Lettre 512 : Jean Graverol à Pierre Bayle

• [Amsterdam, le 9 février 1686]

Monsieur,

On ne peut se resoudre qu’avec peine à vous écrire, parce qu’on craint de vous faire perdre des momens que tout le monde a sujet de ménager. C’est ce qui a suspendu jusqu’icy les remercîmens que je vous doy pour l’honeur que vous m’avez fait dans vos Nouvelles lettres [1]. L’acueïl que mon Eglise protestante justifiée par l’Eglise romaine a reçu du public m’a esté moins sensible que l’aprobation que vous donnez à l’endroit de ce livre que vous avez jugé digne de faire entrer dans le vôtre. Cet acueïl a esté néanmoins si favorable, qu’il m’a esté impossible de trouver chez les libraires un seul exemplaire de ce petit ouvrage, pour porter avec moy dans cette heureuse et agréable retraite où la Providence de Dieu m’a conduit [2].

Si mon frére aîné [3] estoit en estat de vous remercier de la maniere honeste et obligeante dont vous avez parlé de luy dans un des derniers volumes des Nouvelles de la république des lettres, je ne doute pas, Monsieur, que vous n’eussiez reçu desja des marques de sa reconnoissance. Mais suivant les derniéres lettres que j’ay reçues du Languedoc, la violence qu’on fait à sa conscience le rend incapable, non seulement / d’achever ses notes sur les lettres de Sadolet [4] qui n’ont point encore vû le jour, mais aussi d’en écrire luy même aux personnes qu’il honore le plus. Il n’avoit rien oublié pour se garentir de la cruelle nécessité où l’on a réduit une infinité de personnes. Il avoit tâché de se sauver sous l’habit d’un laquais. Ce moyen n’ayant pas reüssi, il s’estoit rendu marchand vendeur d’estampes et de petits livrets. Quelque déguisé qu’il fût, on le reconnut dans quelcun des lieux écartez où il alloit vendre sa marchandise, en s’aprochant peu à peu des limites du royaume. Il s’avisa d’un autre expédient, si grande estoit l’envie qu’il avoit de mettre au large sa conscience. Un jeune homme de ces provinces, nommé Mons r Tollius  [5] devoit revenir dans son pais. Il le pria de souffrir qu’il l’acompaignât comme s’il eût esté son gouverneur. Cette nouvelle metamorphose n’eut pas plus de succez que les deux autres. L’Eglise romaine, qui vouloit, à quelque prix que ce fût, qu’il devînt sa proye, luy fit dresser tant de piéges, qu’il ne put éviter de tomber entre ses mains. Les efforts des prestres et des moines et de l’ evêque de Valence [6], le fameux orateur du clergé de France, le judicieux auteur de la harangue qui a tant fait de bruit dans le monde, ce nouveau Simon qui par ses ruses fut cause de nos premiers malheurs ; le noir cachot où il le fit ensevelir, les soldats dont on remplit sa maison, les / grandes promesses qui luy furent faites, la peur qu’on luy donnoit de luy faire finir ses jours dans le fort de Brescou, la perte de son bien, la dispersion de toute sa famille, tout cela ne fut pas capable de l’affoiblir. Il n’a pû se laisser gaigner qu’aux larmes de sa femme, qui le conjuroit d’avoir pitié d’elle, par l’enfant qu’elle estoit sur le point de mettre au monde, et que ses grandes souffrances ont fait mourir dans ses entrailles. Il n’eut pas plûtôt cedé à ce puissant stratagéme que les ennemis de sa foy firent agir, qu’il se repentit de l’avoir fait. Dans peu de momens sa conscience se réveilla. Et pour reparer le tort qu’il luy avoit fait, il dit hautement qu’il n’iroit jamais à la messe. Vous savez, Monsieur, que nous ne sommes plus au temps de ceux qu’on appelloit libellatici [7]. Il faut assister au sacrifice, ou estre sacrifié au ressentiment de la plus cruëlle de toutes les réligions. On a eu pourtant quelque indulgence pour mon frére. Car on s’est contenté de le releguer à Carcassonne.

