Lettre 537 : Bénédict Pictet à Pierre Bayle

• [Genève, le 10 mars 1686] [1]

 

Monsieur Dubourg pasteur passant par la Hollande [2] et m’ayant prié de luy procurer la conoissance de l’incomparable autheur de la Nouvelle republique des lettres, j’ay crû, mon cher Monsieur, que vous ne le trouveriez pas mauvais. Je suis ravi de faire c[o]noitre à tout le monde que l’un des plus beaux esprits de notre siecle m’h[o]nore de son amitié [3] ; et je ne vous cache pas qu’il y a un peu de vanité dans la liberté que je • pren[ds] de vous adresser mes intimes amis au lieu que je devrois me contenter d’etre le votre sans me faire de féte de vous en adresser des miens. Il faut pourtant que vous m’excusiez, et que vous vous contentiez de vous plaindre en secret de m’avoir pour ami, sans me le faire c[o]noitre, car de l’humeur dont je suis, vous auriez beau me repousser je serois un peu opiniatre. Mais tréve de discours inutiles.

Je n’ay point vû ces derniers mois, ils ne sont pas encore venus [4]. Il me semble que dans l’un de vos mercures vous faisiez Hotman autheur du Junius Brutus [5], Vindicia c[o]ntra tyrannos, je ne scay, si je ne me trompe point car je n’ay pas presentement votre livre, mais si vous estes de ce sentiment, vous me permettrez de vous dire que ce livre a un autre autheur Langue[t] tres grand ami de Mr Duplessis [6], il y a une dissertation imprimée en Holande sur ce sujet ayez la curiosité de la lire. Vous y apprendriez / qu’Henri III fit demander à Mr Goulard pasteur de Geneve qui etoit l’autheur de ce livre, et si c’etoit Mr de Beze, et Mr Goulard se contenta de luy dire que Mr de Beze n’y avoit point de part, sans luy nommer l’autheur, quoy qu’il le sceut [7].

Vostre ami Mr Leger se prepare à disputer la chaire de philosophie [8], il dispose tous ses ferio et baroco [9] ; je ne doute pas que le succez du c[o]mbat ne luy soit avantageux ; nous en saurons des nouvelles au 1 er advis. Mr Banage doit avoir bien de la joye d’etre auprés de vous [10], et vous en avez aussi beaucoup d’etre auprés de luy. Ayez la bonté de l’embrasser pour moy : adieu mon cher Monsieur, h[o]norez de votre protection Mr Dubourg et procurez luy quelques unes de vos c[o]noissences [ sic][.] Aimez aussi encore un peu

Votre tres h[um]ble et tres obeissent serviteur Pictet

Permettez que j’asseure ici de mes profonds respects Mons r Du Bosc Mr de Jurieu, et Mr de Vernejou[l.]  [11] A Monsieur/ Monsieur Bayle professeur/ en histoire & en Belles Lettres/ a Roterdam •

 

Notes :

[1] La lettre de Pictet ne porte pas de date, mais Bayle a écrit, en haut de la feuille, à côté de l’adresse « Lettres de Mrs Pictet, Tronchin et Chouet, receues en avril 1686 ». Il semble raisonnable de supposer que ces trois lettres partirent de Genève en même temps et donc de dater la présente lettre par analogie avec celle de Chouet (Lettre 536), datée du 10 mars 1686.

[2] Pierre Du Bourg († 1706), pasteur depuis 1668, exerçait son ministère à Saint-Jean-de-Marvejols (Bas-Languedoc) jusqu’à la Révocation. Selon le témoignage de cette lettre, il semble qu’il se soit d’abord exilé à Genève avant de gagner les Pays-Bas en mars 1686. Il reçut vocation à Amsterdam et prêcha dans la seconde Église wallonne de la ville. Voir H. Bots, « Les pasteurs français au Refuge des Provinces-Unies : un groupe socio-professionnel tout particulier, 1680-1710 », in J. Häseler et A. McKenna (éd.), La Vie intellectuelle aux Refuges protestants (Paris 1999), p.35-36.

[3] Sur Bénédict Pictet, qui, ayant fait la connaissance de Bayle à Genève, avait effectué sa peregrinatio academica avec Antoine Léger et était retourné ensuite à Genève, voir Lettres 27, n.4, et 84, n.4, 118, n.9, et 204, n.4.

[4] C’est-à-dire que Pictet n’a pas vu les derniers numéros des NRL.

[5] Dans les NRL de septembre 1684, art. VI, Bayle avait indiqué qu’on croit que le nom de Junius Brutus est un pseudonyme d’« Hottoman », autrement dit de François Hotman.

