Londres le 26 septembre 1686 [1]
Je ne scay Monsieur si vous avez cy devant receu une petite lettre que je me donnay l’honneur de vous escrire [2] il y a quelques mois à l’occasion d’un jeune medecin suisse [3] pour vous donner quelques tesmoignages du profond respect avec lequel je vous honore. C’est un devoir qui vous est acquis de la part de toute la Respublique des Lettres dans laquelle je tiens un bien petit rang ; quoi qu’il en soit je me flatte de vous donner quelques fois d’un coup de veue jusqu’à moy et cette pensée avec celle que vous m’honorez aussi d’un peu de vostre amitié me persuadent que vous prendrez quelque part à la joye que j’ay de ce qu’il a pleu à Dieu d’accorder à mes vœux et à ceux de mes plus intimes amis aussi bien qu’à ceux de l’Eglise en general la delivrance de ma chere espouse de dessous cette dure captivité dont vous avez fait de si justes descriptions au public. A cet heureux commencement succedera s’il plaist à mon Dieu le reste de mes esperances. Je me trouve aussi engagé à vous escrire deux mots pour un amy dont je vous envoye un memoire cy inclus. Je souhaiterois d’avoir veu et parcouru l ’Histoire de M. Puffendorf pour savoir s’il ne fait en façon quelconque mention de ce M. Jollyvet [4] à la memoire duquel il auroit deu ou peu sans contredit faire honneur en disant au moins quelque chose de son Fulmen in Aquilam dont voicy le tiltre[ :] Euverte Jollivet, Le Coup de foudre de Gustave le Grand terrassant l’aigle, ou, la guerre suédo-germanique, poème héroïco-politique (Paris : Matthieu Guillemot, rue S[ain]t Jacques, 1636) avec privilège du Roi. Ce livre in-12 se compose de douze coups de foudre qui remplissent 219 pages comprenant chacune quelque 44 vers et il meriteroit asseurement d’estre imprimé tant les exemplaires en sont rares. L’autheur dedia d’abord cet ouvrage au grand chancelier Oxenstern [5], et depuis il le presenta à la reyne Christine lorsqu’elle passa en France, par une autre espistre latine qu’il finit en cette maniere :
Et si Votre Majesté ne dédaigne pas d’accueillir comme les bienvenues les foudroyantes muses de notre jeunesse, je me flatterai que sous ces heureuses auspices Elle recevra maintenant avec indulgence et plaisir les études de notre maturité, des labeurs embrassant la totalité de l’histoire de Magog, le chef le plus antique d’entre vos prédécesseurs, histoire que j’ai tirée de beaucoup de très rares auteurs, rédigée en français et complétée jusqu’à l’époque du très haut Charles neuf, le très puissant ancêtre de Votre Majesté, et perfectionnée comme monument éternel de ma déférence ; c’est ce qu’espère, que souhaite et humblement implore le très soumis et très obséquieux Euverte Jollivetsieur de Votilley avocat Orléanais
 J’adjousteray à cecy le petit discours qu’il addresse Au bienveillant Lecteur Qui que vous soyez (très aimable lecteur) suspendez votre censure, avouez avec moi que les récents singes et imitateurs des Poètes anciens n’ont rien accompli d’ingénieux ni rien de neuf et de bien rare en cachant dans les ténèbres avec plus de futilité que d’utilité les rayons de l’histoire fabuleuse et en dressant un idole de vanité. Ils peuvent être accusés non sans raison d’éteindre l’éclat de la vérité par leur diffamation des héros (dont les très célèbres prouesses brillent comme des étoiles dans le ciel de la gloire). Si j’ai orné l’ouvrage de fictions et de tableaux, j’ai pensé, j’ai jugé, devoir à juste titre être le serviteur de Gustave le Grand dans ses plus véritables triomphes. Loin de moi la pensée que les récits historiques d’un auteur de notre temps pourraient par la confuse loquacité de leurs inventions provoquer la réfutation. Si vous êtes aimable, vous ne demanderez pas des atticismes dans la construction barbare de tant de noms germaniques, je voudrais plutôt et avant tout que vous sachiez que j’ai fabriqué un style de fer, un choc foudroyant sentant le salpêtre et un univers plus dur que l’acier tranchant, méprisant la mollesse amoureuse de même que la séduction de la passion en faveur de la volupté d’une âme plus libre et plus austère. Vous accuserez si vous voulez la main du typographe pressé si vous rencontrez souvent des taches et des syllabes rebelles, vous pardonnerez s’il vous plaît, et je vous en prie instamment, la faiblesse de l’auteur, aveugle quand il s’agit de son propre ouvrage, et si, comme vous êtes fin, vous ramenez avec une bénigne sagacité de jugement tant de milliers de poèmes à l’expression naturelle des choses héroïco-politiques, vous ne serez que trop justifié à reconnaître sans hésiter que je suis le simple Jollivet et non le divin Virgile.
Si la foudre de Jupiter frappe ceux qui ne sont pas blessés, L’odeur de la mienne ne plaira pas à tous.
 Et enfin pour vous donnez quelques eschantillon des vers de ce poete je vous adjousteray la fin de son dousieme coup de foudre qui met aussi fin à l’ouvrage après vous en avoir donné les quatre premiers vers :
Ayant suivi le camp de la probe Themis mais en en cherchant un plus grand, car les âmes sont éclairées par le flambeau de la gloire, admirateur des grands exploits de GUSTAVE dans le monde entier, je les chante. Rois ! ces miracles vous regardent.