Je plains beaucoup moins Mons r Spon [8], qui est mort dans un païs de liberté, que ceux qui sont contrains de vivre dans cet affreux esclavage, ou la dureté des hommes fait moins souffrir les gens que les remords de leur conscience. Je regretterois plus que je ne fais la perte de cet excellent homme, si le peu de santé dont il jouïssoit depuis long temps n’y eüt préparé ses amis. Je suis / pourtant assuré que sa mort vient moins de cette cause que de la douleur que luy faisoient sentir les maux qu’il voyoit souffrir à l’Eglise de Dieu, pour la quelle il avoit un amour et un attachement à toute épreuve. Et il a bien fallu qu’il l’ait eu. Car on a mis tout en usage pour nous le ravir. Je ne pouvois m’empescher de m’aplaudir, d’avoir parmi mes auditeurs un homme qui faisoit plus d’honeur à la vérité par sa piété, qu’au corps des médecins par sa science, ni à la République des Lettres par les beaux ouvrages dont il l’enrichissoit de temps en temps. Je ne donne rien à l’amitié qu’il avoit pour moy, ni à l’estime que j’avois pour luy. La vérité seule me fait parler. Mons r son pére estoit sans contredit un homme rare et tres digne des beaux éloges que vous luy avez donnez [9]. Mais il mérite bien autant que vous dressiez à sa mémoire un semblable monument [10], qui luy fera, à mon avis, plus de gloire que les plus superbes inscriptions qu’on fait graver sur l’airain ou sur le marbre. Je n’ay jamais connu personne qui eût plus à cœur son salut, ni qui en prît plus de soin. Il preferoit à toutes les considérations du monde le service de Dieu, au quel il s’adonnoit sans faste et sans hypocrisie. Il aimoit sur tout à faire du bien aux pôvres. On n’en auroit rien sû pourtant, s’il se fût contenté d’en soulager quelques uns, luy qui ne passoit pas pour le plus riche médecin / de Lyon ; bien que nul ne luy disputât la gloire d’estre le plus habile de France. Mais il estoit impossible que le grand nombre des bonnes œuvres qu’il faisoit demeurât long temps caché. Son humilité estoit presque sans exemple. Et sa modestie pouvoit donner de la confusion à une infinité de personnes, qui n’estant pas capables de comprendre la moitié des choses que Mons r Spon pouvoit leur enseigner, osent faire plus de bruit que s’ils estoient aussi savans que luy. L’insensibilité qu’il avoit pour l’éclat de sa reputation n’estoit pas la moindre de ses vertus. Et je ne sçay si l’on ne doit pas estimer autant le plaisir avec le quel il entendoit louer ou il loüoit luy même les autres. Les fieres et violentes invectives de La Guilletiére [11] ne luy donnerent aucune altération. Et il se contenta, en le refutant modestement, de le convaincre invinciblement d’avoir fait en [un] fort petit volume cent treize fautes d’une tout autre nature • que celles que cet audacieux escrivain entreprit de luy reprocher. La fermeté de son esprit parut aussi dans la maniére dont il reçut l’affront que l’ illustre auteur que vous voyez de si pres luy fit dans un de ses incomparables ouvrages [12]. Il méprisoit également les louanges et les injures, parce qu’il estoit au dessus des unes et des autres. La bile sembloit ne point entrer dans la composition de son corps. Et il eût esté immortel, si les hommes ne / mouroient que par les emportemens de la colére. Son esprit et son cœur estoient toûjours dans une même assiette. On n’a peut estre jamais vû de flegme pareil au sein. Il parloit peu mais il parloit bien et sagement, et toûjours sans passion. Et ses réponses bréves, froides et seiches avoient souvent l’air des apophtêgmes des anciens philosophes, aus-quels il ressembloit aussi luy mesme en bien des choses. Quel dommage, disoient les prétendus catholiques, qu’un si honeste homme soit huguenot ! Le peuple n’admiroit pas d’avantage [13] sa vertu que les gens de lettres sa science. Ses productions, dont vous avez donné au public un fidelle catalogue, sont une preuve de son érudition dont on croit que le temps augmentera la force. En un mot, il estoit extraordinaire presque en toutes choses. Son merite luy attiroit moins d’envie qu’à nous [14]. Et comme si par sa sagesse il eût changé les cœurs de ses collégues et de tout le monde, nul ne luy envioit l’estendue de ses connoissances, qui pouvoit l’empescher d’envier la science de personne. Mais chacun estoit comme forcé d’envier à nôtre Religion la fidélité inviolable qu’il a toûjours conservée pour elle. Il a esté avantageux aux autres savans qu’il soit mort jeune. S’il eût vescu long temps, personne n’auroit paru savant auprés de luy. Voila, Monsieur, un beau champ que je / fournis à la delicatesse de vôtre plume. Comme personne ne connoissoit mieux Mons r Spon que moy, vous ne sauriez attendre de plus fidelle mémoire des endroits par où il mérite d’estre loüé.

Avant que de finir ma lettre, je vous prie d’agréer que je vous envoye un extrait fidelle des epitaphes de Germain Audebert et de son fils [15]. Si je les eusses reçües dans le temps qu’on me les avoient promises, je les aurois ajoûtées à la petite apologie latine de Théodore de Béze [16] qu’une occasion singuliére m’obligea de donner au public. Une piéce si autentique me paroit seule capable de mettre fin à la calomnie atroce dont on a jusques icy chargé la mémoire de cet excellent serviteur de Dieu, par quelque évasion qu’on tâche d’en éluder la force. Et vous rendrez un service signalé à la vérité, si vous donnez au public ce nouveau moyen de la défendre.

