Lettre 62 : Pierre Bayle à Jean Bayle

[Rouen, le 19 septembre 1674]
M[onsieur] et t[res] h[onoré] p[ere],

Je vous apprens qu’enfin j’ai eté asses heureux pour recevoir celle qu’il vous a pleu de m’ecrire du lieu de v[ot]re naissance [1], le mois d’aout passé. C’est la 4me depuis 4 ans que j’etois sorti de France [2]. J’ai eté surpris que vous me demandiez pourquoi j’ay changé de poste [3], car je vous en ai deduit* les raisons tres amplement en une infinité de lettres que je vous ai ecrittes depuis un an en ça*, et dont sans doutte* une partie vous a eté rendue [4]. Dés que ce dessein me vint je vous en demandai non seulement votre avis, mais aussi vos ordres. Je reiterai mes instances voyant que je ne recevois point de reponse, enfin je vous marquai que si vos ordres ne me venoient pas à la mi-mars de cette année 1674 je prendrois votre silence pour aveu. J’ai fait si liceat parvis componere magna [5] , comme font tous les jours ces grandes armées qui sont sur pied et contre la France, elles decampent de par tout où il ne se trouve point de fourrage ni de vivres, et •changent leurs quartiers* pour cette raison toutes les semaines. Cela veut dire que je n’ai rien veu à faire pour moi dans le pays où j’etois, et qu’ainsi j’ay tourné ailleurs pour essayer d’autres routes. Je voulois ne rien faire sans votre participation. Je vous priai de me fournir votre instruction sur ce que j’avois à faire, d’examiner le peril qu’il y pourroit avoir, et je vous declarai que je me soumettrois à tout ce que vous m[on] t[res] h[onoré] p[ere] et nos bons amis trouveroient à propos [6]. Je vous avouë que je n’ai pas peu eté confirmé dans le mepris que j’ay fait de tous les hazards, par votre silence. Car disois je en moi meme, si on jugeoit le peril extreme, seroit il possible qu’on ne m’avertit pas de ne rien bouger qui tacet consentire videtur [7] .

Faites moi savoir s’il vous plait par votre premiere lettre si vous avez receu environ le mois de may un gros paquet dont un Gascon de mes amis etoit porteur [8]. Et au reste avant q[ue] de partir de Montauban etablissez une bonne correspondance qui me donne de moyens faciles de vous donner de mes nouvelles et d’en recevoir des votres. Je vous l’ay deja dit, le grand secret est de payer ponctuellement à Garrel ou à un autre, le[s] frais de la poste, luy avancer un ecu et luy promettre que selon le role qu’il fera vous le rembourserez ; cela etant bien etabli vous etes pour recevoir bien souvent de mes lettres ; mais afin que j’en recoive des votres, il faut les adresser à Paris au tailleur [9], suivant la suscription que j’ay marquée et les faire mettre au bureau de Thoul[ouze] ou de Montauban. Puis q[ue] le d[i]t tailleur sait de mes nouvelles, je ne ferois pas difficulté de luy ecrire si je savois son adresse, car co[mm]e vous verrez dans le billet cy joint [10] je ne suis guere ancré en cette ville de Normandie et j’y suis co[mm]e l’oiseau sur la branche [11], de sorte que les bons offices du compatriote [12] ne sont pas à refuser pour moi. Je vous demande donc la grace de luy ecrire promptem[en]t qu’il negocie avec Mr Bourdin [13] sa succession pour moi, et en luy recommandant le secret, donnez luy mon adresse, afin que si l’affaire s’ajustoit, on m’en avertit à tems. Il faut de la diligence, car pour une condition* à Paris ; il y a cent postulans qui n’oublient rien pour se supplanter les uns les autres.

Je prie Dieu de vous conserver longuem[en]t en santé avec m[a] t[res] b[onne] et h[onorée] m[ere] que j’embrasse mille fois avec tous les respects imaginables ; je souhaitte aussi que vos compatriotes changent l’episcopat pour le mieux [14]. Le sujet pourquoi vous sejournez dans le lieu natal etant lugubre, j’y ai pris la part q[ue] je devois [15]. Je suis avec toute sorte de respect et de reconnoissance, M[onsieur] e[t] t[res] h[onoré] p[ere], v[ot]re etc.

Rouen le 19 septemb[re] 1674

Notes :

[1] Montauban, où Jean Bayle était né le 3 mars 1609.

[2] Bayle est arrivé à Genève le 2 septembre 1670 ; aucune des lettres de Jean Bayle ne nous est parvenue.

[3] Bayle fait allusion ici à son départ de Coppet quelques mois auparavant.

