Lettre 60 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

A Ro[uen le] 26 juin 1674

Je croiois mon cher Monsieur, que quand je serois en une grande ville, j’aurois de la matiere à revendre pour faire des lettres, cependant je ne fus jamais si sec ni si sterile que je me le trouve. Je n’ai point encore bien etabli mes habitudes avec m[essieu]rs les curieus, je n’ay pas encore fait mes visittes ; avec le tems il pourra etre que j’aurai plus de quoi vous entretenir. Pour le present je vous prie de vous contenter de ce maigre billet, à qui vous devez d’autant plus d’indulgence qu’il n’est en ce miserable etat que parce que le desir de vous asseurer de la continuation de mon obeissance ne m’a pas permis d’attendre que mes provisions fussent faittes. J’ai fait comme ces messagers qui pour trop souhaitter de devancer tous les autres, partent •avant que d’avoir leur charge ordinaire.

Ce me seroit un grand refuge si je pouvois vous entretenir des affaires generales, mais outre que ce seroit sus Minervam [1], je trouve qu’envoyer des nouvelles à Geneve c’est justement porter des pommes en Normandie, ou pour le dire en latin noctuam Athenas [2]. Il est certain que vous etes beaucoup plus curieux dans les repub[liques] qu’on ne l’est ailleurs, et quoi qu’on coure icy fort avidement apres la Gazette d’Amsterdam qui vient 2 fois la semaine, c’est plutot pour savoir s’il y a quelque raillerie contre le pape, ou quelqu’un des cardinaux, ou les peres de la Societé, que pour s’y instruire des nouvelles de la guerre [3]. A Geneve on se connoit si bien en nouvelles qu’on discerne d’abord à les entendre, de quel pays on les apporte. Ce qui me fait souvenir de ces frians [d]ont parle le satyrique, qui savoient dire dés la premiere veuë, de quel climat ou de quel rivage venoient tels ou tels poissons

Ostrea callebat p[rim]o deprendere morsu

Et semel aspecti dicebat littus echini [4] .

Par icy on est beaucoup plus duppe. Mais j’ay beau me deffendre ; faute de toute autre chose je suis contraint de faire le nouveliste*.

Le bruit court fort icy d’une bataille donnée entre Mr de Turenne et le duc de Lorraine, et constamment on dit que Mr de Turenne a batu les Lorrains et leur a tué beaucoup de monde [5]. L’on ne parle point encore que les Hollandois ayent fait aucune descente* [6] dequoi il y a sujet de s’etonner, veu les excessives et immenses sommes qu’il faut pour entretenir une si nombreuse flote. Mais puis que sur terre on voit des armées prodigieuses qui ne font que manger le pays où elles campent, ne faut il pas que sur mer on se contente de se promeiner ? C’est une moquerie que de voir le plus grand capitaine de l’Europe [7] etre à rien faire dans le Pays Bas avec une armée que l’on fait passer po[ur] tres nombreuse. Les Hollandois et les Espagnols ont encore quelque excuse, que se voyans en tete un ennemy dont le nom seul etonne*, ils se tiennent sur leurs gardes.

Il n’y a gueres de livres nouveaux. [Madam]e de Villedieu est toujours en campagne. On a imprimé 2 tomes de ses Œuvres melées [8] , 2 autres tomes d’un roman appellé Ariovistus [9]. Il y a une Nouvelle methode pour bien parler et prononcer le francois [10], qui est asses estimée. Le jesuite Meimbourg a publié l’ Histoire de l’arrianisme avec un discours de la naissance et du progrés de l’heresie de Socin [11], et l’ Histoire des iconoclastes [12] . Ces livres sont bien ecrits, et remplis de beaucoup de connoissance dans l’histoire.

L’Academie de Caen a fort perdu en la mort de Mr de Brieux le plus grand poete latin qui fut en France, et fort versé dans les belles lettres. Il a laissé un fils qui est ministre [13], lequel sera riche de 20 à 30 m[ille] livres de rente. J’ay leu un traitté du d[i]t Mr de Brieux où il recherche l’origine de quantité de facons de parler proverbiales, comme, reduire à quia, batir des chateaux en Espagne, etc. [14] Il dit des choses fort jolies, mais quelquefois il en dit aussi qui ne le sont pas. C’est un marchand melé.

Je vous prie mon cher Mr de me donner de vos nouvelles, et de Mr le comte [15]. C’est v[ot]re tres humble serviteur et tres cordial amy qui vous en prie[.]

