Lettre 592 : M. Vantier à Pierre Bayle

[Lille, le 7 juillet 1686]
[Pierre trouvée dans l’uterus.] Il est mort en cette ville [1] le 25 de mai dernier une femme veuve âgée de 72 ans, qui a porté l’espace de 32 ans une hernie inguinale de la grosseur d’un œuf d’oye avec beaucoup d’incommoditez, et qui quelques mois avant sa mort avoit été delivrée d’une hydropisie de 18 mois d’une maniere assez particuliere, car il lui prit un flux de bouche, et il parut deux vessies l’une vers le nombril et l’autre sur la cuisse, qui s’ouvrirent d’elles-mêmes, et il se fit par ces trois voyes comme par autant de ruisseaux une décharge d’eau si abondante, que de grosse et enflée qu’étoit cette femme elle devint en très-peu de temps toute extenuée, et semblable à un squelete. Un accident aussi extraordinaire que celui-là donna occasion à M rs Herreng, medecin, et Bigot, chirurgien [2], qui l’avoient traitée pendant sa maladie, d’en rechercher la cause. Ils ouvrirent ce corps et trouverent que la passion iliaque, que le vulgaire nomme le miserere, dont cette femme étoit morte, avoit été causée par l’insertion ou étranglement de l’intestin cœcum, dans l’anneau inguinal du muscle oblique descendant, autour duquel il y avoit des chairs adherentes qui avoient produit cette hernie qu’elle avoit portée si long-temps ; et passant plus avant dans l’interieur, ils remarquerent que l’ epiploom ou la coeffe étoit fort gâtée, et presque toute consumée, et que le reste des entrailles, à l’exception du foye et de la ratte, étoient fort alterez tant par l’inflammation et gangrene de l’intestin cœcum qui s’y étoient communiquées, que par la méchante qualité des eaux qui avoient sejourné dans la capacité de l’abdomen. Comme cette femme avoit été affligée 15 à 16 ans durant, et jusques à sa mort, d’une difficulté d’uriner avec des douleurs insupportables à la région des lombes, de l’os pubis, et du perinée, il leur vint en pensée de chercher la cause de cet accident dans la vessie et dans les reins ; mais les ayant ouverts ils les trouverent sans gravier : ils n’esperoient plus de trouver la cause de cet accident, quand par hazard touchant encore une fois la vessie et la pressant, ils trouverent de la resistance et une dureté assez grande qui venoit de la matrice qui leur sembla d’abord schireuse* ; mais en ayant fait l’incision, ils furent fort surpris d’y rencontrer une grosse et grande pierre qui en remplissoit toute la capacité, considérablement dilatée à cause que ce corps étrange la pressoit de tous côtez, en telle sorte qu’il en avoit toute la figure. La premiere table de cette pierre est d’une matiere friable et qui se detache fort aisément : l’interieur est plus solide, mais fort poreux, car elle ne pese que 4 onces, et de la grosseur et grandeur qu’elle est, elle peseroit plus d’une livre, si la matiere en étoit plus condensée. Bien des gens ont vû une pareille decouverte dans les auteurs. Cette production extraordinaire de la nature m’avertit de mettre dans cet endroit du journal la fille à cornes, dont j’ai dit un mot le mois dernier [3].

Notes :

[1] Par analogie avec la Lettre 491 du 23 décembre 1685 – elle aussi observation médico-chirurgicale envoyée, comme celle-ci, de Lille – nous croyons plausible de lui donner Vantier pour auteur. Il était médecin à Lille ; nous n’avons aucune autre information sur lui.

[2] Mrs Herreng, médecin, et Bigot, chirurgien, à Lille : nous ne savons rien d’autre sur eux.

[3] Sur la « fille à cornes », voir Lettre 570 de Jacques Sylvius, annoncée dans les NRL, juin 1686, art. IX, in fine, et publiée à la suite de la lettre de Vantier en juillet 1686, art. VI.

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