Lettre 66 : Pierre Bayle à Jacob Bayle

[Rouen, le] 12 n[ovem]bre 1674
Mon tres bon et tres cher Frere,
Votre lettre vient de m’etre rendue comme je revenois d’entendre haranguer Mr Pelot [1] (dont le nom est si connu dans la ville où vous etes p[resente]m[en]t). La charge de 1er president qu’il exerce icy l’oblige à cela chaq[ue] fete de S[ain]t Martin [2], et il s’en est acquitté tres dignement. Mais son eloquence ne m’a pas paru si charmante que votre stile net et familier. Le plaisir que j’ai pris à vous lire a eté si long qu’il m’a fait manquer l’ord[inai]re* d’aujourd hui pour vous faire reponse, car il m’a occupé si pleinem[en]t que je n’ay point songé que la poste partoit à 3 heures. La perte n’est que d’un jour, et par consequent il y a moins de quoi s’attrister, quoi qu’à dire le vrai, les momens me doivent etre extremem[en]t chers, dans l’interet q[ue] j’ai que ma lettre vo[us] attrape à Montauban. Si v[ot]re lettre eut eté datée, j’aurois peu d’abord savoir si ma reponse previendroit votre depart de cette ville-là, mais elle vous est demeurée au bout de la plume, et moi p[ou]r eviter un semblable inconvenient, je m’en vas* tout de ce pas ecrire que c’est à Rouen le lundy 12 novembre 1674.
Je souhaitte que les differens voyages qu’il vous a convenu faire à Montauban n’alterent plus v[ot]re santé, et qu’au dépens de 6 semaines de langueur vous ayés gagné un etat inalterable pour 20 ans. Je me rejouys infiniment que votre amitié vous mette si vigoureusement en campagne pour m’aider du credit de vos amis, et qu’y ayant deux voyes de secourir le prochain, l’une avec de l’argent, l’autre par industrie* et par de bons offices, vous ayez choisi celle qui paroit la plus honnete et la plus magnifique au jugement de Ciceron au l[ivre] 2 des Offices [3]. Je rapporterois le texte si ce n’est que j’ay besoin de menager mon papier.

Il faut de necessité que je voye la capitale, parce qu’apres y avoir fait quelq[ue] sejour, je serai plus propre à sortir du Royaume, car c’est faire concevoir tres mauvaise opinion de soi, et se faire estimer gredin*, d’aller aus pays etrangers sans avoir veu Paris, pour lequel voir les nations les plus eloignées viennent en France. Outre cette raison il y a ceci a considerer que / le poste de cette ville a trompé l’esperance de mes amis [4], qui me l’avoient procuré, en sorte qu’il me convient faire Gilles* au 1er jour. C’a ete un malheur po[ur] moi de n’avoir seu ni l’adresse de Mr Bourdin [5] ni celle du sieur Carla [6], il me fut impossible de la aprendre [7] par le peu de sejour que je fis à Paris, où je ne couchai que deux nuits. Il est difficile de trouver gite dans cette capitale, mais il l’est pourtant moins q[ue] par tout ailleurs. Il en faut accuser le malheur du tems qui oblige tout le monde à epargner, jusques là qu’on voit des gens qui avoient autrefois des 2 et 3 laquais, se mettre en petite pension afin de se servir du valet de l’auberge.

J’ecris au sieur Carla pour savoir de lui s’il y a quelque chose à faire ches Mr  Foissin  [8], ce que je ne croi pas, parce que si Mr Foissin a eu besoin de precepteur, il y a apparence que dés le lendemain du depart du sieur Bourdin, il en a trouvé. Il n’est rien de moins rare que cette espece de gens. Mais si cela manque, il faut d’autant plus soigneusem[en]t emploier et Mr Millau [9] et Mr Claude [10], et tout ce q[ue] nous aurons d’amis. L’expedient que vous me proposez touchant le deguisement de nom n’est pas à refuser, et j’avois pensé à cella meme [11]. Au reste je vous felicite d’un cœur le plus sincere qui se soit jamais rencontré, de la succession qui vous est echeuë [12]. Je souhaitterois qu’elle fut plus considerable, telle qu’elle est Dieu vous en veuille laisser joüir longuement et paisiblement. Martial faisant le denombrement des choses necessaires à une vie heureuse, met in 1° capite, du bien echeu par heritage, et non acquis avec un travail importun, point de procez, et un ord[inai]re qui ait une source intarissable,