 

A Monsieur / Monsieur Minutoly / le fils / A Geneve

Notes :

[1] Sur cette expression, voir Lettre 17, n.41 et Lettre 42, n.5.

[2] Voir Cicéron, Epîtres à son frère Quintus, ii.xv (ou xvi).4 : « envoyer des chouettes à Athènes ». L’expression signifie « porter de l’eau à la rivière ».

[3] Bayle découvre que la Gazette d’Amsterdam arrive en France aussi bien qu’à Genève, mais que les protestants qui la reçoivent n’y cherchent que des pointes anti-romaines ou des attaques contre les jésuites. Autrement dit, ils ne s’intéressent pas au fait qu’ils peuvent en alimenter une attitude critique à l’égard de la Gazette française et s’en servir pour relativiser sa présentation perpétuellement favorable aux armes françaises et aux décisions politiques de Louis XIV.

[4] Juvénal, Satires, iv.142-43 : « Il distinguait du premier coup de dent l’origine d’une huître et, d’un coup d’œil, il disait le parage d’un hérisson de mer. »

[5] Sur la bataille de Sintzheim, voir Gazette, extraordinaire n o 77 du 4 juillet, et n o 80 du 10 juillet 1674.

[6] Sur les rumeurs qui coururent sur la menace passagère de Belle-Isle par la flotte hollandaise, voir Lettre 57, n.10.

[7] C’est-à-dire, Condé qui commandait les forces françaises en Flandre.

[8] M.-C. Desjardins, dite Mme de Villedieu, Œuvres meslées (Rouen 1674, 12 o, 2 vol.). Sur cette édition, devenue rarissime, et le contenu de ces volumes, voir Cuénin, Roman et société, ii.41-43.

[9] Bayle semble commettre ici une erreur d’attribution : voir [ Anne de La Roche-Guilhem] (1644-1710), Arioviste, histoire romaine (Paris 1674, 12 o, 2 vol.). Apparemment inconnue de Bayle et des lettrés protestants de Rouen, cette romancière était réformée et quitta la France après la Révocation : voir A. Calame, Anne de La Roche-Guilhem, romancière huguenote (Genève 1972).

[10] Voir Nouvelle methode de la langue françoise divisée en quatre parties, dont la premiere est la prononciation des sons en general, la seconde est la prononciation en lisant, la troisieme, la grammaire et la quatrieme, l’euphonie ou bonne prononciation du mot en parlant (Paris 1674, 12 o). Le privilège indique que l’ouvrage est du sieur d’Aisy ; on ne sait rien sur ce grammairien, qui se prénommait Jean et qui a publié deux autres ouvrages en 1685.

[11] Cette orthographe du nom de Louis Maimbourg (1610-1686) – à qui Bayle consacrera un article du DHC – était assez répandue à l’époque. En fait, ce jésuite devait être sécularisé en 1681, son gallicanisme militant ayant déplu à Rome. Bayle parle ici de son Histoire de l’arianisme depuis sa naissance jusqu’à sa fin, avec l’origine et le progrès de l’hérésie des sociniens (Paris 1673, 4 o, 2 vol.).

[12] L. Maimbourg, Histoire de l’hérésie des iconoclastes et de la translation de l’Empire aux François (Paris 1674, 4 o). Maimbourg n’était pas un érudit mais un agréable vulgarisateur en même temps qu’un polémiste, presque aussi hostile aux jansénistes qu’aux protestants. Bayle finira par juger sévèrement les Histoires de Maimbourg, voir Critique générale, I-V, et Whelan, The Anatomy of superstition, p.59-86.

[13] Jacques Moisant de Brieux (1614-1674) venait de mourir. Son fils, Robert Moisant de Brieux, était depuis 1665 pasteur à Senlis. Il allait épouser à Paris, en 1675, Anne-Madeleine, fille de Gaspard de Masclary, ancien de Charenton que Bayle connaîtra plus tard en Hollande. Bayle y rencontrera aussi assurément Robert Moisant de Brieux, qui fut pasteur extraordinaire à Rotterdam de 1686 à 1689, année de sa mort.

[14] Jacques Moisant de Brieux, Les Origines de quelques coutumes anciennes et de plusieurs façons de parler triviales, avec un vieux manuscrit en vers touchant l’origine des chevaliers bannerets (Caen 1672, 12 o).

[15] C’est-à-dire, le comte de Dohna.

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