Lettre 67 : Pierre Bayle à Jacques Basnage


Voir aussi [ Imprimé ]
A Mr B[asnage] Le samedy 17 nov[embre] 1674

Votre lettre [1] (...) vient de me tirer de la plus terrible pein[e] du monde, car co[mm]e presq[ue] toutes les lettres que j’ay fai[t] porter de Lamberville à la poste de Roüen, ont eté perdues, je craignois avec quelq[ue] apparence de raison q[ue] celle q[ue] je vous avois ecritte de mon exil [2], n’eut eu le meme sort. Cette crainte me faisoit souffrir comme un damné. Il me sembloit q[ue] je vous voyois jettant feu et flamme contre ma negligence, et tout armé de reproches censurant mon ingratitude et ma betise. Vous troubliez mon repos, et • vous me persecutiez • avec une rigueur qui n’etoit guere moins / facheuse que celle dont un enfant menace la sorciere Canidie dans l’un de vos poetes

Nocturnus occurram furor :

Petamq[ue] vultus umbra curvis unguib[us]

(Quæ vis deoru[m] e[st] manium)

Et inquietis assidens præcordiis

Pavore somnos auferam.

Hor[atius] Epod[on] 5

 [3] Pour vous expliquer en un mot la grandeur de ma souffrance, je n’osois, mon ch[er] Mr, penser à vous m’imaginant que je passois dans votre esprit pour • un • criminel de leze-amitié, • ce qui est à mon avis la plus noire de toutes les infamies. De sorte que la fortune • voulant epuiser tout son venin, et m’accabler sans ressource, ne s’est pas contentée de m’avoir relegué dans une solitude sans livres, • elle a voulu encore me priver de l’unique consola[ti]on qui me pouvoit venir de penser souvent à notre amitié, et à • votre rare merite. • Elle a empoisonné ce remede, vous rend[an]t un objet terrible à mon imagina[ti]on, et sa malignité s’est pleuë à faire que la source de tout mon bien, devint un noli me tangere [4]. Mais v[ot]re charmante lettre a calmé tous ces desordres, • m’apprenant que vous avez receu de mes nouvelles, dés là je • me suis veu aussi innocent dans v[ot]re esprit, que je l’ay eté effectivement, et j’ay senti sans aucun melange d’inquietude le plaisir qu’il y a de posseder l’amitié d’un aussi honnete homme q[ue] vous l’etes mon cher Mr. Je vous rends tres humbles graces de vos belles theses, et de votre quamq[ua]m [5] (vous savez qu’on appelle ainsi dans les colleges les harangues qui • servent d’entrée aux actions / solemnelles de ce pays là)[.] Votre eloquence n’y sent pas l’affecta[ti]on, qu’y apportent ordinairem[en]t ceux qui font de semblables ouvertures, c’est quelq[ue] chose de noble, et de libre ; hardy et vigoureux et qui sent son bien*
Degeneres a[nim]os timor arguit [6].

Vous ne craignez pas de vous commetre avec les theologiens qui disputent sur de termes, et dans le vrai ils ne meritent pas qu’on les epargne. Je les • comparerois volontiers à Ixion qui pensant embrasser Junon ne tenoit entre ses bras qu’une nuée, car ces m[essieu]rs, ne disputent que d’une vetille, d’un mot ou deux si vous voulez, cepend[an]t ils s’imaginent de developper les plus profonds mysteres de la philosophie ou de la theologie [7]. Mais je ne veux pas courir sur vos brisées, • c’est à vous à • leur dire bien fortement leurs veritez.

Je m’en vai parcourir votre lettre p[ou]r repondre à chaq[ue] article. Ce q[ue] vous me touchés de vos theses, me fait souvenir que Mr de Beaulieu [8] a ecrit en cette ville q[ue] vous les avez soutenues avec une tres grande capacité, ce que je croirois encore qu’il n’en dit rien, et ceux qui vous connoissent aussi bien que moi n’ont pas besoin du temoignage de p[erson]ne po[ur] etre persuadez de cette verité. Il me fache que vous ayez eté malade, car je ne trouve rien au monde de plus incommode q[ue] cela, non pas meme la pauvreté, quoi qu’elle soit un mal bien rude •. Vous serez desormais un oracle que je prefererai aus lumieres de tout le reste du monde. Mr Chouet m’avoi[t] / asseuré qu’il avoit etabli la chose à durer fort long tems, et qu’il avoit pris toutes les precautions necessaires, cepend[an]t vos soupcons ne sont q[ue] trop veritables, et je n’ay qu’à songer à ma retraitte. Vous comprenez bien Mr à quel point cecy m’est prejudiciable, [n]o[n] seulem[en]t parce que j’ay quitté un poste qui auroit duré tant q[ue] j’aurois voulu, mais aussi parce que l’affaire que vous aviez menagée avec Mr Mariocheau [9], etoit pour reussir, si je n’eusse pas eté engagé icy. Joint que le sejour que j’ai fait à Lamberville pres de 3 mois de la maniere q[ue] je vous l’ay decrit, ne peut qu’avoir fort reculé mes etudes. Une assiete fixe dans une ville co[mm]e Paris ou Roüen, avec la connoissance de quelques bons esprits, et bonne provision de livres me seroit tout à fait necessaire, car il y a deja long tems que je n’etudie qu’à batons interrompus. Il faut s’armer de patience

