Lettre 302 : Jacques Lenfant à Pierre Bayle

• Heydelberg ce 12 juillet 1684

Je reçus seulement hier vôtre lettre dattée du 9 may, et quand je la reçûs je vous écrivois Monsieur, pour me consoler avec vous de l’affligeante mort de Monsieur vôtre frere [1], dont je n’ay voulû vous parler qu’apres en avoir eu des nouvelles, qui ne sont que trop certaines. Je suis si interessé dans cette triste affaire, qu’il n’y a que la soumission aux ordres de la providence qui me puisse • faire digerer mon affliction. Aussi je ne pretens pas user icy avec vous du cruel artifice des consolateurs, qui voudroient toujours qu’on étouffât les premiers mouvemens de la nature, et bien loin de vous empêcher de pleurer je vous écris pour pleurer avec vous. Cependant, Monsieur, j’espere que l’etude que vous avez faite de la religion chretienne et de la philosophie donnera de justes bornes à vôtre douleur, et que vous vous contenterez de ce court mais sincere temoignage de la part que j’y prens tres vivement.

Pour passer aux autres choses qui regardent nôtre commerce, je vous dirai qu’il y a quelque[s] mois que je me donnai l’honneur de vous écrire une lettre [2] par la poste dans laquelle il y en avait une pour Mr [Pichot] [3] ministre qui est à ce qu’on dit presentement dans vos quartiers ou aux environs, et pour lequel je prens encore la liberté de vous addresser une lettre de M. d’Arassus [4]. Je vous prie aussi dans cette lettre de me donner quelques lumieres touchant un certain Antonius Clemens qui a entre ses mains les lettres de M. de Saumaise [5]. J’espere que vous aurez reçu cette lettre, et je conçois aisément comment les tristes distractions ausquelles vous avez été sujet depuis quelque tems vous ont empêché de me repondre.

M. Le Clerc [6] m’avoit deja mandé* • vôtre dessein touchant un journal aussi bien que son voyage à Roterdam. J’attens ce qu’il vous plaira me communiquer de ce journal avec la derniere impatience. C’est bien nôtre M. Fabrice qui a fait le dialogue intitulé Apologia pro genere humano contra atheismi calumniam . Il a encore fait deux autres dialogues. L’un intitulé de limitibus obsequii erga homines . L’autre practique / Casuistica de ludis Scenicis  [7]. Je croy que Mr Le Clerc a ces dialogues à Amsterdam. Ils sont fort beaux. On dit encore qu’il a fait un traitté De persona christi dans lequel il pretend concilier les differens des lutheriens et des reformez. Mais comme je ne l’ay point vû je ne vous en dirai mot.

Monsieur Spener docteur lutherien à Francfort [8] où j’ay été pendant six semaines pour soulager un des pasteurs en l’absence de l’autre, m’a montré un autre ouvrage qu’il m’assure être de M. Fabrice. En voicy le titre. Jani Alexandri Ferrarii Augustiniani Cœnobita[e] Euclides catholicus, sive demonstratio romanæ fidei ex primis certis et evidentibus principiis mathematicâ methodo et connexis continuâ serie propositionibus deducta ad reverendissimos viros Adrianum et Petrum de Wallemburg  [9]. C’est la plus ingenieuse et la plus nerveuse satyre que j’aye jamais vuë contre l’Eglise romaine. Monsieur Spener dont je vous ay parlé est un homme celebre dans toute l’Allemagne • à cause de sa pieté de son zele, de la moderation de ses commerces* avec les princes d’Allemagne et sur tout de sa grande connoissance dans les genealogies et dans le blason. Il a fait plusieurs ouvrages dont je m’informerai plus particulierement si vous le jugez à propos. Monsieur Fabrice est presentement aux eaux de Schoualbac [10], j’attendrai son retour pour lui faire vôtre compliment [11]. M. Tronchin et M. Choüe[t] ne me mandent* rien de nouveau touchant la literature* à Geneve [12]. Et vous ne devez pas attendre grand’chere de là. Je n’ay jamais pretendu rien tirer de l’édition des Considérations [13] que le plaisir de ne renfermer* pas des / choses que j’ay crû pouvoir être utiles. Ainsi j’ay été fort content du present de M. Leers [14], et ne me serois pas même avisé de me plaindre, quand il ne m’en auroit point fait. Cependant comme je n’ay pas meme un exemplaire pour moy de ce petit livre, et qu’il n’y en a point dans le pays que chez les particuliers il me fera plaisir de m’en envoyer et je m’offre à les lui payer. Je voudrois bien aussi qu’en même tems il me pût envoyer les remarques du chevalier Knachtbul sur le Nouveau Testament. Animadversiones in lib[ris] N.T. authore, si je ne me trompe Nortono Knachtbul Eq. et Bar [15]. Au reste, Monsieur, dûssiez vous encore vous en deffendre, je continuë à vous remercier de vôtre generosité et à vous assurer tres sincerement de l’estime que j’ay pour votre merite, et du zele qui m’attache à tous vos interets. Monsieur Juri[eu] me dit qu’il y a un de mes freres à Delft [16] mais je ne sai où lui addresser mes lettres, si vous pouvez me donner quelqu’ouverture là [dessus] vous m’obligerez infiniment.

