[,] Mr l’ abbé de La Chambre curé de S[ain]t Barthelemy [9][,] qui avoit été directeur de l’Accad[emie] dans le quartier precedent[,] en fit • encore la fonction ce jour là, parce qu’on n’avoit pas eu le tems d’en choisir un au sort en sa place. Il repondit par un discours qu’il l’eut [ sic] (à son ordinaire à cause de sa surdité) dans lequel il s’excusa des deffauts qu’on y pourroit trouver sur le peu de tems qu’il avoit eu à s’y preparer. Il ne laissa pas pourtant d’etre aussy long que celuy du recipiandaire, et il y fit mesme entrer beaucoup de choses à la louange de feu Mr Conrart [10], parce que feu Mr de Bezons [11] dont on remplissoit la place avoit été son eleve. Apres ces deux discours il y eut trois ou quatre accademiciens qui leurent chacun quelque chose de sa façon, scavoir Mr Boyer un sonnet sur la prise de Luxembourg [12], et sur d’autres sujets, Monsieur Le Clerc [13] d’autres sonnets sur la mort de Mad e la duchesse de Richelieu, et d’autres à la louange de Mr le Chan[celi]er[,] de Mr de Louvoy, et de Mr le Controlleur / general [14] ; Mr de La Fontaine une fable de sa façon [15], et Mr de Benserade deux paraphrases sur des pseaumes [16]. Mr l’ abbé de Visé qui estoit là present ne manquera pas d’en parler plus particulierement dans le Mercure de ce mois, et peut étre méme d’y inserer le discours de Mr Boisleau, et celuy de Mr La Chambre en cas qu’on ait voulu les luy bailler* [17]. Au sortir de l’Accad[émie] j’entendis quelqu’un qui disoit qu’il ne faloit plus l’appeller l’Accad[émie] fran[coise], mais l’Accad[émie] chretienne puis qu’elle avoit pardonné à Mr Des Preaux : et un autre dit qu’il luy est arrivé à peu pres là méme chose qu’à ces jeunes hommes qui apres avoir mal parlé des filles qu’ils ont débauchées sont obligés de les épouser.

Il me souvient que dans la dernière lettre que je vous écrivois, et que vous n’aurez pas apparemment receüe je vous parlois de la reception de Mr de La Fontaine dans cette Accademie [18], et du bureau qui venoit d’etre étably chez Mr l’ arch[evêque] de Reims au lieu de celuy qui se tenoit auparavant chez Mr l’ arch[evêque] de Paris [19]. Cet etablissement fit croire à bien des gens que ce dernier prelat commençeoit à decheoir en faveur. Mais la suite nous a bien fait voir le contraire, puis que le Roy luy a donné depuis peu un appartement dans le chasteau de Versailles, afin qu’il s’y puisse • arrester et y coucher quand il voudra, au lieu que cy devant, il y alloit tous les vendredis pour le Conseil de conscience, et revenoit le jour mesme à Paris. Outre cela le Roy luy a declaré qu’il presidera encore en l’Assemblée du clergé qui se doit tenir l’année prochaine, en faisant qu’on n’y nomme point pour deputés d’autr[es] ar[c]h[evêques] plus anciens que luy ; ce sera la 4 e, ou 5 e Assemblée à laquell[e] il aura presidé. Je m’imagine que ce ne sera pas sans quelque mortificat[ion] pour Mr l’arch[evêque] de Reims qui a été second president dans les deux precedant[es] Assemblées.

Vous aurez peut étre ouy parler de ce qui arriva icy le 24. du mois passé, dans l’égl[ise] des Quinze Vingts, où une femme apres avoir mis le sacrement dans sa bouche, elle le mit sur une ballustre, d’autres disent ailleurs. Ce qui ayant eté veu et remarqué • elle fut prise aussy tost et menée en prison. Il y a eu sur cela quelque petite contestation entre Mr le card[inal] de Bouillon, comme Grand Aumosnier de France duquel dependent tous les hospitaux du royaume, et Mr l’ arch[evêque] de Paris. On doit dire la messe solennellement et donner la benediction dans cette eglise pendant un certain nombre de jours pour la reparation de ce scandale • et dans toutes les autres parroisses on doit faire quelque chose d’aprochant[.] / 