Levius fit patien[ti]a

Q[ui]dq[ui]d corrigere e[st] nefas [10].

Je vous avouë que mon humeur reveuse m’a eté d’un grand usage. Aussi lui ay je donné tant d’occupa[ti]on • que je ne la quittois pas seulement*, lors que je voyois lier les gerbes, dequoi les glaneuses savoient bien profiter co[mm]e vous pouvez croire. Et il ne faut pas le trouver etrange, puis q[ue] les moutons de Democrite, animal incomparablem[en]t plus sot que les paysans, avoient bien l’adresse de se prevaloir des reveries de leur berger, •
Miramur si Democriti pecus edit agellos

Cultaque dum peregre e[st] animus sine corpore velox Hor[atius], Epist[olarum] 12, l. 1.

 [11] Mais j’aurois eté trop heureux si la moisson eut eté de 3 mois, aussi bien q[ue] ma campagne de Lamberville, car je m’ennuyois beaucoup moins allant voir le travail des moissonneurs, que je / ne faisois lors qu’il n’y avoit rien à faire aux chams. Comme la necessité s’avise de tout je me mis à composer, croyant avec raison que c’etoit le vrai moyen de bannir la melancolie. Je n’aurois garde de vous montrer ma composition, car elle sent trop une imagina[ti]on dereglée, et capricieuse [12]. Et il n’est plus tems p[ou]r moi d’ecrire de cette facon. • Quand on a 27 ans [13] il faut etre sage et de corps et d’esprit, l’imagina[ti]on, la plume, la pensée, le raisonnement, tout doit etre dans la regularité. On ne pardonne les egaremens qu’à la jeunesse
Tempus abire mihi e[st], ne potum largius æquo

Rideat et pulset lasciva decentius ætas.

Epist[olarum] 2 l. 2

 [14] Mais j’ay bien peur d’imiter Medée, q[ui] connoissoit ce qu’il faloit faire, et ne le faisoit pas pourtant,
Video meliora p[ro]boq[ue]

Deteriora sequor [15].

Je connois que mon stile et ma composition sont tout à fait irreguliers, je n’ignore pas qu’il seroit tems que j’ecrivisse • selon les regles • et neantmoins je persevere dans mes mauvaises habitudes, tant il est vrai qu’il est difficile de se defaire d’une premiere impression. Car Monsieur • apres avoir fait fort le precieux sur mes ecrits de campagne, et bien moralisé sur mes defauts, je pense que je vous • accommoderai icy un salmigondi tout aussi mechant pour le moins que j’en aye jamais fait. Ne vous attendez pas s’il vo[us] plait à autre / chose.

Or puis que vous jugez à propos que nous suivions le branle general de l’Europe, c’est à dire que nous renouvellions nos querelles, pendant q[ue] tout le monde est sous les armes, je • vas* me preparer incessamment ou à l’offensive ou à la deffensive. Et afin que vous ne m’accusiez pas de vous avoir surpris, je ne ferai p[oin]t d’esclandre* pour ce coup*. Tenez vous pret pour un autre ord[inai]re*. J’aime la bonne foi jusques dans la guerre, quoi que Lucain dise qu’elle ne s’y trouve p[oin]t,