On est icy fort allarmé d’un e[sprit] qui tourmente une jeune fille en grattant le bois de son lit. On entend le bruit et l’on voit les grattures quoique l’on prenne toutes les precautions necessaires pour n’etre point surpris soit par l’imagination soit par quelque friponnerie. Plusieurs gens de qualité et de probité assurent avoir vû ce fait. Et M. Mieg [17] professeur en theol[ogie] homme sincere, éclairé, et degagé des erreurs populaires examine cela avec toute l’exactitude possible, et a cependant oui le bruit et vû les grattures, il a parlé plusieurs langues à cet être nuisible auxquelles il a répondu non par des • sons articulés mais par des bâttemens et des grognemens comme d’un cochon. Ce docteur malgré son penchant à l’incredulité ne sait qu’en dire. Monsieur le comte de Schomberg [18] avec quelques autres personnes de qualité voulurent l’autre jour que je les y accompagnasse pour examiner la chose de sens froid. Jamais il ne plût à l’esprit de me donner aucune marque de sa presence et je decouvris même dans la maison quelques indices d’imposture. J’y ay été encore d’autres fois et / et jamais je n’ay rien vû. Cependant par sagesse et par respec pour ceux qui ont vû je suspens mon jugement. Si cela a de la suite je vous l’ecrirai. Je suis, Monsieur, vôtre tres humble et tres obeissant serviteur.

  Lenfant.

Je vous prie d’assurer M. et M le Jurieu de mes respecs et de le remercier pour moi des avis qu’il a la bonté de me donner dans sa lettre.

 

• A Monsieur/ Monsieur Bayle/ Professeur en Philosophie et en histoire/ • Roterdam

 

Notes :

[1] La lettre de Bayle à Lenfant du 9 mai est la Lettre 270. La lettre de Jacques Lenfant, datée de fin mai, sur la mort de Joseph Bayle est perdue.

[2] Lettre 264 du 27 avril 1684.

[3] Sur François Pichot, voir Lettre 244, n.38.

[4] Sur la famille Darassus (ou d’Arassus), voir Lettre 164, n.28. Cette famille était originaire de Montauban. Il pourrait s’agir ici de Jean Darassus, réfugié du Piémont, qui deviendra troisième pasteur de Heidelberg en 1693, puis chapelain du marquis de Ruvigny à Turin en 1694 : voir F. Waddington, « Les colonies de réfugiés protestants français », BSHPF, 8 (1859), p.223, 9 (1860), p.461, 18 (1869), p.327.

[5] Sur Anthony Clement et la publication des lettres de Saumaise, voir Lettre 264, n.2. C’est le fils de Saumaise qui lançait un appel par l’intermédiaire de Lenfant pour récupérer les lettres, mais la recherche sera vaine : voir la lettre de Bayle à Lenfant du 8 août 1684, n.3. Cette question fait aussi l’objet d’un échange entre Lenfant et Le Clerc : voir Jean Le Clerc, Epistolario, Lettre 53, p.189 et n.4, Lettre 61, p.231, Lettre 64, p.260.

[6] La correspondance entre Lenfant et Le Clerc a été éditée par M. Sina, Epistolario ; nous n’y avons pas trouvé la remarque de Le Clerc désignée ici concernant l’intention de Bayle de lancer les NRL.