Le livre de Mr de Meaux sur les variations de nos confess[ions] de foy ne paroist point encore [20], non plus que la Reponse de Mr Nicole, aux Considerations sur la lettre circulaire du clergé [21]. On m’a pourtant assuré que celuy cy est achevé d’imprimer et qu’on le verra au premier jour. Pour ce qui est de celuy que Mr Le Febvre doct[eur] de Sor[bonne] a fait pour repondre à Mr Arnaud, il a été rendu à l’auteur, sans que les doct[eurs] ses confreres ayent voulu [lu]y en donner une approbation, apres le luy avoir gardé pendant 15 ou 16 mois [22]. Je pourray [e]n avoir un de ses [ sic] jours une coppie et vous l’envoyer. Il me semble que vous aviez [m]andé* à feu Mr vostre frere que vous seriéz bien aise d’avoir la traduction françoise du traité de Frapolo De l’histoire des benefices [23], si vous étes toujours dans ce dessein vous n’aurez qu’à me le faire scavoir, et à m’indiquer des voyes pour cela.

A Dieu Monsieur, mes baise mains s’il vous plaist à notre illustre amy [24], auquel j’auray l’honneur d’ecrire un de ces jours. Vous pourrez doresenavant adresser vos lettres à Mr Milhau [25] chez moy, en attendant que je juge à propos d’en prendre quelqu’autre.

Mr de Pommereuil prevost des marchands qui doit sortir de charge à la fin de ce mois, a fait une fondation de 400 l[ivres] t[ournois] de rente a l’Université pour un panegirique du Roy qui s’y fera tous les ans à un certain jour. Mr le president de Fourcy sera prevost des marchands à la place de Mr de Pommereuil [26].

 

A Monsieur/ Mons r Bayle professeur/ en philosophie et en histoire/ chez Mr Vanderhorst à/ Rotterdam

Notes :

[1] Sur la mort de Joseph Bayle, voir Lettres 272 et 275 ; sur le rôle de François Janiçon dans la préparation du voyage de Joseph à Paris : voir Lettre 222, n.5.

[2] Cette lettre de Janiçon à Bayle est perdue.

[3] Philippe de Fréjeville, cousin de Salomon d’Usson, dont les enfants étaient les élèves de Joseph à Paris : voir Lettres 134, n.27, et 246, n.18 ; M lle Goulon, chez qui Joseph logeait à Paris, habitait « derrière les Grands Augustins au bout de la rue de Savoie, à Paris » : voir Lettre 260.

[4] Jurieu, L’Esprit de M. Arnaud : voir Lettre 238, n.15. Bayle avait envoyé le volume à Paris par l’intermédiaire du marchand, M. Ferrand, chez qui il logeait, quai des Gueldres, et qui était petit-fils du pasteur à Bordeaux : voir Lettre 288, n.10.

[5] Janiçon servait d’intermédiaire pour les paquets adressés à Daniel de Larroque : Bayle lui avait envoyé un fascicule des NRL.

[6] Historiographe du roi depuis octobre 1677, Boileau se présenta comme candidat à l’Académie française à la fin de l’année 1683. On lui demanda de rendre visite à Quinault, cible de ses Satires, avant d’être élu ; il refusa, mais accepta de lui rendre visite après son élection. Le 15 avril 1684, il fut élu « tout d’une voix », grâce au roi ; il fut reçu le 1 er juillet et rendit ensuite visite à Quinault. Voir le témoignage de Daniel de Larroque, Lettre 299.

[7] Boileau s’attaqua à Jean Chapelain (1595-1674) dans ses Satires : « Discours au Roy » : « L’Autre [Chapelain] en vain se lassant à polir une rime, / Et reprenant vingt fois le rabot et la lime, / Grand et nouvel effort d’un esprit sans pareil ! / Dans le fin d’un sonnet Te [Louis XIV] compare au Soleil. » Jean Desmarets de Saint-Sorlin (1595-1676) est cité pour son fanatisme anti-janséniste dans la Satire I ; l’abbé Charles Cotin (1604-1681), qui avait pris le parti de Gilles Boileau dans sa querelle avec son frère en 1665, fit l’objet des sarcasmes de Boileau-Despréaux dans la Satire III et devait lui répondre dès 1666 par sa Critique dés-intéressée sur les satyres du temps (Paris [1666], 8°) et ensuite par Despréaux, ou la satyre des satyres (s.l.n.d., 12°). Enfin, Philippe Quinault (1635-1688) fait aussi l’objet d’attaques dans les Satires : « Si je pense exprimer un auteur sans défaut, / La raison dit Virgile, et la rime Quinaut » ( Satire II), remarque reprise avec emphase dans la Satire III. Cotin et Quinault reviennent sur la scène dans la Satire IX (1667).

