Lettre 306 : Pierre Allix à Pierre Bayle

• [Paris, ce 27 juillet 1684]
Monsieur,

J’ay receu les deux Nouvelles que vous m’avez fait la grace de me donner [1]. Je vous suis fort obligé de ce present et vous en rens mes tres hu[m]bles graces. On y void votre esprit votre jugem[en]t votre savoir et votre delicatesse[.] M. le prince [2] les a leues avec plaisir et a donné ordre qu’on les lui eust regulierem[ent]. M. Bernier le philosophe en est tres content quoy qu’il souhaittast que vous ne l’eussiez point no[m]mé enquoy il a raison [3][.] Mrs Thevenot[,] Auzoult et autres applaudissent [4][,] c’est ce que je say d’original ces Mrs etant de mes amis. Le P[ere] Malbranche [5] quoy qu’un peu touché est de leur avis[.] Voila qui va le mieux du monde dites vous, mais je suis trop votre amy pour en demeurer là[.] J’ay à vous dire aprez tous ces justes eloges 1° qu’il y a quelques endroits où vous vous donnez des libertés que personne n’aprouve[ ;] vous savez ce que vous dites de l’éducat[ion] de deux princes qui sont tres connus [6]. Le respect ne vous devoit pas permettre d’ecrire ni de decrire meme rien d’aprochant. 2° que vous prenés presq[ue] toujours party dans les questions qui se presentent ce que vous ne devez pas faire dans la suite. 3° que la liberté de l’impression vous fait passer les bornes de votre prudence ordinaire quant à faire les confesseurs dans un journal. 4° que vous louez un peu trop des autheurs dont le merite est assez court : les heros com[m]e vous le savez ne sont pas co[m]muns ni les gran[d]s autheurs non plus. 5° Il semble encore que vous montrez un peu trop de chaleur co[n]tre M. Arnaud et que vous exaggerez trop ses disgraces n[’ay]ant point eu de querelle avec lui [7]. 6° Vous faites quelque usage de vos re[mar]ques de cabinet en divers lieux mais il faut prendre garde que vous ne le fairez avec un peu trop de chaleur et d’affectation pour votre party [8]. Hé bien, Monsieur sais je user de la liberté que mes amis me donnent[?] Je vous conjure de prendre en bonne part ce que je vous dis. / 

Nous savons par • experience que la satyre ne reussit ni au party ni à son autheur. Si on fait rire on se fait hair surem[en]t et il y a des gens qui ont des mains si longues que quand on ne leur devroit point un respect inviolable on en doit craindre la colere qui est co[m]me le rugissement du lion [9]. Je vous envoye les deux lettres que vous voyez l’une pour vous l’autre pour M. de La Bassecourt  [10][.] Celui qui vous les ecrit [11] merite fort qu’on le serve et je vous conjure de ne vous y oublier pas et d’y vouloir agir de la bonne facon. J’attens avec impatience les autres Nouvelles que vous me faites esperer et suis tout à vous.

• A P[aris] ce 27 juillet 1684.

 

Notes :

[1] Sur Pierre Allix, voir Lettre 105, n.28. Il avait reçu les premiers fascicules des NRL en même temps que Daniel de Larroque : voir Lettre 304, p..

[2] Monsieur le Prince, Louis II de Bourbon, prince de Condé : voir Lettre 36, n.36. Il s’intéressait à la littérature de controverse et avait invité Jean Claude à s’entretenir avec lui à Chantilly : voir Lettre 147, p.5.

[3] Sur Bernier, voir Lettre 304, n.5.

[4] Sur Adrien Auzoult, voir Lettre 304, n.4. Melchisédec Thévenot (1620-1692) devint en 1684 garde de la bibliothèque du roi ; il avait publié de nombreux recueils de voyage.

[5] Voir l’éloge des NRL par Malebranche, Lettre 301.

[6] Dans les NRL de mars 1684 art. IV, Bayle a rendu compte des Mémoires concernans divers evenemens remarquables arrivez sous le regne de Louis le Grand, l’état où étoit la France lors de la mort de Louis XIII et celui où il est à présent (Cologne 1684, 12°) de Gatien Sandras de Courtilz. Cet auteur, relève Bayle, affirme que Louis XIV a, « par les artifices du cardinal Mazarin, […] été aussi mal élevé que prince le puisse être, et qu’il n’a pas tenu aux personnes que l’on avoit mises auprès de Sa Majesté, que les grands talens qu’elle avoit reçûs de la Nature ne soient demeurez ensevelis, parce qu’au lieu de ces conversations relevées qui forment l’esprit d’un prince, on ne l’entretenoit, dit-il, que de bagatelles et de plaisirs ». Plus loin, après avoir évoqué l’éducation d’ Henri IV, le journaliste saisit l’occasion qui se présente de démentir cette idée si répandue selon laquelle Louis XIV aurait été mal élevé : « L’auteur des Mémoires, se persuadant qu’il est glorieux à ce prince d’être devenu si illustre sans l’aide d’une bonne éducation, n’a pas manqué de parler comme les autres. Mais pourquoy fait-on ainsi sa cour aux vivans au préjudice de la vérité ? Peut-on dire que l’on ait mal élevé un jeune prince à qui l’on n’a jamais fourni de l’argent que pour les choses absolument nécessaires ; que l’on a mené dès sa plus tendre enfance dans les provinces du royaume où sa présence pouvoit dissiper les factions ; que l’on a mené en Flandres à l’âge de seize ans, lors que le siège d’Arras faisoit le plus craindre pour les frontieres ; à qui l’on a fait si bien apprendre tous les exercices qui fortifient le corps que jamais homme de son âge n’a mieux fait des armes, ni mieux gouverné un cheval ; à qui on laissoit prendre dans les armées tant de fatigues qu’il en gagna une maladie dont il pensa mourir, enfin à qui on donna pour gouverneur le maréchal de Villeroy, l’une des meilleures têtes du royaume ; pour sous-gouverneurs des gentilshommes nourris à la guerre et endurcis au travail, et pour précepteur M. l’évêque de Rhodez, qui mit toute son étude à former son disciple sur le modèle de Henri le Grand. »

[7] Sur les commentaires de Bayle sur le débat entre Arnauld et Malebranche, voir Lettre 281, n.20.

[8] Malebranche avait fait à Bayle le même reproche (Lettre 301, p.), qui surprend de la part de Pierre Allix.

[9] « La colère du roi est comme le rugissement du lion. » Proverbes 19, 12.

[10] Il est impossible d’identifier avec précision ce M. de La Bassecourt. Il doit s’agir d’un des quatre fils de Nicolas de La Bassecourt, ministre wallon en Zélande et à Amsterdam : Fabrice (1648-1728), ministre à Kampen ; Carel (1653-1742), régent à Gorinchem ; Nicolas (1661-1745), ministre à Muiderberg et à Schiedam ; Jacob (1664-1748), régent à Amsterdam. Voir J.E. Elias De vroedschap van Amsterdam 1578-1795 (Haarlem 1903-1905, 2 vol.), ii.770-772.

[11] Nous ne saurions identifier ce correspondant de Bayle, car sa lettre ne nous est pas parvenue.

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