Lettre 455 : François Janiçon à Pierre Bayle

[Paris, ] Ce 10 e aoust [1685]
 [1] Je receus dimanche dernier, Monsieur, le billet que vous m’avez écrit sous le couvert de Mr Bazin [2] ; et je dressay le jour mesme le placet que vous avez voulu que j’envoyasse à Versailles à Mr Rainssant [3] quoy que je me trouvasse extremement ambarrassé à le dresser car pour le bien faire il eut esté necessaire que j’eusse esté informé de l’affaire de Mr v[ot]re frere afin de scavoir ce que je devois demander en son nom, soit au Roy, soit à Mr de Louvois. Comme Mr de Ruvigni [4] s’est deja employé chez Mr de Louvois en faveur de Mr vostre frere, j’ay creu luy devoir communiquer ce placet avant que de l’envoyer à Mr Rainssant, de crainte qu’il ne se piquast ou ne se rebutast s’il venoist à scavoir qu’on se fut adressé à d’autres qu’à luy à son insçeu. Je l’ay donc supplié de remettre luy mesme ce placet, s’il le juge à propos, en mains de Mr Rainssant, et de conferer avec luy sur ce qui se peut faire de mieux pour Mr vostre frere, ou du moins découvrir quelle peut avoir esté la cause de sa detention, qui jusques à present n’a esté bien connüe de personne. Il y a • icy bien des personnes qui scachant la voye extraordinaire qui a esté employée pour arrester Mr vostre frere [5], et sa translation hors du ressort du parlement de Toloze, ont soupçonné que vous pourriez avoir quelque part dans la cause de cette detemption, parce qu’ils ont trouvé dans les Nouvelles lettres [6] dont on vous croit l’autheur, des choses capables d’irriter les puissances sur ce qui y est dit au sujet de ce qui se fait en France contre ceux de nostre Rel[igion]. Pour moy je ne sçay point ce qui en est, la maladie qui me fait garder la chambre ou le lit depuis trois mois [7], m’ayant empéché de faire retirer l’exemplaire que vous m’en avez envoyé par Mr Zelerus [8] qui luy fut pris à Peronne par les commis de la douane. A present que je me vois par la grace de Dieu en estat / de convallessance et de pouvoir lire sans me trop pener, je tâcheray à en • avoir quelque exemplaire par poste ou autrement afin d’en pouvoir juger par moy mesme[.]

Cependant je vous diray, Monsieur, avec liberté ce que j’ay dit ou fait dire autrefois à Mr Jurieu du temps que nous estions bien ensemble, que ceux qui sont nez sujets du Roy doivent toujours parler de luy et de tout ce qui se fait en son nom avec des parolles de souhait, bien qu’ils soient dans un paÿs où il semble qu’on puisse s’en dispenser. C’est à quoy les doi[ven]t porter et leur devoir, et leur propre interest mais j’ajoute que le nostre c’est à dire de tous ceux de nostre communion qui sommes en ce pays icy, y est beaucoup engagé, parce que les escrits dont on se plaint irritant les esprits, un coup de plume de Versailles nous fait beaucoup plus de mal que tous les écrits de Hollande ne scauroient faire de bien. J’ay remarqué une chose dans vos Nouvelles du mois de juin que vous auriez peu [vous] passer d’y mettre ; c’est dans l’endroit où parlant des manuscrits de Tite-Live qui se sont trouvez en quelque part, vous dites s’il [ sic] me semble que l’argent qu’on vouloit faire donner au Roy pour les avoir auroit esté mieux employé que celuy qui se donne aujourd’huy en France pour la conversion des huguenots [9]. Il ne me souvient pas bien de vos termes, mais asseurement ils ont un certain air de raillerie qui peut estre mal pris et empoisonné contre vous par des esprits mal intentionnez.

En attendant donc, Monsieur, que l’on voye un peu plus clair que l’on ne fait à present dans la cause de l’emprisonnement de Mr vostre frere, ne trouvez pas mauvais si j’ interromps à l’avenir le commerce que nous avons ensemble. Car bien qu’il soit fort innocent n’estant que de pure literature, sans y mesler aucunes affaires d’Estat ou de Religion j’ay sujet de craindre qu’on n’en fasse un autre jugement, • soit par ce que je suis ancien de Charenton, soit parce que je suis employé depuis fort longems au conseil pour la deffense de nos pauvres Eglises. J’ay deja écrit sur cela à Mr nostre deputé general pour le prier de me donner / sur cela ses conseils après qu’il aura pressenty du costé de la Cour si je puis reprendre ce commerce sans crainte.