[8] Boileau et Racine avaient été nommés historiographes du roi en octobre 1677, charge récompensée par une pension supplémentaire de 2 000 écus, plus une somme de 12 000 livres que les deux historiographes devaient se partager. Boileau accompagna le roi dans sa campagne de Flandre en 1678, dans celle d’Alsace en 1681 ( Œuvres complètes, éd. A. ADam et F. Escal (Paris 1966), p.xxxvii).

[9] Sur Pierre Cureau de La Chambre, curé de Saint-Barthélemy, membre de l’Académie française depuis 1670, voir Lettre 283, n.1.

[10] Sur Valentin Conrart, voir Lettres 72, n.5, et 258, n.14.

[11] Claude Bazin de Bezons (1617-1684), avocat général au Grand Conseil en 1639, intendant du Languedoc de 1654 à 1674, membre de l’Académie depuis 1643 : c’est à sa place que Boileau fut élu.

[12] Claude Boyer (1618-1698), qui devait son élection à l’Académie française en 1666 aux poèmes de circonstance par lesquelles il célébrait les victoires de Louis XIV.

[13] Michel Leclerc (1622-1691), avocat au Parlement, membre de l’Académie française depuis 1662.

[14] Le chancelier, Michel Le Tellier (1603-1685) ; son fils Louvois (1641-1691), ministre et secrétaire d’Etat, et Claude Le Peletier (1630-1711), contrôleur général de 1683 à 1689.

[15] Les Fables de La Fontaine paraissaient depuis 1668 ; nous ne saurions préciser laquelle il choisit de réciter à l’occasion de la réception de Boileau à l’Académie.

[16] Les Paraphrases des Psaumes [112 et 123] d’ Isaac de Benserade, membre de l’Académie française depuis 1674, parurent en annexe à ses Paraphrases sur les IX leçons de Job (Paris 1638, 12° ; Paris 1647, 12°), mais non pas dans l’édition de ses Œuvres établie par Paul Tallemand (Paris 1697, 12°, 2 vol.).

[17] Ces discours ne parurent pas dans le Mercure galant de Donneau de Visé.

[18] La Fontaine fut élu à l’Académie française le 2 mai 1684 : voir NRL, janvier 1685, art. I. La lettre adressée à Bayle où Janiçon en faisait état est certainement celle à laquelle il fait allusion au début de la présente lettre (voir n.2), lettre qu’il avait confiée à Joseph Bayle quelques jours avant sa mort. Elle ne nous est pas parvenue.

[19] L’archevêque de Paris à cette date était François de Harlay de Champvallon : sur lui, voir Lettre 11, n.57 ; l’archevêque de Reims était Charles-Maurice Le Tellier, fils du chancelier et frère de Louvois : sur lui, voir Lettre 11, n.62 et Dictionnaire de Port-Royal, s.v.

[20] L’ouvrage de Bossuet, Histoire des variations des Eglises protestantes ne devait paraître que quelques années plus tard (Paris 1688, 4°) : voir A. Rébelliau, Bossuet, historien du protestantisme (Paris 1891).

[21] Sur cet ouvrage de Claude et la réponse de Nicole, voir Lettre 287, n.6.

[22] Jacques Le Fèvre, Replique à Monsieur Arnaud pour la défense du livre des Motifs invincibles, contre son livre du Renversement de la Morale, et celui du Calvinisme convaincu de nouveau (Lille 1685, 12°) : voir NRL janvier 1685, cat. vi, et février 1685, art. III, où Bayle mentionne le retard que prit cette édition non à cause des censeurs théologiens mais en raison du délai que Pirot prit pour l’examiner.

[23] Traité des Bénéfices, de Fra-Paolo Sarpi, Théologien de la Serenissime Seigneurie de Venise. Traduit et verifié par l’abbé de S. Marc, Academicien della Crusca (Amsterdam 1685, 12°) : voir NRL janvier 1686, cat. x.

[24] Pierre Jurieu.

[25] M. Milhau, délégué de la province synodale de Haut-Languedoc et Haute-Guyenne, était de retour à Paris : voir Lettre 261, n.22.

[26] A partir de 1667, les prérogatives du prévôt des marchands furent battues en brèche par celles du lieutenant général de police, mais la prévôté des marchands assurait encore l’entretien des ponts, des quais et des fontaines, la direction de la navigation, l’approvisionnement par eau des grains, vins, bois et charbons, l’organisation des fêtes officielles. Auguste-Robert de Pommereu, seigneur de La Bretèche, conseiller d’Etat, fut prévôt de 1676 à 1684 ; Henri de Fourcy, seigneur de Chessy, président aux requêtes du Parlement, assuma les mêmes responsabilités de 1684 à 1692. Voir Bluche, Dictionnaire, s.v., article de M. Le Moël.

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