Pardonnez, s’il vous plait, la longueur de ma lettre au plaisir que je me suis fait de m’entretenir avec vous. Je briguois depuis long temps l’occasion de vous faire connoître que je suis avec une trés parfaite estime Monsieur votre trés humble et trés obéissant serviteur J. Graverol

A Amsterdam le 9 de fevrier 1686

Notes :

[1] Dans ses Nouvelles lettres critiques, lettre VI, §XI, Bayle fait une allusion élogieuse à l’ouvrage de Jean Graverol (1647-1718), L’Eglise protestante justifiée par l’Eglise romaine, sur quelques points de controverse (Genève 1682, 12°) : « Un de nos ministres a fait une réflexion qui peut avoir ici justement sa place. Il dit que l’aigreur qui paroît dans le stile de Calvin, “doit être imputée au siecle où il vivoit, qui n’étoit pas si poli que le nôtre ; [...] Qu’il faut distinguer les siecles des théologiens, comme les siecles des poëtes, et avoir quelque indulgence pour ceux qui se laissent emporter au torrent de la coûtume ; que si Calvin écrivoit aujourd’hui, il prendroit sans doute plaisir à se conformer à la douceur, et à la civilité du siecle où nous vivons.” Cela est fort bien pensé. Ce savant ministre joint à cela d’autres remarques qui méritent bien d’être luës. »

[2] Né à Nîmes, ministre à Lyon depuis 1672, Jean Graverol avait fui la France au moment de la Révocation et s’était réfugié à Amsterdam ; au cours de l’année 1686, il devait partir pour Londres et y devenir ministre. Lorsque Isaac d’Huisseau avait publié son projet de La Réunion du christianisme... (Saumur 1670, 12°), Graverol en avait composé une réfutation sous le titre De religionum conciliatoribus (Lausanne 1674, 8°) et sous le pseudonyme de Rolegravius (sur cette controverse, voir Lettre 10, n.33 et 34). A Londres, il devait publier un Projet de réunion entre les protestants de la Grande-Bretagne (Londres 1689, 8°), et proposer une réfutation de Thomas Burnet sous le titre : Moses vindicatus, sive asserta historiæ creatonis mundi aliarumque quales a Mose narruntur veritas, adversus T. Burnetii « Archæologias philologicas » (Amsterdam 1694, 12°).

[3] François Graverol (1636-1694) était avocat au présidial de Nîmes depuis 1661 et membre de l’Académie de Nîmes depuis 1682 ; numismate, il composa différents mémoires sur des curiosités archéologiques et recueillit les Sorberiana (Toulouse 1691, 12°), dont une nouvelle édition parut quelques années plus tard (Paris 1694, 12°). Bayle le mentionne dans les NRL, mai 1685, art. I, et septembre 1685, art. I ; voir aussi F. Rouvière, Le Cabinet de Graverol (Nîmes 1895).

[4] Dans les NRL de mai 1685, art. I, où il rendait compte des Anecdotes de Florence de Varillas, Bayle avait annoncé la parution de cet ouvrage : « On nous promet un ouvrage où nous apprendrons peut-être des particularitez touchant le pape Leon X qui ont échappé à M. Varillas. C’est une compilation des Lettres que le cardinal Sadolet écrivit au nom de ce pape à plusieurs princes chretiens. M. Graverol, avocat de Nîmes, qui doit nous donner ces lettres, les accompagnera de notes de sa façon. C’est un homme très-curieux et très-habile… » Ce livre de François Graverol ne vit jamais le jour (Haag, v.356).

[5] Il s’agit sans doute de Jacob Tollius : voir Lettre 354, n.2.