 Fin du douzième et dernier coup de foudre. Qu’il soit permis maintenant au poète de s’acquitter de son vœu solennel que, les astres étant favorables, Calliope, épuisée et apercevant un havre, offrit à l’auguste GUSTAVE ADOLPHE pour que celui-ci fût prince heureux dans le sein de Dieu, et après que par sa munificence il eut posé les fondements splendides d’un temple magnifique et en eut vu l’achèvement moyennant des dépenses énormes, la masse entière se dresse plus solide que le marbre éternel au long des siècles qui périront. O vous ! O doctes ! qui liront peut-être nos coups de foudre, une muse virgilienne et non barbare répand leurs charmes, elle a des taches, lance des rayons d’une lumière douteuse : n’y aurait-il pas eu de la part des muses de noires accusations capables d’offenser les rois régnants ? La fable ne réjouit pas les grands, elle convient mieux aux jeunes soldats. Les maximes des héros créent des âmes augustes. Quand brille la vérité, que la fable soit pour les esclaves. Au très grand restent des consolations dignes de son labeur, car la race royale vénérera tant d’actes d’audace. Ici le pieux trouvera les récompenses de sa piété, les prix de la guerre, les brillants diadèmes d’un destin victorieux, sage s’il suit tant de préceptes. La nature malheureuse a subi le passage de planètes errantes ; l’étoile du Taureau cependant a lancé vers moi ses rayons, montrant un visage ami. Elle avait ordonné que nos coups de foudre seraient publiés aux frais du Roi. Il consulta l’oracle delphique quand son esprit ressentit les dards de la jalousie, car l’erreur s’établit dans les âmes avares. O Suédois, donnez le discernement à vos enfants ! Les muses constantes ont traversé victorieusement les temps ardus sans que notre Minerve ait regardé à la grande dépense. Le labeur fut des plus grands si la gloire en fut la récompense. Qu’on frémisse de rage : Vous, pire des Zoïles, apprenez que ni l’envie ni l’effort ne m’abattent : j’ai vécu sans préjudice. Apollon est le serviteur de la fureur poétique, j’ai orné les tempes du roi de palmes magnifiques, j’ai chanté sa justice, j’ai parlé de sa force, j’ai lamenté son trépas. Nous avons perfectionné nos pyramides dans un délire poétique célèbre, elles défient à bon droit les Égyptiens de montrer une époque plus heureuse. Comme l’Ourse ne sera jamais cachée par notre globe, que le roi de l’Ourse prospère et que son Renom soit comblé par ses triomphes. Si les Rois ont donné leurs noms aux races et aux règnes, que les Suédois soient toujours dits Adolphini, et que le monde entier donc rende à GUSTAVE d’éternels honneurs. Voicy quelques tesmoignages de l’approbation de quelques amis de [l’]auteur luy donnerent de son ouvrage Au très noble Maître Euverte Jollivet D’où vient que les aigles poussent de grands cris alors qu’Adolphe a cédé au destin, puisque, victime généreuse, il repose depuis longtemps au tombeau ? Je me trompe, il est présent dans le génie du poète, survivant au destin, maniant de nouveau la foudre et les armes. Si une couronne dorée a ceint les tempes du vainqueur, il reste à donner une couronne de laurier au poète Jollivet. Samuel Le Gendre [6], conseiller de la Cour, Orléanais Au même Alexandre le Grand appela Achille heureux, non parce qu’il était né de sang divin, ou parce qu’il mit souvent en fuite les célèbres Troyens et conquit la haute Pergame en vainquant son général, mais parce qu’il trouva le savant écrivain Homère par qui sa postérité pût connaître ses exploits ; de même, en m’appuyant sur votre sentiment, Achille, je juge le roi des Suédois béni maintenant, non parce qu’il protégea les Germains, ou parce que, vainqueur, il lança sur la maison autrichienne ses justes foudres, mais parce que, plus grand qu’Achille, il avait acquis Jollivet, par l’intermédiaire de qui, dans un poème éternel, il fait voir ses hauts faits aux siècles à venir. Louis Fleutot [7] de Metz Ce mesme autheur a fait un fort grand nombre d’epigrammes qui sont ent[re] les mains de Mons r son fils et dont on en pourroit choisir de quoy publier un / volume à peu pres semblable à ce qui a esté recueilly d’Owen [8], si vous save[z] quelque libraire qui soit d’humeur à en faire l’impression. En voicy aussi un eschantillon qui concerne les ministres qui estoyent de son temps à l’Eglise de Paris. Anag[ramme] Petrus Molinæus Tu portes la lumière de Jésus [9] Epig[ramme] Resplendissant d’éloquence, de vie, de vœux, de piété, ce vase digne des autels est aimé de Jésus-Christ.  Johannes Mestrezatius En tonnant il affirme Jésus [10] Michel Le Faucheur Porter ici sous une lumière nourricière [11] Charolus Dreleincurtius O clair sur la blessure du Christ [12] Johannes Dæilleus La louange de Dieu sel en lui [13] Raimundus Gachius Ce vase digne des autels [14] Epig[rammes] Si vous portez sur la terre la lumière de Jésus depuis plus de dix lustres, vous serez dans le ciel comme une lumière d’astre.  Robertus Bellarminus Tu épuiseras la faveur de Babylone [15] Alexander Septimus Assurément je suis une lumière perdue [16]   [17]Je me recommande à l’honneur de vos bonnes graces et demeure avec respect vostre tres humble et tres obeissant serviteur Mesmynes A Monsieur / Monsieur Bayle Professeur en Philosophie / et en Histoire / à Rotterdam.

