Lettre 625 : Pierre Isarn de Capdeville à Pierre Bayle

[Amsterdam, première moitié de septembre 1686]
Le [paquet] que je vous envoiois [1], Monsieur, n’est pas encore parvenu jusques à vous Monsieur parce qu’il a demeuré ches votre libraire à qui j’avois aussi donné une lettre [2][,] c’est sans doute parce qu’il n’avoit point d’envelope ni d’adresse pour vous[,] j’espere qu’à present il vous sera rendu et je souhaite que vous en puissiés estre satisfait ; je supose que les petites choses ne vous peuvent pas fraper mais vous avés beaucoup de condescendence et il paroit bien puisque vous recevés si honestement mes petites reflexions que vous avés un grand fonds de complaisance[ ;] ceux qui en abusent meritent d’en estre privés[ ;] c’est ce que vous avés tres bien fait à l’egard de nos laches persecuteurs[,] ils ne peuvent retracter les justes louanges qu’ils vous ont données[ ;] • vous avés esté en droit d’expliquer ce que vous aviés finement dissimulé[ ;] j’ai bien remarqué tous les sujets dont vous les aiés accusés pendant tout le cours de cete année mais j’ai particulierement exalté le premier article du mois d’aoust [3], parcequ’il comprend tout ce qu’on peut souhaiter à mon avis sur ce sujet, en arguant de fermer la bouche à l’impudance[.] Je scai que vos momans sont precieux et je me pourrois priver moi meme avec le public de quelque bon avis que vous nous pouviés donner pendant que je vous amuserois à des choses qui ne meritent pas votre atention mais come vous avés baucoup de relations avec baucoup d’auteurs il faut que je vous decharge mon cœur sur votre obmission qu’il me semble qu’ils font je ne scai coment d’une chose qui est come naturelle dans ces frequentes declarations qu’on fait sur les persecutions, nous en voïons de toutes formes et il n’y a pas un auteur qui n’aie veu que l’effronterie avec laquelle on a nié les persecutions et les violances n’a eu pour but que de metre dans un grand jour le trophée des conversions qui seroit bien glorieux si elles etoient aussi volontaires qu’elles sont generales[.] Voilà desormais le charme evanoui[,] l’illusion est dissipée[,] tout le monde voit que c’est la vraie force qui a triomphé de la foiblesse humaine [4] et nous avons asses de pasteurs et de confesseurs persuadés de ce que tous les aages de l’Eglise en ont eu comme vous aviés tres bien remarqué mais il me semble que nos auteurs negligent un grand avantage que nous avons sur • nos adversaires dans la facilité avec laquelle ils ont abandonné les grands principes et par là toute leur religion[.] Lorsqu’ils ont laissé detroner leur pape en France les gens qui ont le don de bien escrire et qui font quelquefois d’une mouche un elephant me paroissent en ceste occasion laisser couler* le chameau come si il n’estoit qu’un moucheron [5][.] La revolte qu’on a fait faire aux reformés est surtout capitale en ce que par la profession de foi qu’on leur fait signer on les oblige de lais[s]er les traditions sur l’Escriture et de met[t]re le Livre au rang des ouvrages humains en la faisant dependre de l’interpretation de l’Eglise dans sa propre cause[ ;] / les dogmes qu’on fait passer en articles de foi pourroi[en]t passer pour des interpretations de l’Escriture mal entendue et peut estre se devroit on alors tolerer mutuelement si on n’a pas des cultes incompatibles, mais l’Eglise romaine sape le fondement de la revelation en degradant l’Escriture[,] apres quoi il n’y peut avoir ni foi ni religion. Je dis qu’il en est de meme à l’egard de ceste Eglise elle meme à qui la Cour de France fait la meme chose qu’elle fait à nos freres captifs[.] Elle les fait renoncer à l’autorité souveraine du juge des controverses[,] c’est à dire au principe de leur foi et de leur religion [6] et c’est là où il faut comparer la fermeté des uns et des autres à retenir ce qui est reciproquem[en]t leur fondem[en]t[.] L’on chiquanera sans doute et l’on niera la parité parce que la France n’a jamais creu que ceste opinion fut fomendatale [ sic] et c’est là que quelqu’un de ces grands auteurs qui vous fournissent si souvent de si agreables nouvelles triompheroit sans doute[,] en faisant voir que si l’Eglise gallicane n’a pas eu ce fondement elle n’en a eu aucun à parler proprement[,] qu’à cest egard elle a esté considerée come chismatique et chimerique, mais dans la verité ce qu’on a fait passer pour la foi de l’Eglise gallicane n’a esté que l’opinion des docteurs qui n’ont qu’une voix consultative et non deliberative et à parler proprem[en]t l’autorite des parlem[en]s qui ont fait parler les universites come ils ont voulu[.] Mais enfin le concile de Trente qui a receu du pape l’aprobation qu’il lui a • demandé[e] a esté receu en France sans pouvoir estre modifié à cest egard et les eveques de France ont pour la premiere fois decidé en 1682 dans une assemblée legitime que le pape n’etoit point infaillible [7][.] Cela n’est pas si peu de chose que leurs pred[e]cesseurs aiant creu devoir souffrir le martire avant que d’y acquiescer[,] com[m]e le cardinal Du Perron le protesta solannelem[en]t à la teste de tout le clergé aux Etats d’Orleans [8][.] C’estoit donque le principe[,] une affaire avoüée et recon[n]ue de ceste religion il y a cinquante ans[.] Cependant on s’en est departi par une lacheté qui ne peut estre asses exaggerée[ ;] les eveques de Cour ont paru le faire de leur manquement et com[m]e si c’eust esté tousjours leur opinion[,] qui est une prevarication horrible, les docteurs et les moines ont fait quelque semblent de se vouloir conserver fideles à la Sainte Mere de toutes les Esglises[.] Cependant de simples relegations ont desarmé tous ces braves champions[.] Vous voiés • bien Monsieur jusques où pourroit aller le parrallele en comparant l’egalite de l’importance du sujet[,] la difference des formes qui avoi[e]nt à soutenir la cho[s]e[,] les uns se disant dans l’estat de perfection sans fames sans enfans…, et les autres au contraire engagés dans des grands embarras[ ;] et enfin la difference qui paroit dans la ferveur des uns et des autres à faire le poids de cet[t]e verité[.] Je la laisserai expliquer à d’autres pour vous asseurés dans ce cas que je m’estime tres heureux d’avoir part à votre amitié et que je me fais un tres grand honeur d’estre votre tres humble serviteur Ysarne