Nulla fides pietasq[ue] viris etc.
 [16] Mais po[ur] ne vous renvoyer pas à vuide ce coup* icy, je vous parlerai de 2 ou 3 livres q[ue] j’ay leus. Le p[remi]er s’appelle le Theatre francois, et est divisé en 3 parties [17]. La p[remi]ere traitte de l’usage de la comedie, • la purge des blames qu’on luy donne ; en fait voir l’innocence et l’utilité. La 2. parle des autheurs celebres de ces derniers tems, qui ont ecrit des pieces de theatre et la 3. de la conduitte des comediens et de la forme de leur gouvernement. • Si vo[us] n’avez pas leu ce livre, je ne doutte pas que vous ne soyez bien affamé de le voir apres ce q[ue] je viens de dire, mais si j’ajoute qu’il est de la facon de ... je n’ose m’expliquer, de, de n’importe je ne veux pas vous tenir davantage en suspens, de Chappuzeau ; n’est il pas vrai mon cher Mr ou que votre curiosité cessera tout à fait, ou qu’elle deviendra extreme. Si la connoissance du personnage ne vous fait perdre l’envie de voir cet ecrit, asseurement elle vous donnera un • desir • extraord[inai]re de voir co[mm]e il se tire de ce beau sujet. Le voulez / vous savoir par avance Mr, c’est qu’il prodigue son encens aux comediens, et les loue de la meme force dont il a loüé toutes les cours de l’Europe, et particulierem[en]t celles d’Allemagne. Il faut bien avoir la manie de faire des panegyriques, pour s’aviser de faire celuy des comediens, et je ne pense pas que ces messieurs ayent jamais esperé qu’un autheur feroit imprimer un jour leur eloge •. Qu’ils disent donc avec Diogene lors qu’il vit des rats venir manger les mietes qui etoient tombées de ses mains[ :] Et quoi les comediens ont aussi des parasites [18]. Je vous laisse à penser quel sera le depit des p[rin]ces allemans, s’ils savent un jour que la meme main qui a couronné leurs altess[es] sereniss[imes] s’est abaissée jusqu’à couronner des farceurs. On peut dire des louanges de Chappuz[eau] ce qu’on disoit des amours de Voiture, qu’elles s’etendent depuis le sceptre jusqu’à la houlette [19]. Il ne lui reste plus q[ue] de se rendre l’apologiste ou l’elogiste des bordels, et de prostituer ses louanges aussi universellem[en]t que [Voiture] faisoit son corps
La fameuse Macette à la cour si connue

Q[ui] s’e[st] aux lieus d’honneur en credit maintenue

Et q[ui] depuis 10 ans jusqu’en ses derniers jours

A soutenu le prix en l’escrime d’amour

Lasse, enfin de servir au peuple de quintaine*

N’etant passe volant* soldat ni capitaine

Depuis les plus chetifs, jusques aus plus fendans*

Qu’elle n’ait deconfit et mis dessus les dents

Lasse dis je, et [n]o[n] soule, enfin s’est retirée.

Regnier Saty[re] 13 [20]

V[oir] rec[ueil] pr[ose] lettr[es] p.53 [21] où il y a des vers q[ui] conviendroient aux Muses si Chap[puzeau] loüoit le bordel.

Ditez moi s’il vous plait Mr votre sentiment sur • l’applica[ti]on [22] de ces vers d’ Horace que Chappuz[eau] fait à Mrs Corneilles [ :] • ay[ant] parlé de Mr Corneille l’ainé, et se preparant à parler de son cadet, il • rapporte ce passage de l’ode (12, l. 1)

Nec viget quicquam simile aut sec[un]dum

Proximos illi tamen occupavit

Alter honores [23].

Elle me parut assez ingenieuse, et je me doutai / q[ue] peut etre venoit elle d’ailleurs. Si Mr Le Fevre vivoit et q[ue] le livre dont il e[st] question luy tombat en main, dites moi de grace ce qu’il deviendroit • en • y lisant qu’ Aristophane avoit gaté la comedie [24]. Ce grand critique (v[oir] rec[ueil] fran[cois] p.419) [25] qui se vantoit q[ue] la lecture d’ Aristophane luy avoit appris à etre moqueur, et qui auroit preferé la lecture d’une de ses comedies à toutes les homilies de s[ain]t Ambroise [26], • auroit sans doutte apostrophé Chappuz[eau] à peu pres de cette maniere cum tu inepte • ac malè feriate homuncio Aristophanis vituperas licentiam

væ meum

Fervens difficili bile tumet jecur

Tunc nec mens mihi, nec color

Certa sede manet.

Od[arum] 13, l. 1

 [27] Mais il auroit sujet de se • satisfaire de la repara[ti]on qui est faitte à Aristophane dans le meme livre, car l’autheur soit par remords de conscience, soit par oubli de ce qu’il avoit avancé, nous fait un long detail* des temoignages d’estime qu’ Aristophane receut dans Athenes [28], Il raporte q[ue] par un decret public ce poete fut honoré d’un chapeau fait d’une branche de l’olivier sacré q[ui] etoit en la citadelle de cette ville, qu’en disant de veritez facheuses il ne laissoit de plaire, q[ue] l’on recevoit ses railleries de la meme facon q[ue] les louanges des autres qu’il instruisoit en divertissant, donnant des conseils salutaires en reprochant aux Athenie[n]s leurs fautes. Est ce à votre avis Mr, gater et deshonnorer la comedie[?] C’est assez sur ce / livre.

