Lettre 488 : Abraham Nicolas Amelot de La Houssaye à Pierre Bayle

[Paris, le 7 décembre 1685]

Nous avons toûjours crû que M. Amelot de La Houssaye repousseroit vigoureusement, l’attaque qu’on a vûë dans l’extrait de lettre que nous publiâmes le mois d’octobre dernier [1] •. Il l’a repoussé en effet avec beaucoup de vigueur, et en homme qui va rondement, soit qu’il aime, soit qu’il haïsse, et  [2], pour me servir de son expression. Il n’a point caché le nom de celui qu’il prend pour l’ auteur du mémoire, que nous avons publié contre sa version de Fra-Paolo [3], et il le traite rudement, et souhaite que le public le sçache par notre moïen. Cependant nous sommes persuadez, que lors qu’il y aura fait plus de réflexion, il approuvera que nous ayons un peu adouci les choses, et que nous ayons même supprimé le nom de celui qu’il prend pour son adversaire. Nous fournirons agréablement un champ de bataille à ceux qui auront quelque chose à démêler, mais nous les prions de permettre que les injures trop fortes en soient retranchées, et tout ce qui ne tend pas à l’instruction du public, ou à de justes éclaircissemens. Quoi qu’il en soit, voici comme parle M. Amelot de La Houssaye.

Extrait d’une lettre de M. Amelot de La Houssaye, écrite à l’auteur de ces Nouvelles le 7. Décembre 1685.

Je n’ai point de peine à convenir que mes livres ont de grands défauts, et je confirme encore la déclaration que j’ai faite dans la Préface du premier qui a paru sous mon nom [4], que j’avois bien la volonté de faire mieux, mais que mon entendement et mes forces n’ont pas répondu à la grandeur de mon idée. Bien loin d’être opiniâtre et de vouloir soûtenir une mauvaise cause, j’avouë de bonne foi que des 4. fautes marquées dans la lettre de l’abbé de D.S.R. [5] (car j’ai appris de divers endroits qu’elle est de lui, et en effet elle a toute l’empreinte de sa présomption) la premiere est réelle, étant faux que le Concile de Laodicée se soit tenu sous Innocent I. ni le 3. Concile de Carthage sous le pape Gelase. Mais comme je ne fais pas profession d’être ni canoniste, ni scholastique, je me persuade que tous ceux qui ne seront point portez de haine contre moi, excuseront une faute que je n’ai faite qu’après M. Antoine de Dominis, que j’avois crû pouvoir prendre pour guide dans les matieres d’histoire ecclésiastique, où tout le monde sçait qu’il excelloit. Omnes, dit-il pag. 119 de sa traduction latine de l’édition de Londres de 1620, hactenus assensi sunt veterum exemplo, librorum canonicorum catalogum conficiendum, cui inserantur omnes qui in ecclesiâ Romanâ lectitantur, etiam ii Veteris Testamenti libri qui à Judæis non recipiuntur, quod factum in Concilio Laodiceno Innocentio I. pontifice, et in 3. concilio Carthaginiensi Gelasio papa [6]. Voilà les 2 ablatifs absolus, Innocentio et Gelasio , qui m’ont fait mettre le concile de Laodicée sous Innocent 1. et le troisieme de Carthage sous le pape Gelase. Et si ledit abbé, qui dit avoir lû la 1 ère et la 2 e édition de mon livre, m’en eût fait avertir par un de nos amis communs, qui étoit tous les jours avec lui, et qui venoit très-souvent chez moi, je n’eusse pas manqué de corriger cette faute dans la 2 e édition ; mais sa malignité n’eût pas trouvé son compte à ma docilité. Au reste il ne faut pas s’imaginer qui j’aye pris la traduction de M. Antoine pour modele de la mienne, qui en est fort differente.

La 2 e censure est une vetille, ou plûtôt une chicane d’homme qui cherche à critiquer à tort et à travers [7].

La 3 e est ridicule [8], et ceux qui confereront la période françoise marquée dans sa lettre, avec la période italienne qu’il se garde bien de citer comme il a fait dans la 1 ère censure, l’avoüeront. On s’appercevra même, qu’il a douté lui-même qu’il censuroit cet endroit à propos, quand il dit, s’il y avoit de l’obscurité dans l’italien du P[ère] Paul, il étoit facile de l’ôter. Il convient que cet endroit de l’original est obscur, et chacun verra que le mien est clair, et qu’il n’a pas voulu inserer les paroles italiennes, ni les expliquer ainsi qu’il a fait les autres, per non perdersi nelle streppole [9], dit le proverbe de son païs.

La 4 e n’est encore qu’une ergoterie. Les théologiens à qui j’ai demandé quelle difference il y avoit entre discipline et doctrine des mœurs, m’ont répondu qu’il n’y avoit que celle que le censeur y vouloit mettre. Si j’eusse dit la discipline de l’Eglise, ou la discipline ecclésiastique, véritablement cela eût fait un autre sens, mais ayant dit seulement la discipline, l’on voit assez que je n’ai pas voulu dire la discipline de l’Eglise, mais bien la discipline des mœurs, qui est l’expression du propre decret du concile.