Notes :

[1] Cette lettre est signalée sous la date du 16 septembre 1686 dans l’ Inventaire d’ E. Labrousse ; une tache d’encre rend la date difficile à déchiffrer, mais nous lisons plutôt le 26 septembre 1686.

[2] Guy Mesmin, né en 1649, médecin calviniste, avait soigné Joseph Bayle lors de sa dernière maladie : voir Lettre 339, n.6. Mesmin se réfugia à Londres (voir Lettres 339, n.6, et 363, n.6), où sa femme le rejoignit au bout de quelque temps – comme il l’annonce dans la présente lettre ; voir aussi O. Douen, La Révocation de l’Edit de Nantes à Paris d’après des documents inédits (Paris 1894, 3 vol.), iii.371. Il était lié avec Euverte Jollyvet le fils, lui aussi réfugié en Angleterre : voir Lettre 626. La lettre antérieure à laquelle il fait allusion est perdue.

[3] Nous ne saurions identifier avec certitude ce jeune médecin suisse, puisque Mesmin ne donne aucune indication supplémentaire. Il se peut qu’il s’agisse de Dominique Beddevole, médecin et naturaliste genevois, qui avait été en contact avec Bayle et qui était devenu le médecin de Guillaume III d’Orange : voir Lettre 398, n.1.

[4] Guy Mesmin était lié avec Euverte Jollyvet, lui aussi réfugié en Angleterre. Sur l’ouvrage de Samuel von Pufendorf et celui, plagié, de Jollyvet, voir Lettre 626. Rappelons que Bayle s’était lancé, à l’automne 1683, dans la composition d’une Dissertation historique sur la vie de Gustave Adolphe roi de Suède afin d’appuyer le projet de César Caze d’Harmonville de le faire nommer historiographe de Guillaume III d’Orange ; la Dissertation, restée inachevée, fut publiée par Des Maizeaux dans les OD, iv.885-912 : voir Lettre 240, n.3, 4, 5 et 6.

