Lettre 542 : Gregorio Leti à Pierre Bayle

Amsterdam ce 26 mars 1686

Monsieur

J’ay trop d’estime pour vos merites et trop d’inclination de vous rendre avec un veritable zele service pour trover à redire à touts ce que vous faites à mon esgard, cepandant comme vous me temoignés mon cher Monsieur de l’affection et que je la croy entierament sincere [1], je vous prie de me permettre de vous dire avec la meme sincerité avec laquelle je vous honnore et je vous estime que vous adjoutés trois endroits come vous le pourrés voir dans les pages que je vous marque ; premierement vous dites que je suis mal satisfait de cette ville [2], bien loin de cela je l’ay rendu de service tres considerable depuis que je suis sorty de Geneve et Messieurs meme de la ville ne sont pas de ce sentiment, et en effet en la lettre / que le Conseil de Geneve escrivit à Mons r le professeur Spanhem affin de me parler sur l’impression de cette histoire marquoit positivement [ :] nous sommes fort bien persuadé de l’affection de Mons r Leti envers nostre ville nous l’ayant fait paroistre en plusieurs rencontres quoy que pour tant se plaigner d’estre malcontens de quelque[s] uns de nos citoyens [ sic] de sorte que je ne suis mal satisfait de la ville de Geneve ce pourquoy je vous prie Mons r de rendre justice et aux uns et aux autres en adjoustant les paroles de quelques particuliers de cette ville. Je vous prie aussy Monsieur Bayle de vouloir changer ces paroles la Suisse nous apprendra si cette conjecture a esté bonne [3] car il semble comme si vous voulois inciter car je scay que vous me pourriés rendre cent raisons là dessus mais je vous prie de les oster si faire se peut pour me mieux ob[l]iger et • d’adjouster quelque mots touchant la negotiations[.] /

J’ay volu adjouster dans les observations que je vous ay envoyé le reproche que vous me faites sur ce que je me suis trop estendu dans mes persecutions [4] mais vous Mons r l’annoircy jusque à la plus haute offense que vous me scaurois faire car il n’a rien que j’haisse plus dans ce monde que la senteur de vangence et cepandant vous m’appellés vendicatif positivement en vous contradisant en tout le reste que vous dites m’obliger. Je vous prie donc de toute mon ame de changer les mots se vanger car vous affirmé une chose contre ma conscience vous porriés pour tant dire s’irriter se transporter ou quelque autre mot plus doux[.] Je vous prie d’excuser ma liberté[,] de me pardonner de la peine, de la despance que je vous fay / et de croire que je songe avec un veritable cœur à tout ce qui concerne vostre gloire et vos interes comme estand vostre tres humble et tre[s] obbeissa[nt] ser[viteur] Leti

Je prieray Monsieur Roger [5] de m’imprimer la feuille jusque à vostre responce[.]

Notes :

[1] La lettre de Bayle à Leti est perdue : elle devait accompagner les épreuves du compte rendu de l’ Histoire de Genève, à paraître dans les NRL, mars 1686, art. IX : voir Lettre 540, n.1.

[2] Bayle modifie sa formule conformément à la demande de Leti : « mal satisfait de quelques particuliers de cette ville ».

[3] Bayle semble avoir suivi la demande de Leti, car cette formule a disparu de son compte rendu.

[4] Bayle adoucit sa formule : « Je ne trouve pas mauvais qu’il ait imité cet ancien sculpteur, qui a fourni tant de belles comparaisons aux théologiens, lors qu’ils ont voulu nous apprendre que Dieu a imprimé son nom dans toutes ses créatures ; mais je le supplie de trouver bon que je désapprouve, qu’il se soit si fort étendu sur les persécutions qu’il dit qu’on lui a faites à Genève. Il eût mieux fait, ce me semble, de n’en dire qu’un petit mot, et de ne pas traiter ses ennemis comme il le fait de temps en temps. J’avouë que les historiens qui croyent avoir reçû des offenses, ont bien de la peine à n’en témoigner pas leur ressentiment dans leurs écrits ; il seroit aisé d’en nommer plusieurs qui ont imité Hérodote dans la vengeance qu’il tira des Corinthiens, en supprimant mille choses qui leur étoient glorieuses, et en les faisant fuïr lâchement de sa pure liberalité à la journée de Salamine ; mais après tout il est plus louable de ne pas faire savoir au public la peine qu’on a de se surmonter. Il est vrai que les villes les plus florissantes ont intérêt de ménager une plume comme celle de Monsieur Leti... ».

[5] Il s’agit très probablement du libraire-imprimeur amstelodamois Robert Roger : voir Lettre 414, n.4, et 528, n.6.

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