[4] Voir par exemple les Lettres 46 et 59, et les allusions faites à des billets aujourd’hui perdus dans la Lettre 58.

[5] « S’il était permis de comparer les grands événements aux petits. » Bayle inverse plaisamment un passage bien connu de Virgile ( Géorgiques, iv.176) : « si parva licet componere magnis » : s’il est permis de comparer les petites choses aux grandes.

[6] Sur les risques encourus par un relaps, voir Lettre 58, n.4.

[7] « Qui ne dit mot, consent. »

[8] Il y a tout lieu de penser que Bayle désigne ici les Lettres 46 et 47, auxquelles était vraisemblablement jointe la Lettre 30, ainsi que les Lettres 35, 36 et 37, écrites en juillet 1673. On mesure ici la lenteur de la transmission du courrier vers un petit bourg écarté comme Le Carla et l’isolement, un peu vertigineux, auquel il vouait Bayle. On ne sait qui était le Méridional qu’il avait chargé de porter ses lettres à sa famille.

[9] Il s’agit d’ A. Ribaute, dont le pseudonyme était M. Carla : voir Lettre 59, n.4.

[10] Il s’agit probablement de la Lettre 59, du 26 juin précédent ; déçu par son poste de Rouen, Bayle envisagea tout de suite de chercher autre chose.

[11] Bayle est à Rouen, chez M me de La Rive : voir Lettre 59, p.284. Il avait passé le plus clair de l’été dans un rôle partiel de régisseur, à Lamberville, près de Bacqueville-en-Caux, à une dizaine de kilomètres au nord de Rouen, dans la propriété de campagne des parents de son élève. On l’y avait envoyé en compagnie de l’enfant et il s’y morfondit pendant plusieurs semaines : voir Lettres 64 et 66. Les conditions d’isolement y étaient beaucoup plus sévères que celles qui l’avaient incité à quitter Coppet et le service des Dohna. Il semble par ailleurs avoir été vite rebuté par le jeune âge de son pupille et par son peu d’ardeur pour l’étude.

[12] C’est-à-dire, Ribaute.

[13] André de Bourdin, pasteur au Mas d’Azil, était cousin de la mère de Bayle. Il est question ici d’un de ses fils, très probablement de Charles, qui devait être consacré pasteur en 1677. Précepteur à Paris, il souhaitait retourner chez lui et se cherchait un successeur, comme on le verra par la suite : voir Grenier-Fajal, Biographie de Charles de Bourdin, p.27 ; Lettre 63, n.6, et Lettre 66, n.6.

[14] L’évêque de Montauban, Pierre de Bertier (1606-1674) était mort accidentellement le 28 juin, voir Gazette n o 107, nouvelle de Montauban du 26 août 1674. Nommé coadjuteur dès 1634, avec mission de lutter contre les protestants, il leur avait créé bien des problèmes et les huguenots montalbanais se demandaient anxieusement si son successeur serait pour eux un adversaire aussi redoutable. Ce fut Jean-Baptiste-Michel Colbert de Saint-Pouange et de Villarcerf (1640-1710) qui fut désigné le 21 septembre 1674 comme évêque de Montauban. Il était aussi hostile aux huguenots que son prédécesseur. La carrière de ce prélat, qui allait devenir, le 15 août 1686, archevêque de Toulouse, a été évidemment facilitée par sa parenté. Par sa mère, Claude Le Tellier, Colbert de Saint-Pouange était petit-fils du chancelier – et donc neveu de Louvois et de l’archevêque de Reims – tandis que son père était cousin germain du ministre Colbert.

[15] Jean et Jacob Bayle avaient fait le voyage de Montauban pour y recueillir la succession de David Bayle, oncle de Jean, qui venait d’y mourir sans postérité, le 20 juillet 1674. Par un testament en date du 19 avril 1670, il instituait pour héritiers deux de ses petits-neveux, Jacob Bayle et Joseph Isnard. Pour que Jacob Bayle pût hériter sans entraves, il fallut qu’il soit juridiquement émancipé par son père, cérémonie qui eut lieu le 8 août 1674 à Montauban en présence du juge-mage du Quercy, lieutenant général du gouverneur et sénéchal au siège de Montauban, qui signe l’acte « Rabastens ». Ce magistrat ne pouvait descendre en droite ligne ni de Bertrand de Rabastens, vicomte de Paulin, ni de son frère Philippe, qui jouèrent un rôle militaire dans les Guerres de religion, car ils n’eurent pas de postérité. Il s’agit assurément d’un parent. La documentation relative au testament de David Bayle et à l’émancipation de Jacob Bayle est conservée SHPF ms 715 (37 et 38).

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