[5] Axel Gustavsson Oxenstierna (1583-1654), chancelier de Gustave Adolphe, fut le véritable maître de la Suède pendant la minorité de la reine Christine (née en 1626). Il s’attacha à préserver les conquêtes de Gustave Adolphe et fut, à partir de 1606, le principal artisan de l’empire baltique suédois.

[6] Samuel Le Gendre, fils de Samuel Le Gendre, sieur Du Plessis de La Cour et de Rozette, conseiller du roi et auditeur en la Chambre des comptes à Paris, qui avait épousé en 1596 Marie Choppin, fille de Nicolas de La Touche-Tremblay, secrétaire du roi, greffier en chef au baillage et siège présidial d’Orléans. Samuel le fils épousa Marie Tassin, fille de Nicolas Tassin et de N. Bernard de Bouilly. Leur fille, Elisabeth Le Gendre, épousa, en 1665, Ezéchiel Le Vasseur, commissaire ordinaire des guerres, lui-même fils d’ Ezéchiel Le Vasseur et de Marie Le Gendre (Haag, s.v. « Le Vasseur »). On trouve encore trace de Samuel Le Gendre fils, sieur de La Cour, avocat au Parlement de Paris, au synode tenu à Mer le 30 mai 1641, présidé par René Bedé, où il assista en tant que commissaire du roi (Haag, s.v. « Bedé »).

[7] Louis Fleutot, originaire de Metz, secrétaire de la Chambre du roi, fut choisi par d’Avaux en 1639 comme plénipotentiaire – avec Pierre Du Bois, baron d’Avaugour – dans les négociations complexes d’une alliance entre la France, la Suède, représentée par Oxenstiern, et le prince Georges I er Rákóczi de Transylvanie, visant à mettre Venise à l’abri de la menace turque et à détourner cette menace vers l’Empire. Voir les travaux d’ I. Hudita, Répertoire des documents concernant les négociations diplomatiques entre la France et la Transylvanie au XVIIe siècle (1636-1683) (Paris 1926), p.62-64, et Histoire des relations diplomatiques entre la France et la Transylvanie au XVIIe siècle (1635-1683) (Paris 1927), p.47-53 ; ainsi que A. Boppe (éd.), Correspondance inédite du comte d’Avaux (Claude de Mesmes) avec son père Jean-Jacques de Mesmes, sieur de Roissy (1627-1642) (Paris 1887), p.89-90, où Louis Fleutot est présenté en 1638 comme le secrétaire de Claude de Salles, baron de Rorté. Sur ce dernier point, voir aussi Institut de France, Ms Godefroy 94 Mélanges, f. 289 : « Instructions du baron de Rorté à son secrétaire Fleutot qu’il envoie en France ».

[8] Les épigrammes de John Owen (1560-1622), dont de nombreuses éditions ont paru. La dernière en date fut alors Epigrammatum Joan. Owenii… editio postrema, correctissima et posthumis quibusdam adaucta (Lugduni Batavorum 1682, 8°).

[9] Pierre I Du Moulin : voir Lettre 11, n.13.

[10] Sur Jean Mestrezat, ministre de Charenton, voir Lettres 10, n.11, et 11, n.34.

[11] Michel Le Faucheur : voir Lettre 11, n.16.

[12] Sur Charles Drelincourt père, pasteur de Charenton, voir Lettre 11, n.5.

[13] Sur Jean Daillé, pasteur de Charenton, voir Lettre 11, n.26.

[14] Sur Raymond Gaches, pasteur de Charenton, voir Lettres 2, n.7, 147, n.40, et 159, n.33.

[15] Sur le cardinal Robert Bellarmin, S.J., voir Lettres 234, n.8, 239, n.9, et 264, n.16.

[16] Alexandre Septime, Fabio Chigi (1599-1667), pape sous le nom d’Alexandre VII à partir de 1655.

[17] Alexandre Septime, Fabio Chigi (1599-1667), pape sous le nom d’Alexandre VII à partir de 1655.

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