Si les autres fautes en grand nombre ressemblent à ces 3 dernieres, je n’ai pas peur que la traduction que l’abbé nous promet avec son faste ordinaire, empêche Messieurs Blaeu et Jansson [10] de continuer à bien vendre la mienne, ni les habiles gens, mais surtout les gens d’Etat, d’en faire quelque estime. L’abbé aura les moines et moi les parlemens ; il aura un prix aux tragedies des collèges, car il fait de jolis romans, aussi bien que le cardinal Palavicin [11] dont il semble vouloir être l’avocat, et moi j’aurai un prix dans toutes les cours, excepté celle de Rome qui est la partie adverse des princes seculiers. Qu’il ne chante pas le triomphe avant la victoire, car je pourrai avoir l’honneur d’entrer en concurrence avec lui, quand sa traduction paroitra. Chose plaisante ! Il veut jouir de la réputation d’une traduction qui n’est encore qu’en embrion ; il croit qu’en donnant avis de son projet, il tiendra toute la République des Lettres à l’ancre, et que personne n’aura la curiosité de voir mon Histoire du concile, tandis que l’on attendra la sienne. Peut-être le pourra-t-on contenir dans les termes de la modestie, lors qu’il verra une critique de son D.C. de sa C.D.E.C.V. de sa vie D.J.C. [12] etc comme aussi de cette pretenduë belle oraison, qu’il prononça à T[urin] en présence de Madame la duchesse mere de S[avoie] [13] dans laquelle on verra des apostrophes de mon aimable et ma charmante princesse, comme d’un amant qui parleroit à sa maîtresse, et cent autres choses dont les seigneurs de cette cour furent scandalisez.

Si vous jugez à propos, Monsieur, d’inserer dans vos Nouvelles cette réponse, je vous prie que ce soit avec une déclaration, que je prétens profiter du conseil que le savant Mr Du Cange a donné en pareil cas au P. Papebroch [14] ; car si une fois je me piquois de répondre à toutes les chicanes, et à toutes les invectives de ceux qui sont en mauvaise humeur contre mes livres, ce ne seroit jamais fait, et par conséquent je me mettrois hors d’état de pouvoir employer plus utilement mon temps. Ces jours-ci j’ai obtenu le privilége pour un Traité de la flaterie, qui est un commentaire sur Tacite [15], qui à ce que j’espere sera achevé d’imprimé au commencement de février.

Notes :

[1] Voir Lettre 475, adressée par Antoine-Auguste Bruzen de La Martinière et Richard Simon à Bayle et publiée dans les NRL, octobre 1685, cat. vi, comportant une critique sévère de la traduction par Amelot de La Houssaye de l’ Histoire du concile de Trente de Pietro Sarpi.

[2] « franchement ami » et « franchement ennemi ».

[3] Amelot de La Houssaye attribuait ce « mémoire » à l’ abbé de Saint-Réal, comme on le verra plus loin dans cette même lettre, où il répond systématiquement aux quatre objections principales alléguées dans le « mémoire » publié par Bayle. Cette lettre paraît dans les Œuvres de l’abbé de Saint-Réal, suivie d’une « Réponse à Mr Amelot », sans date, dont rien n’indique qu’elle ait jamais été envoyée à Bayle : voir Saint-Réal, Œuvres, éd. Prosper Marchand (La Haye, 1722, 12°, 5 vol.), vol. v ; et (Paris 1757, 12°, 8 vol.), vi.2762-283, accompagnée (vi.284-292) d’une lettre de Richard Simon assumant la paternité de la première lettre du 27 octobre 1685.

[4] La première traduction d’ Amelot de La Houssaye semble être celle de l’ Examen de la liberté originaire de Venise (Paris 1677, 8°) d’ Alphonso de La Cueva.

[5] César Vichard de Saint-Réal, dit abbé de Saint-Réal (1629-1692) : sur lui, voir Lettre 81, n.47, et 48.

[6] Marco Antonio de Dominis (1566-1624), ancien archevêque de Spalato, résigna ses fonctions à la suite d’une querelle avec le pape Paul V et, en 1616, s’établit en Angleterre, où il fut nommé doyen de Windsor en 1619. Dans le premier volume de son grand ouvrage, De republica ecclesiastica libri [I]X [...] cum suis indicibus (3 vol. in-folio : vol.i, Londres 1617 ; vol. ii, Londres ou Francfort 1620 ; vol.3, Francfort, Heidelberg ou Hanovre 1622), il attaqua la suprématie du pape. Croyant pouvoir s’entendre avec le successeur de celui-ci, cependant, il dénonça l’Eglise anglicane comme schismatique et quitta l’Angleterre en 1622 pour retourner en Italie, mais il fut emprisonné par l’Inquisition comme hérétique relaps et mourut deux ans après. Traduction du passage attribué à Marco Antonio de Dominis : « Tous ont suivi jusqu’ici l’exemple des anciens en dressant un catalogue des livres des canons, où il fallait insérer tous ceux qui se lisent habituellement dans l’Eglise romaine, y compris les livres de l’Ancien Testament qui ne sont pas admis par les juifs, ce qui a été fait au concile de Laodicée sous le pontificat d’Innocent I er et au troisième concile de Carthage sous le pape Gélase. » Nous n’avons pas trouvé ce passage dans le volume de 1620 publié à Londres. On lit cependant dans le troisième volume (1622), livre VII, ch.1 et notamment §XXI, une discussion comparable qui fait allusion aux mêmes conciles, mais sans employer les ablatifs absolus incriminés par La Houssaye. On peut supposer que celui-ci se trompe d’auteur et cite par mégarde un historien ecclésiastique autre que De Dominis.