En attendant que j’en sois éclaircy je prieraÿ Mr l’abbé de La Roque de vous envoyer luy mesme ses journaux en droiture* par la poste de deux en deux [10], ce qui ne pourra estre que d’aujourd’huy en trois semaines, puis qu’il n’y en aura point lundy prochain. Mr Thevenot m’envoya avant hier vostre lettre du 2 de ce mois [11], et moy, j’envoyay le jour mesme celle que vous m’avez adressée pour Mr de Vizé [12]. En voilà une pour vous, Monsieur, qui m’a esté envoyée de la part de Mr Menage [13] ; j’en ay osté l’envelope pour ne point grossir le paquet. Je receus hier par la voye du P[ere] La C[haize] [14] vos Nouvelles du mois de juillet dont je vous remercye tres humblement. En me l’envoyant il m’a mandé, qu’encore que dans un billet que vous y avez joint vous luy marquiez que vous luy en envoyez comme de coutume un exemplaire pour moy, c’est neanmoins • la premiere fois qu’il l’a receu et pour luy et pour moy, en sorte qu’il avoit deja pris des mesures pour l’avoir par une autre voye qui ne luy a pas manqué ce mois cy. La personne qui m’avoit prié de vous écrire pour que vous en envoyassiez tous les mois un exemplaire à Mr l’ arch[evêque] d’Alby [15] m’estant venu voir hier[,] je luy fis voir l’endroit de vostre lettre où vous me marquez avoir deja commancé de le faire, dont il parut fort content. J’avois mal retenu l’adresse de ce prelat qui ne loge pas dans la rue S[ain]t-Dominique comme je vous l’avois mandé cy devant, mais bien dans la rue Jacob qui est dans le mesme quartier[.] Comme ce prelat y est fort connu le paquet n’aura pas manqué de luy estre rendu. Mr Lef[evre] m’estant venu voir la semaine passée me dit que le clergé luy a accordé une pension de 600 l[ivre] t[ournois] par an [16]. Je vous envoyeray au premier jour la Morale de Seneque [17] que vous me demandez avec les exemplaires du Carousel et du Mercure que Mr de Vizé m’a envoyé pour vous [18]. Je vous envoye le titre d’un nouveau livre que Mr l’ abbé de La Roque a anoncé un peu trop brievement dans son dernier journal [19]. A Dieu, Monsieur, je suis toujours &c.

Notes :

[1] L’année est déterminée par les allusions à la détention de Jacob Bayle.

[2] Ce billet adressé par Bayle à Janiçon par l’intermédiaire de « M. Bazin » ne nous est pas parvenu. Celui-ci est sans doute un parent de Claude Bazin de Bezons, l’académicien décédé en 1684, dont le siège avait été occupé par Boileau : voir Lettre 298, n.11.

[3] Ce placet envoyé par Janiçon à Henri de Massue le fils (« M. de Ruvigny ») et à Rainssant est aussi perdu.

[4] Henri de Massue, fils du marquis de Ruvigny, qui avait hérité de la charge de son père comme député général des huguenots : voir Lettre 449, n.2.

[5] Après son arrestation le 10 juin 1685, Jacob fut incarcéré à Pamiers, puis transféré aux Hauts-Murats de Toulouse, et enfin, le 10 juillet, au Château Trompette de Bordeaux : voir Lettre 438, n.1, et H. Bost, Pierre Bayle (Paris 2006), p.281.

[6] La VIII e des Nouvelles lettres critiques, parues le 5 mars 1685, portait, en effet, une attaque très dure contre la politique répressive de Louis XIV à l’égard des huguenots : voir Lettre 402, n.1, et H. Bost, Pierre Bayle, p.263-273.

[7] Janiçon avait été opéré des « hémorroïdes internes » : voir Lettres 419, p.363, et 449, p.454 et n.13.

[8] Zelerus : il s’agit sans doute d’un marchand qui voyageait entre Rotterdam et Paris.