Res non parta labore sed relicta,

Non ingratus ager, focus perennis,

Lis nunquam, toga rara, mens quieta

 [13]
d[on]t je vous souhaitte avec le 1er article tous les suivans. Et pour les offres que vous me faites si genereusem[en]t, croyez m[on] t[res] c[her] f[rere] qu’elles etoient superflues, connoissant au point que je fais la candeur de votre amitié et votre desinteressement, j’ai toujours creu que ce qui etoit à vous etoit à moi, et croiez que ce seroit la meme chose à votre egard s’il m’arrivoit quelq[ue] chose. Je n’ecris p[oin]t po[ur] ce coup* à celui que vous avez relevé de sentinelle [14], auquel je presente mes tres humbles respects, nec non charissimæ et tenerrimæ conjugi [15]. / 
Les nouvelles que vous me donnez de votre patrie viennent au secours de la plus affamée curiosité qu’il soit possible de voir, et au fonds je demeure des années entieres sans savoir ce q[ui] s’y passe, il n’est pas surprenant que j’en sois curieux outre mesure. Je connois par le nombre de vos morts que cette guerre est bien autre q[ue] les precedentes, car quoi q[ue] vos compatriotes ayent toujours eté fort belliqueux, je ne croi pas pourtant que vous qui avez 30 ans passez, ayez jamais veu porter le deuil pour des gens tuez à la guerre dans le lieu de votre naissance excepté cette année. Cette campagne a eté fort glorieuse à la France, en ce qu’elle a répoussé les formidables efforts de toute l’Europe conjurée à sa perte (car on dit que l’armée qui est en Alsace quoi que tres nombreuse et composée de tres bons hommes ne nous fera pas grand mal pourtant par la bonne conduite de Mr de Turenne [16]) mais elle a bien fait verser du sang francois. Le combat de Senef où vous m’aprenez que le sieur Lourde a eté tué [17], a rempli nos maisons de deuil, et on pouvoit presq[ue] dire, co[mm]e apres le passage de l’Ange [18], qu’il n’y avoit point de maison où il n’y eut un mort, et toutefois Mr le p[rin]ce [19] avoit de plus solides marques de victoire q[ue] les ennemis, comme est quantité de drapeaux et de • prisonniers, aussi a t’on fait faire quantité de feux de joye en France pour le gain de cette bataille, tout de meme qu’on en a fait en Allemagne, en Hollande et en Espagne, chaque parti s’etant attribué la victoire.

L’affaire sur laquelle vous m’ecrivez que vous avez trouvé de jolies choses dans mes lettres ; me fournissoit cent pensées dont j’aurois peu vous regaler, mais outre que le papier ne le permettoit pas, je n’ai pas la gaieté necessaire pour pousser la raillerie. L’inquietude et le chagrin où je suis pour me voir si mal ancré en cette ville, et si incertain de l’assiete que Dieu me donnera, incertum quò fata ferunt [20], emoussent ma plume, qui n’a pas toujours ecrit d’une maniere si negligée et si rampante que j’ay accoutumé de vous ecrire il y a deja fort long tems. J’ai laissé des connoisseurs au lieu que j’ay quitté [21] qui ont souvent rendu temoignage que les lettres que je leur ecrivois avoient quelque chose d’assés enjoué et n’etoient pas sans quelque feu d’imagination, de sorte qu’ils etoient prets de me loger dans la classe des rieurs, si ce n’est que je leur faisois tout aussi tot paroitre mon temperament plus melancolique que gai. Si la capitale me recevoit benignement dans son sein, je vous promets que je me deferai de ma negligence en votre considera[ti]on, et que je ne vous ecrirai que d’une maniere qui sentira l’etude et sans pedanterie. C’est sans gasconnade que je fais cette promesse. Il y a pres de 5 mois que je suis arrivé en cette ville, et j’ay pourtant eu le malheur de n’y en passer q[ue] deux. Les 3 autres m’ont veu franc campagnard, sans livres, et sans honnete conversa[ti]on [22], cela fait que je ne sai point quels livres nouveaux il y a. Vous aurez veu sans doutte les Œuvres de Boileau imprimées avec privileges, et une critique que Mr Des Marets a fait contre [23]. Je lisois dernierem[en]t un traitté De l’egalité de[s] deux sexes, imprimé il y a deja 2 ans, qui me parut fort joly [24]. On croit que c’est un Pere de l’Oratoire, grand carthesien qui l’a composé, celui là meme qui a fait un assés beau livre cette année qu’il intitule La Recherche de la verité [25]. La Vie du marechal de Gassion a paru cet eté dernier en 4 volumes in 8° fort elegamment ecritte par Mr l’abbé de Pure [26]. Je viens de lire un traitté de Mr Rohaut [27] qui a eté supprimé, où il explique la transsubstantia[ti]on par les principes de Descartes, et où il montre que les betes sont des automates.

