Lettre 457 : Charles Drelincourt à Pierre Bayle

[Leyde,] Du 13 e août 1685

Quatre considérations me remettent la plume à la main.

La 1 e est essencielle à ma reconnoissance, qui ne peut soufrir la péne que vous venez encore de prendre pour moy [1], Monsieur, sans vous en réïtérer mes t[res] h[umbles] remerciemens du plus-intime de mon cœur.

La 2 e est pour vous sinifier autentiquement que je me félicite d’avoir lu dans les lettres de ma sœur [2], que vous l’honorez de votre précieuse amitié.

La 3 e est pour vous rendre graces, Monsieur, de m’avoir montré de mes lettres dans la bibliothéque de Genéve. Je n’y avo[is] trouvé que mes Expériences anatomiques et mes Conceptions sur la conception [3], avec quelques-autres traits de ma fasson, qui sont deça et delà dans le corps de l’ouvrage.

La 4 e est pour vous découvrir la trahison de votre imprimeur, qui vous a transposé un adjectif p. 802 l[igne] pénultiéme [i].

Cette transposition change votre pensée aussi essenciellement que si vous nous débitiez de certaines nouvelles, au-lieu de toutes les nouvelles certaines dont • vos ecrits sont pleins.

Il n’y a, dans l’ocasion, qu’à répéter 2 ou 3 fois le terme de sage-femme (• comme d[ans] votre page 803 l[igne] 12) afin que toute / la terre sache que vous ne vous étes non plus-servy de sage-femme pour couvrir vos débauches, que de femme-sage pour vous procréer la lignée que je vous souhaitte, et au-plu-tôt.

Je vous souhaite donc Monsieur une bonne grosse-femme qui soit bien-tot votre femme-grosse, et qui vous oblige à employer l’art de quelque habile sage-femme, qui sache couper juste le nombril de votre cher enfant, de crainte que … videtis De umb[ilico] [4] p. 67.

Je viens de recevoir ce billet de Mr Du R[ondel] [5]. Ce m’est un surcroit d’oblig[ation] à vous faire paroitre ma sincére gratitude.

Notes :

[1] Drelincourt remercie Bayle d’avoir accepté de rendre compte, dans les NRL, août 1685, art. VI, de son traité : Super humani fœtûs umbilico meditationes elencticæ [Méditations critiques sur le nombril] (Lugduni Batavorum 1685, 12°), contenu dans le même recueil dont il avait donné la recension le mois précédent : NRL, juillet 1685, art. XI ; voir aussi Lettre 452.

[2] Bayle consacrera, dans le DHC, un article à Charles Drelincourt, le célèbre ministre de Charenton (sur lequel, voir Lettre 11, n.5) ; il signale que le ministre avait eu seize enfants : d’abord sept garçons et ensuite, « entremêlez », six fils et trois filles. Six fils et une fille vécurent, tous les autres enfants étant morts en bas âge. La fille, prénommée Emilie-Charlotte, épousa en 1666 Daniel de Malnoë, avocat au Parlement de Paris ; Bayle avait pu les connaître à Paris en 1679, par l’intermédiaire de Jacques Du Rondel, apparenté aux Drelincourt ; il avait recommandé à son frère Joseph de faire leur connaissance lors de son séjour à Paris en 1683. En 1685, les Malnoë furent incarcérés, puis feignirent d’abjurer. L’ avocat réussit à passer en Hollande avec son fils Charles ; sa femme resta alors à Paris : voir Lettre 238, n.18. La correspondance de Bayle avec Emilie-Charlotte Drelincourt n’a pas survécu.

[3] Le sens de ce passage n’est pas certain. Apparemment, Drelincourt remercie Bayle d’avoir fait connaître ses différentes publications par de nombreux articles dans les NRL, de sorte que la bibliothèque de Genève, qui ne possédait que quelques-uns de ses traités, puisse les acquérir tous.

[i] NRL, juillet 1685, art. XI. À la p.802 de l’édition originale des NRL une inversion a effectivement été commise : on lit « femme sage » au lieu de « sage femme ».

[4] Drelincourt, Super humani fœtus umbilico meditationes elencticæ (Lugduni Batavorum 1685, 12°), p. 66 : [XXIII] « Guillemæus enim [sive matronis palpum obstrusurus, sive ex animo] profert umbilici resectione laxa linguam maribus esse volubiliorem ; fœminarum verò linguas /67/ effrænatas atque præcipites exectione curta fræneri atque compesci. XXIV. Virum autem illum decet, suîs obstetriciîs Matronis acceptum, Matronarum jocîs nobiscum jocari. En igitur ipsum vernaculâ suâ nobis evulgantem, quæ secretò, & intra lectulorum limites, obstetricanti præcipiuntur a Matronis, de natorum umbilico solicitis ; filium enim nactæ obstetricibus injungunt , Qu’on luy fasse une bonne mesure : enixæ verò filiam præcipiunt, Qu’il soit lié court, ex præconcepta scilicet mente vers. nostri 21 et 22. » Dans son compte rendu ( NRL, août 1685, art. VI), Bayle s’amuse avec Drelincourt des médecins qui prétendent « connoître aux nœuds ou aux rides du nombril d’un enfant combien d’autres sa mere en aura », voire même l’intervalle des grossesses et le sexe des enfants à venir, puis il enchaîne : « L’auteur se moque avec raison de tous ces contes de vieille. Il ne s’en faut gueres qu’il ne range dans la même classe la pensée du bon M. Riolan, qui a crû qu’en laissant couler beaucoup du sang du nombril, on est cause que la petite verole n’incommode presque point les enfans, et que selon qu’on le coupe plus ou moins long, on fait un grand bien ou un grand mal aux parties honteuses de l’un et l’autre sexe. Le Sr Guillemeau prétend même que pour donner aux garçons une langue bien penduë, il faut leur laisser un bon morceau de nombril, mais que si on le coupe court aux filles, on refrene la volubilité indomptable de la langue qu’il dit que la nature leur donne. »

[5] Ce billet de Jacques Du Rondel adressé à Charles Drelincourt ne nous est pas parvenu.

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