[9] NRL, juin 1685, art. III : compte rendu de l’ouvrage de Daniel George Morhof, De Patavinitate Liviana liber, ubi de urbanitate et peregrinitate sermonis Latini universè agitur (Kiloni 1684, 4°). Ce passage caractérise bien le public auquel Bayle s’adresse et le ton qui lui plaisait, mais on comprend que Janiçon, dont on aura déjà remarqué la timidité, ait été insensible à cet humour ironique : « Il [Morhof] s’étend d’abord dans ce livre-ci sur les loüanges de Tite-Live, et déplore la perte de la plupart de ses Décades, qui de quatorze se trouvent réduites à trois et demi […] On commençoit à desesperer lorsqu’un marchand de l’île de Chio, nommé Justiniani, vint à Paris il y a deux ou trois ans, et offrit de vendre au Roi toutes les œuvres de Tite-Live, qu’il disoit avoir été achetées d’un Turc qui s’en étoit emparé, pendant que la confusion d’un incendie faisoit tout jetter par les fenêtres. On promit cinquante mille écus à Justiniani, et de lui en compter dix mille toutes les fois qu’il livreroit deux Décades. Mais comme on n’entend plus parler de lui, voilà les esperances des critiques tout-à-fait à bas. C’est dommage qu’une si belle matiere leur ait échapé. Que de conjectures, que de notes, et que de loüanges perdues ! Je suis sûr que cette somme de cinquante mille livres, eût produit plus d’encens et plus d’éloges dans les ouvrages de ces Messieurs, que la conversion de cinquante mille huguenots. Ces savants ont plus de sensibilité pour la découverte de cette sorte de reliques, que pour toute autre chose. »

[10] Sur les échanges entre Bayle et l’ abbé de La Roque, voir Lettres 325 et 333.

[11] Cette lettre de Bayle à Janiçon, envoyée par l’intermédiaire de Melchisédec Thévenot, garde de la bibliothèque du roi (voir Lettre 306, n.4), est perdue.

[12] La lettre que Bayle envoyait à Donneau de Visé par l’intermédiaire de Janiçon, sans doute la réponse à celle mentionnée par Janiçon, Lettre 449, n.20, est perdue.

[13] La lettre de Ménage, qui était sûrement sa réponse à la Lettre 454, s’est également perdue.

[14] Le Père François d’Aix de La Chaize, confesseur du roi : sur lui, voir G. Guitton, Le Père de La Chaize, confesseur de Louis XIV (Paris 1958, 2 vol.) ; sur sa réception régulière des NRL, voir Lettre 449, n.14.

[15] Sur l’envoi d’un exemplaire à Hyacinthe Serroni ou à Léon Bacoué, voir Lettre 449, n.17. Il est fort possible que la personne qui a fait cette demande et dont Janiçon tait le nom soit François de Camps, ami intime des deux prélats : voir le Dictionnaire de Port-Royal, s.v.

[16] Sur la pension de Jacques Le Fèvre, voir Lettre 449, n.27.

[17] Nous n’avons pas trouvé d’édition pertinente de la morale de Sénèque. On pourrait penser qu’il s’agit d’un lapsus de la part de Janiçon pour la morale d’Epicure. En effet, Bayle rend compte de l’édition de Lucrèce par Des Coutures (Paris 1685, 12°) dans les NRL, juillet 1685, cat. iv, et il attend l’ouvrage du même auteur : La Morale d’Epicure, avec des réflexions (Paris 1685, 12°), qu’il mentionnera dans les NRL, janvier 1686, art. V : « J’attends avec impatience la Morale de ce philosophe [Epicure], que M. Des Coutures vient de publier à Paris, comme une digne suite de sa traduction de Lucrèce. » Cependant, Janiçon confirmera l’envoi de « la Morale de Sénèque » par « deux ou trois jeunes hommes de Guienne qui sont allés en vos quartiers » dans sa lettre du 15 octobre : voir Lettre 473.

[18] Sur ces livres envoyés par Donneau de Visé, voir Lettre 451, n.2 et 3.

[19] Janiçon signale à Bayle un bref compte rendu qui peut l’intéresser dans le JS du 6 août 1685 : il désigne probablement l’article, très bref en effet, qui y est consacré à l’ouvrage de Jean Terson, Les Motifs de la conversion de saint Augustin : voir Lettre 449, n.24.

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