Je suis v[ot]re etc.
Mes tres humbles respects à Mr Riv[alz] [28].

Notes :

[1] Claude-François Pellot (1619-1683), premier président au parlement de Normandie depuis novembre 1669, était connu à Montauban, où il était intendant depuis octobre 1662. Il avait servi en tant que premier président à Grenoble de 1656 à 1658, puis à Poitiers et à Limoges de 1658 à 1662, dont il conserva encore deux ans la charge après la nomination à Montauban. Notons qu’il fut en outre, durant son séjour à Montauban, commissaire du Comté de Foix. Sur ce grand commis de l’Etat, proche de Colbert, voir E. O’Reilly, Mémoires sur la vie publique et privée de Claude Pellot (Paris 1881, 2 vol.) et aussi G. Hanlon, L’Univers des gens de bien (Bordeaux 1989), p.233-234. La lettre de Jacob mentionnée ici ne nous est pas parvenue.

[2] La Saint-Martin tombe le 11 novembre.

[3] Voir Cicéron, Des devoirs, ii.52 : « lautior ac splendidior et viro forti claroque dignior » : [une genérosité] « plus distinguée, plus éclatante et plus digne d’un homme en vue et qui a du courage ».

[4] Bayle désigne ainsi Jean-Robert Chouet, qui intervint pour trouver un poste pour Bayle à Rouen ; le pluriel est cependant justifié, car Basnage aussi avait cherché du travail pour Bayle en Normandie et avait probablement secondé les efforts de Chouet. Sur la situation de Bayle à cette époque, voir Labrousse, Pierre Bayle, i.122-23.

[5] Sur Charles de Bourdin, voir Lettre 18, n.14.

[6] « M. Carla », pseudonyme d’A. Ribaute, tailleur huguenot, qui sert les intérêts des ses coreligionnaires à Paris : voir Lettre 59, n.4.

[7] Il s’agit d’une inadvertance de la part de Bayle.

[8] L’employeur de Charles de Bourdin était vraisemblablement Pierre Foissin, banquier et négociant : voir H. Lüthy, La Banque protestante en France de la Révocation de l’Edit de Nantes à la Révolution (Paris 1959, 2 vol.), i.68, n.14. Ce banquier abjura à la Révocation, mais son fils et homonyme gagna Magdebourg. Toutefois, il pourrait aussi s’agir d’un autre Foissin, plus obscur, originaire de Mauvezin en Gascogne, également établi à Paris, qui avait de proches parents à Toulouse. Quoi qu’il en soit, on touche ici du doigt les solidarités provinciales qui rapprochaient les réformés originaires d’une même province synodale (ici, celle de Haut-Languedoc / Haute-Guyenne). Bien qu’établi à Paris, l’employeur de Charles de Bourdin avait choisi un précepteur venu du Sud-Ouest, comme lui-même, et dont les origines familiales lui étaient, au moins indirectement, connues.

[9] Pour veiller à leurs intérêts, à cette date, les provinces synodales ne comptaient pas seulement sur le député général ( Ruvigny), comme elles avaient pu le faire dans des périodes antérieures, moins difficiles ; elles prenaient soin de rétribuer en outre soit un avocat parisien, soit un avocat de leur région qu’elles envoyaient à Paris afin qu’il suive le procès des Eglises réformées de leur ressort devant le conseil d’Etat. Nous avons d’autant moins pu identifier ce M. Millau que ce nom patronymique est fréquent dans le Languedoc.

[10] Jean Claude, compagnon d’études de Jean Bayle autrefois à Montauban, devenait tout naturellement protecteur de Pierre, une fois celui-ci arrivé dans l’orbite de Charenton.

[11] Jacob avait pensé de son côté au même expédient naïf de changement d’orthographe du patronyme de Pierre, voir Lettre 59, p.284.

[12] Sur cette succession, voir Lettre 63, n.7, et 116, Appendice.

[13] Martial, Epigrammes , X.xlvii.3-5 : « une fortune non acquise par le travail, mais héritée ; un domaine qui ne soit pas ingrat ; un foyer qui ne s’éteigne point ; jamais de procès ; peu de visites officielles, une âme en repos ».