[7] Voir J.L. Fabricius, theologica inter Eubulum et Theophilum de limitibus obsequii erga homines. De ludis scenicis casuistica. Apologeticus pro genere humano contra calumniam atheismi (Heidelbergæ 1682, 4°), compte rendu NRL, juillet 1684, art. III. Voir aussi Jean Le Clerc, Epistolario, Lettre 37, n.2.

[8] Philippe Jacob Spener (1635-1705), le célèbre fondateur du piétisme, auteur des Pia Desideria oder Hertzliches Verlangen nach gottgefälliger Besserung der wahren evangelischen Kirchen (Franckfort-am-Mayn 1676, 12°) : voir l’édition établie par K. Aland (Berlin 1940) et la traduction française d’A. Lienhard, Pia desideria ou désir sincère d’une amélioration de la vraie Eglise évangélique (Paris, Strasbourg 1990) et ses œuvres complètes, Schriften, éd. E. Beyreuther (Hildesheim 1979). Il fait l’objet d’une littérature critique abondante : voir en particulier Geschichte des Pietismus, éd. M. Brecht, K. Deppermann et U. Gäbler, vol.i, Der Pietismus vom siebzehnten bis zum frühen achtzehnten Jahrhundert (Göttingen 1993) ; J. Wallmann, Philipp Jakob Spener und die Anfänge des Pietismus (Tübingen 1970, 1986) ; P. Grünberg, Philipp Jakob Spener (Göttingen 1893-1906 ; Hildesheim 1987, 3 vol.).

[9] Il s’agit en effet d’un autre ouvrage de J.L. Fabricius, Jani Alexandr[in]i Ferrarii Augustiniani Cœnobitæ Euclides Catholicus etc. (Parisiis [1667], 4°)

[10] Bad Schwalbach, près de Wiesbaden.

[11] Il semble que Bayle n’ait correspondu avec Fabricius que par l’intermédiaire de Lenfant ; en tout cas, aucune trace d’un échange direct entre les deux amis de Lenfant n’a survécu.

[12] On voit que Lenfant maintient un réseau de correspondants très étendu, comprenant ses anciens professeurs de Genève, où il avait été le compagnon d’études de Joseph Bayle. Sur Louis Tronchin et Jean-Robert Chouet, voir Lettres 10, n.13, et 5, n.11.

[13] Les Considérations publiées par Lenfant.

[14] Reinier Leers avait dû envoyer une somme d’argent à Lenfant comme « droits d’auteur » de son ouvrage, L’Examen, qui venait de paraître.

[15] Il faut lire Knatchbull. Norton Knatchbull (1602-1685), théologien anglais, auteur des Animadversiones in libros Novi Testamenti paradoxæ orthodoxæ (Londini 1659, 8°) ; la seconde édition de cet ouvrage parut à Londres en 1672, la troisième à Oxford en 1677. La traduction anglaise parut en 1693 sous le titre : Annotations upon some difficult texts in all the books of the New Testament (Cambridge 1693, 8°).

[16] Ce frère de Lenfant, habitant à Delft, ne figure pas dans Haag et nous reste inconnu.

[17] Sur Johann Friedrich Mieg, professeur de théologie à l’Université de Heidelberg, auteur de nombreux ouvrages d’exégèse biblique, voir Lettre 259, n.4.

[18] Frédéric-Armand, comte puis duc de Schomberg (1615-1690), né à Heidelberg, fit ses premières armes dans l’armée suédoise et assista à la bataille de Nordlingen en 1634. Capitaine des gendarmes écossais et maréchal de camp en 1652, lieutenant-général en 1655, il réussit ensuite une carrière militaire très mouvementée, marquée par sa victoire sur don Juan d’Autriche à Evora en 1663. Il reçut le commandement de l’armée de Roussillon en 1674 et ses succès lui valurent d’être nommé maréchal de France l’année suivante. Entre 1676 et 1678, il prit une part éminente à la guerre de Hollande. En 1684, il couvrit le siège de Luxembourg. Il refusait d’abjurer le protestantisme et, en 1686, obtint la permission de sortir du royaume. Il poursuivit une carrière militaire éclatante au service de l’ Electeur de Brandebourg, puis de Guillaume d’Orange, et mourut à la bataille de la Boyne le 11 juillet 1690. Il avait épousé sa cousine Jeanne-Elisabeth de Schomberg, dont il eut cinq fils ; remarié en 1669 à Suzanne d’Aumale, il n’en eut pas d’enfants. Voir Bluche, Dictionnaire, s.v. (article de G. Bodinier).

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