[6] Hubert Languet (1518-1581), collaborateur de Philipp Mélanchthon et envoyé comme diplomate en France par l’ Électeur Auguste de Saxe, a longtemps été considéré comme l’auteur du Vindiciæ contra tyrannos, traité monarchomaque que la recherche attribue aujourd’hui plutôt à Philippe Duplessis-Mornay . Voir l’édition critique de la traduction française de 1581 des Vindiciæ, établie par A. Jouanna, J. Perrin, M. Soulié, A. Tournon et H. Weber (Genève 1979), et, sur Duplessis-Mornay, ses Mémoires et correspondance. Pour servir à l’histoire de la Réformation et des guerres civiles et religieuses en France sous les règnes de Charles IX, de Henri III, de Henri IV et de Louis XIII, depuis l’an 1571 jusqu’en 1623, éd. A.-D. de La Fontenelle de Vaudoré et P.-R. Auguis (1824-1825) (Genève 1969), ainsi que les études de H. Daussy, Les Huguenots et le roi : le combat politique de Philippe Duplessis-Mornay (1572-1600) (Genève 2002), de D. Poton, Duplessis-Mornay (1549-1623), le pape des huguenots (Paris 2006) et de N. Salliot, La Rhétorique dans la théologie : les controverses religieuses en France sous le règne d’Henri IV. Autour du « Livre de la Saincte Eucharistie » de Philippe Duplessis-Mornay (Paris 2009). La Dissertation concernant le livre d’Etienne Junius Brutus, imprimé l’an 1579 sera insérée par Bayle sous forme d’article dans son Projet de Dictionnaire critique de 1692 et publiée de nouveau dans le IV e volume du DHC. Au premier paragraphe de cette Dissertation, Bayle relève une erreur de Deckherr dans son ouvrage De scriptis adespotis, qui fait précisément l’objet de sa correspondance avec Almeloveen (Lettres 527, 529, 531) à la date de la présente lettre. Nous assistons donc ici à la naissance d’un débat qui sera crucial au moment de la publication de l’ Avis aux réfugiés : voir l’édition critique de ce dernier texte établie par G. Mori (Paris 2007), et les travaux de L. Simonutti : « Fondements absolutistes et républicains de la tolérance. Projets religieux et politiques au temps du Roi-Soleil », in La Tolérance, Colloque international de Nantes, mai 1998, Quatrième centenaire de l’édit de Nantes (Rennes 1999), p.87-97 ; « Pierre Bayle versus “les Elèves de Junius Brutus”. Théorie de la connaissance, scepticisme, résistance légitime », in Wissen, Gewissen und Wissenschaft im Widerstandsrecht (16.-18. Jh), dir. A. De Benedictis et K.-H. Lingens (Frankfurt am Main 2003), p.251-265 ; « The Huguenot debate on toleration », in The Enlightenment World (London, New York 2004), p.65-77 ; « “Absolute, not Arbitrary, Power” : Monarchism and Politics in the Thought of the Huguenots and Pierre Bayle », in Monarchisms in the Age of Enlightenment : Liberty, Patriotism, and the Public Good (Toronto 2007), p.45-59 ; « Le masque de Junius Brutus. Bayle politique », in H. Bost et A. McKenna (dir.), Les « Eclaircissements » de Pierre Bayle (Paris 2009).

[7] Bayle cite la Dissertation de Gijsbert Voet (Voetius) dans sa Dissertation sur Junius Brutus : Théodore Tronchin ayant posé à Simon Goulart la question de l’attribution de cet ouvrage, ce dernier feignit de ne pas connaître l’auteur et le fit imprimer par Thomas Guarin. « Mr Voet, professeur en théologie à Utrecht, homme d’une lecture immense, aurait peut-être ignoré toute sa vie comme Grotius, et Rivet, et Desmarets, ce dénouement de Théodore Tronchin, si l’on ne se fût avisé de réimprimer à Amsterdam les Vindiciæ contra Tyrannos l’an 1660, et d’ajouter après ces paroles, Stephano Junio Bruto Celta, cette queue, sive, ut putatur, Theodoro Beza auctore. Mrs de Genève, ayant su cela, croyoient qu’il ne falloit point laisser le nom de Théodore de Beze sous cette fausse imputation. Ils craignirent que sa mémoire n’en fût flétrie [...] A ces causes, et autres bonnes considérations à ce les mouvans, Mrs de Genève écrivirent au magistrat d’Amsterdam les preuves de l’innocence de Théodore de Beze ; et c’est apparemment par-là que Mr Voet vint à la connoissance du mystère révélé par Simon Goulart [de l’attribution à Hubert Languet]. Quoi qu’il en soit, il publia en 1662 une dissertation anonyme, qu’il inséra quatre ans après au quatrième volume de ses thèses ; et il fit voir là-dedans par plusieurs raisons, que Théodore de Beze n’étoit point Junius Brutus, et s’étendit fort au long sur Hubert Languet. » ( Dissertation, in DHC, éd. 1740, iv.572, §IX). C’est apparemment à cette même dissertation de Voetius que Pictet renvoie Bayle dans la présente lettre.

[8] Sur ce concours pour la chaire de philosophie à l’université de Genève, où Antoine Léger, Dominique Beddevole et Jean Sarasin étaient candidats, voir Lettre 536, n.4.

[9] « il dispose tous ses ferio et baroco » : Bayle cite en exemple les noms de deux des divers modes du syllogisme. Ce sont surtout les voyelles qui donnent à ces termes mnémoniques médiévaux et rébarbatifs leur signification en tant qu’elles indiquent le genre de proposition qui est en question : universelle ou particulière, positive ou négative.

[10] Jacques Basnage, que Pictet avait également connu à Genève dans le petit cercle littéraire autour de Bayle et Minutoli, était arrivé à Rotterdam, après la destruction du temple du Grand-Quevilly (à Rouen), en octobre 1685 : voir G. Cerny, Theology, politics and letters at the crossroads of European civilization. Jacques Basnage and the Baylean Huguenot Refugees in the Dutch Republic (Dordrecht 1987), p.50-51.

[11] Pictet salue les pasteurs de Rotterdam Pierre Du Bosc et Pierre Jurieu ; sur Daniel de Vernejoul, pasteur d’Arnheim, qui avait remplacé Phinéas Piélat comme pasteur de l’Eglise wallonne de Rotterdam pendant trois mois en 1683, voir Lettre 224, n.15.

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