[14] Depuis novembre 1668, Jacob Bayle était collègue de son père comme pasteur de l’Eglise réformée du Carla, car Jean Bayle sentait le poids de l’âge. Peu à peu, Jacob Bayle assuma l’essentiel des responsabilités qu’il partageait avec son père vieillissant.

[15] « ainsi qu’à sa très chère et très tendre épouse ».

[16] Turenne commandait en Alsace contre les armées brandebourgeoise et impériale, cette dernière commandée par Burnonville. Voir nos références à la Gazette, Lettre 60, n.5, et Lettre 64, n.10.

[17] Le Compagnou est un hameau situé tout près du Carla ; nous ne savons rien du sieur de Lourde.

[18] Allusion à Ex 12,30 : le passage de l’Ange est la dixième plaie d’Egypte.

[19] Il s’agit du prince de Condé, qui commandait les armées françaises à la bataille de Seneffe.

[20] Allusion à Virgile, Enéide , iii.7 : « sans trop savoir ce que le destin me réserve ». Bayle substitue le singulier incertum au pluriel de l’original, et traduit les fata de Virgile par « Dieu » ; ferunt mis pour ferant est sans doute une inadvertance.

[21] Par prudence, Bayle n’écrit pas Genève (voir la même précaution, Lettre 59, p.283 et n.2). Les connaisseurs qu’il mentionne sont Minutoli, au premier chef, qui appréciait vivement les lettres de son ami, et plus généralement tout le cercle qui gravitait autour de Fabry : voir Lettre 27, n.4.

[22] Sur le séjour de Bayle à Lamberville, à la campagne, voir Lettre 62, n.11.

[23] Sur les Œuvres de Boileau, voir Lettre 65, n.194. Jean Desmarets de Saint-Sorlin (1595-1676), La Défense du poème héroïque, avec quelques remarques sur les ouvrages satyriques du sieur D… Dialogues en vers et en prose (Paris 1674, 4°). Sur cet académicien, auteur très fécond et très hostile au jansénisme, voir DHC « Marests », et « Morin (Simon) », rem. B, C et D, et infra Lettre 107, ainsi que R. Kerviler, Desmarets de Saint-Sorlin (Paris 1879).

[24] Sur cet ouvrage de Poullain de La Barre, voir Lettre 65, n.89.

[25] Nicolas Malebranche (1638-1715), oratorien, dont la philosophie exercera sur Bayle une influence majeure quand il la connaîtra autrement que par ouï-dire, De la recherche de la vérité, où l’on traite de la nature de l’esprit de l’homme et de l’usage qu’il en doit faire pour éviter l’erreur dans les sciences (Paris 1674-1675, 12°, 2 vol.).

[26] L’abbé Michel de Pure (1620-1680) est surtout connu par son goût pour la préciosité ; La Vie du mareschal de Gassion (Paris 1673, 12°, 3 vol.), est recensée dans le JS du 2 janvier 1675.

[27] Jacques Rohault (1620 ?-1672), professeur de mathématiques, publia un Traité de physique (Paris 1671, 4°, 2 vol.) d’inspiration étroitement cartésienne, en dépit de la condamnation de Descartes par la Sorbonne que soutenaient les autorités judiciaires. Cependant l’ Arrêt burlesque de Boileau (éd. F. Escal (Paris 1966), p.327-30), en date du 11 août 1671, qui bannit la raison « à peine d’être déclarée janséniste et amie des nouveautés » ridiculisa la décision du Parlement et lui enleva beaucoup d’autorité dans l’opinion ; néanmoins, les auteurs et professeurs cartésiens subirent une certaine répression. Rohault publia à la fin de l’année des Entretiens sur la philosophie (Paris 1671, 12°), dont le premier portait sur la transsubstantiation et le second sur les animaux-machines, dans le but de désarmer ses critiques : il les avait fait circuler en manuscrit, mais son ami Millet de Pertuis crut qu’il allait le servir en les faisant imprimer, ce qui ne fut en rien le cas ; il ne put recevoir les derniers sacrements qu’après une profession de foi explicite. Voir A. Savérien, Histoire des philosophes modernes, vi : Histoire des phisiciens (Paris 1768, 8°), p.1-62, et P. Mouy, Le Développement de la physique cartésienne (1646-1712) (Paris 1934), p.135-136.

[28] Sur Laurent Rivals, voir lettre 1, n.2.

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