[7] La deuxième objection porte sur le statut du texte latin de la Bible : voir Lettre 475, p..

[8] La troisième objection porte sur la traduction latine fondée sur la Septante : voir Lettre 475, p..

[9] « streppole » est un mot dialectal qui correspond à « stoppie » en italien courant : « pour ne pas se perdre dans l’éteule ».

[10] La traduction par Amelot de La Houssaye de l’ Histoire du concile de Trente de Pietro Sarpi (Amsterdam 1683, 4° ; 2e éd. Amsterdam 1686, 4°, « reveuë et augmentée » ; 3e éd. Amsterdam 1699, 4°) porte le nom de deux imprimeurs : Pieter Blaeu (1637-1706) et Joan Blaeu (1650-1712) ; ils étaient tous deux fils de Joan Blaeu (1596-1673), célèbre cartographe et richissime collectionneur d’art. La famille figurait parmi l’élite de la ville d’Amsterdam : voir H. de la Fontaine Verwey, « Dr. Joan Blaeu, schepen, en zijn zonen », in : idem, Uit de wereld van het boek (Amsterdam, 1975-1979, 3 vol.), iii.165-182. La troisième édition porte aussi le nom de Johannes Janssonius van Waesberge, qui était sans doute, à en juger par le propos d’ Amelot de La Houssaye, impliqué dans l’impression dès le début. Voir sur la famille Janssonius van Waesberge : A.M. Ledeboer, Het geslacht van Waesberghe. Eene bijdrage tot de geschiedenis der boekdrukkunst en van den boekhandel in Nederland (Den Haag, Utrecht 1869).

[11] Sur la « contre-histoire » du concile de Trente par le cardinal Francesco Maria Sforza Pallavicino, S.J., Istoria del Concilio di Trento (Roma 1656-1657, folio), voir Lettre 475, n.5.

[12] Amelot de La Houssaye énumère les principales œuvres de l’abbé de Saint-Réal : Dom Carlos, nouvelle historique (Amsterdam 1672, 12°) ; Conjuration des Espagnols contre la République de Venise, en l’année 1618 (Paris 1674, 12°) ; La Vie de Jésus-Christ (Paris 1678, 4°).

[13] Il s’agit ici d’un petit texte de dix-neuf pages, composé par l’abbé de Saint-Réal, faisant l’éloge de la régence de Marie Jeanne Baptiste de Savoie : Panégyrique de la régence de Madame Royale Marie-Jeanne Baptistede Savoie, prononcée dans l’Académie de Turin, le 13 may 1680 (Turin 1680, 4°). Marie Jeanne Baptiste de Savoie (1644- 1724) fut duchesse de Genève de 1659 à 1724 et d’Aumale de 1659 à 1686. En 1686, elle vendit le duché d’Aumale à Louis Auguste de Bourbon, duc du Maine, fils naturel légitimé du roi Louis XIV et de Madame de Montespan. En mai 1665, elle épousa à Turin son cousin Charles-Emmanuel II (1634-1675), duc de Savoie et prince de Piémont, et donna naissance à un fils : Victor-Amédée II (1666-1732), duc de Savoie et prince de Piémont, qui succéda à son père à l’âge de neuf ans sous la régence de sa mère, et qui allait devenir roi de Sicile puis roi de Sardaigne.

[14] Nous n’avons pas trouvé la source précise de ce sage conseil donné par Du Cange au Père Papenbroeck, mais elle se trouve sans doute dans la Lettre du s[ieu]r N... [Du Cange], conseiller du roy etc., à son amy Monsieur Antoine Wion d’Herouval très renommé entre les sçavans de France au sujet des libelles qui de temps en temps se publient en Flandres contre les RR.PP. Henschenius et Papebrochius, jésuites (s.l. v. 1683, 4°). Date de la lettre, Paris 4 septembre 1682. Approuvée à Anvers le 13 février 1683. Il existe un exemplaire dans le catalogue collectif italien.

[15] Nicolas Amelot de La Houssaye, La Morale de Tacite. De la flatterie (La Haye s.d., 8°), ouvrage qui a dû paraître en 1686 d’après les indications données ici.

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