Notes :

[1] Il s’agit du Messel romain de Joseph Voisin : voir Lettre 624, n.4.

[2] Le compte rendu – ou plutôt l’exécution – dans les NRL, août 1686, art. I, de l’ouvrage de David-Augustin de Brueys, Réponse aux plaintes des protestants, contre les moiens qu’on employe en France pour les réunir à l’Eglise. Où l’on réfute les calomnies qui sont contenuës dans le livre intitulé « La Politique du clergé de France », et dans les autres libelles de cette nature (Paris 1686, 12°) – où l’auteur répondait à Pierre Jurieu, La Politique du clergé de France (Cologne 1681, 12°) et à Jean Claude, La Plainte des protestants cruellement opprimez dans le royaume de France (Cologne 1686, 12°).

[3] C’est la conclusion que Bayle mettait en évidence dans son compte rendu de l’ouvrage de Brueys comme aussi dans son propre pamphlet : Ce que c’est que la France toute catholique sous le règne de Louis le Grand (Saint-Omer [Amsterdam] 1686, 12°), où il dénonce la persécution en termes très durs, concluant que la religion catholique n’est pas la religion des « honnêtes gens ».

[4] Depuis plusieurs mois, Bayle attendait du clergé catholique français qu’il assume la réalité des violences perpétrées pour obtenir la conversion des protestants. Il considérait que la vérité historique était menacée par les dénégations officielles et attendait, quitte à le traquer sous la forme de lapsus, l’aveu de ce « terrible oui ». Voir H. Bost, « L’écriture ironique et critique d’un contre-révocationnaire », in De l’Humanisme aux Lumières : Mélanges en l’honneur d’E. Labrousse (Paris, Oxford 1996), p.665-678.

[5] Voir Mathieu, 23,24.

[6] La question du « juge des controverses » est au cœur de cette réflexion amère d’ Isarn de Capdeville : qui, de l’Ecriture ou de l’Eglise (ou la Tradition), doit décider en dernière instance de la vérité d’une doctrine ? Son argumentation reprend un lieu commun de la controverse réformée, puisqu’il considère que la renonciation à la primauté de l’Ecriture signe l’abandon de la foi protestante.

[7] Sur cette décision, voir Lettre 233, n.9, et les études de C. Gérin, Recherches historiques sur l’assemblée du clergé de France de 1682 (2e éd., Paris 1870), et de P. Blet, Les Assemblées du clergé et Louis XIV de 1670 à 1693 (Rome 1972), et, du même, Le Clergé du Grand Siècle en ses assemblées (1615-1715) (Paris 1995).

[8] Sur la carrière du cardinal Jacques Davy du Perron, voir P. Féret, Le Cardinal Du Perron, orateur, controversiste, écrivain. Etude historique et critique (1877) (Genève 1969).

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