[6] Il s’agit ici de Daniel de Cosnac (1631-1708). D’origine limousine, il s’attacha à la maison du prince de Conti en qualité de gentilhomme et se trouva mêlé aux troubles de la Fronde ; il semble avoir fait le bon choix puisqu’il décida le prince à faire sa paix avec la Cour et resta lui-même fidèle à Mazarin . Cette attitude lui valut en récompense l’évêché de Valence et de Die, quoiqu’il n’eût que vingt-quatre ans (1655), et qu’il n’eût même pas reçu encore les ordres religieux. C’est lui qui prononça le sermon du mariage de Louis XIV et de Marie-Thérèse d’Autriche à Saint-Jean-de-Luz le 9 juin 1660. Il avait également célébré le mariage du prince de Conti avec la nièce de Mazarin, Anne-Marie Martinozzi le 22 février 1654 à Saint-Germain-l’Auxerrois, et il est généralement tenu pour l’auteur de la conversion du prince. Il devint aumônier et confesseur d’ Henriette d’Angleterre et du duc d’Orléans  ; il tomba en disgrâce auprès de ce prince et fut enfermé, sur sa demande, au Fort-l’Evêque. Il rentra cependant ensuite en grâce et obtint en 1687 l’archevêché d’Aix. Il mourut le 18 janvier 1708 à Aix. Graverol fait ici allusion à la Harangue faite au roi, à Versailles, le quatorzième juillet 1685, par Monseigneur l’illustrissime et révérendissime Daniel de Cosnac, évêque et comte de Valence et Die, assisté de Messeigneurs les archevêques, évêques, et autres députés de l’Assemblée générale tenue à Saint-Germain-en-Laye en ladite année 1685 (Paris 1685, 4°).

[7] A l’époque de la persécution de Dèce (vers 250), des milliers de chrétiens acceptèrent de faire des sacrifices aux dieux païens ou se procurèrent des « libelli » certifiant qu’ils avaient fait de tels sacrifices. Quand la persécution commença à diminuer, ceux qui avaient tenu ferme contre les persécuteurs furent d’avis de pardonner, après pénitence faite, ceux qui avaient seulement accepté des certificats (les libellatici), alors que ceux qui avaient réellement sacrifié aux dieux païens (les sacrificati) ne devaient être pardonnés que sur leur lit de mort. Ce jugement fut approuvé par saint Cyprien lors de son retour d’exil.

[8] Jacob Spon, dont l’éloge publié dans les NRL, février 1686, art. IX, est tiré de cette lettre ; sur sa mort, voir aussi l’éloge que lui consacre Minutoli dans sa lettre du 15 février 1686 (Lettre 517).

[9] Allusion à l’éloge de Charles Spon publié par Bayle dans les NRL, juillet 1684, art. V, et fondé sur une lettre adressée à Bayle par son fils Jacob Spon : Lettre 297.

[10] Bayle devait, en effet, tirer de cette lettre de Graverol son éloge de Jacob Spon, NRL, février 1686, art. IX.

[11] Sur la polémique entre Jacob Spon et Georges Guillet de Saint-Georges, qui écrivait sous le pseudonyme de La Guilletière, voir Lettre 160, n.123.

[12] Dans la préface (non paginée) de son Histoire du calvinisme et celle du papisme mises en parallèle, après avoir transcrit une lettre du 22 avril 1679 dans laquelle l’auteur de l’ Histoire de la ville et de l’État de Genève consent, sur la recommandation des censeurs, à pratiquer quelques coupes dans son manuscrit afin d’obtenir un privilège pour une édition française, Jurieu met en cause la probité de Spon : cette lettre, commente Jurieu, explique « cet enigme qu’on avoit peine à comprendre qu’un autheur protestant, en faisant l’histoire de la ville de Geneve, eust oublié des choses si essentielles en parlant de la reformation de cette ville. Il ne les avoit pas oubliées, mais il a eu la complaisance de les oster pour avoir une approbation et un privilege. On peut dire à monsieur Spon sans avoir dessein de le chagriner que s’il avoit bien voulu se passer de l’approbation de M. de Mezeray et de celle de M. Charpentier, il auroit eu plus de part à l’approbation du public, qui vaut bien celle de ces messieurs. […] Un autheur merite sur tout d’estre approuvé quand il fait ce qu’il doit faire, et un historien ne fait pas ce qu’il doit faire quand il omet par complaisance dans une histoire, des faits considerables. »

[13] Lapsus pour « moins ».

[14] « nous », les huguenots.

[15] Ces épitaphes ne nous sont pas parvenues. Bayle se contente de les décrire, NRL, février 1686, art. IX : « Ces épitaphes sont en effet une preuve d’une renommée éclatante et d’une estime la plus entière [de Théodore de Bèze] qui se puisse voir. Elles sont en lettres d’or sur un marbre noir attaché à la muraille de la galerie du cimetière de Sainte-Croix d’Orléans. Nous ne les insérons pas ici, comme M. Graverol nous en prie, car il est juste que nous lui laissions la gloire de les publier le premier, lorsqu’il donnera une 2. édition de l’apologie de Beze qu’il fit imprimer à Amsterdam dans l’année 1683 sous ce titre : De juvenilibus Theodori Bezæ Poematis epistola ad N.C. quâ Maimburgius aliique Bezæ nominis obstrectatores accuratè confutantur. »

[16] Pour le titre exacte de cette défense de Bèze, voir la note précédente.

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