Je m’en vas* vous entretenir, mais plus brievement, d’un discours de Mr La Mothe Le Vayer où il critiq[ue] l’ Histoire de Charles 5 composée par Sandoüal eveque de Pampelune [29]. Que je prens plaisir à le voir dauber la partialité des historiens. Et que je suis aise de me voir delivré par la lecture de ce livre, d’une erreur où j’ay eté fort long tems de croire qu’il n’y avoit q[ue] • les historiens francois qui mentissent en faveur de leur na[ti]on. Sandoüal temoigne une partialité si enorme pour l’Espagne et contre la France, • qu’il me contraint d’avoüer • que notre gazette et son histoire ne s’en doivent guere l’une à l’autre, et par consequent que nos historiens, je dis les historiens de nom • passerent pour desinteressez au prix de l’espagnol. Mais j’ay remarqué avec un coup d’ongle un endroit où Mr La Mothe Le V[ayer] • parle à peu pres en ces termes, Sandoual • luy attribue les paroles par lesquelles cet impie est dit se moquer de la colere des dieux dans Juvenal bibit et fruitur diis iratis [30]. Selon la petite intelligence de votre servit[eu]r celui dont parle le poete n’etoit pas un impie qui se moquat de la colere des dieux, mais quel qu’il fut d’ailleurs, il etoit assez sage pour profiter de son bannissement, car • / p[ou]r faire valoir le proverbe à quelq[ue] chose malheur e[st] bon, il se mettoit à boire dés les 8 heures, ce qu’il n’auroit peu faire à Rome si tot, et se traittoit plus mollem[en]t et plus delicatem[en]t si vous voulez, dans son exil, qu’il ne faisoit à la ville à cause peut etre de l’embarras des affaires. En cela je ne vois pas la moindre ombre d’impieté, et la morale chretienne q[ui] veut q[ue] nous sentions les jugemens de Dieu, ne nous • deffend pas de tirer de l’utilitez des disgraces qui nous arrivent. C’est une adresse des plus fines co[mm]e aussi quand on fait semblant de faire de son bon gré et p[ou]r des raisons d’etat, ce q[ue] nos ennemis nous contraignent de subir. Ciceron (dit le P[ere] Rapin Comp[araison] de Demost[hene] et de Cicer[on] p.47 [31]) etant obligé de sortir de Rome (pend[an]t la dictature de Sylla lequel il s’etoit rendu ennemi en deffendant la cause de Roscius accusé de parricide à la poursuitte de Chrysogonus affranchi et favori du dictateur) pour eviter cet orage eut l’adresse de faire courir le bruit qu’il n’en sortoit q[ue] par l’avis des medecins et qu’ils lui avoient conseillé p[ou]r sa santé d’interro[m]pre p[ou]r quelque tems ses etudes. Il prit ce pretexte p[ou]r se retirer afin de ne pas diminuer la gloire de son action par des apparences de crainte et de legereté, q[ui] peut etre eussent eté blamées de ceux dont il avoit eu l’approba[ti]on V[ide] Coll[ectionis] Gramm[aticæ] lit[eram] f. [32] Votre sentiment s’il vous plait la dessus, co[mm]e aussi sur une pensée qui me vient à l’occasion de la remarque que j’ay leüe dans les notes de Farnabius [33]. Cette remarque dit qu’à Rome il n’auroit peu se mettre à table devant neuf heures. J’avouë mon ignorance, je ne sai pas si ce Marius dont il s’agit dans ce passage de Juvenal avoit des charges publiques qui l’occupassent jusques à neuf heures, je ne sai pas si neuf heures à Rome, etoit la meme chose qu’en ce pays, mais avec toute la fierté d’un ignorant, je suis pret à dire q[ue] Marius pouvoit boire à Rome à 8 heures aussi bien qu’à la campagne, car il n’y avoit point de loi qui decernat chatiment contre ceux qui boiroient devant neuf heures, et vraiment on auroit bien affaire si on vouloit prescrire à chaque bourgeois une certaine heure po[ur] prendre ses repas. On a toujours laissé cela à la discretion et à la commodité d’un chacun. Ce que j’en dis, c’est foi / d’ignorant sincere, co[mm]e à tatons, et j’attens un senatusconsulte de v[ot]re part q[ui] regle cette difficulté. Auquel senatusconsulte je n’aquiescerai pas si aveuglem[en]t, (puis qu’aussi bien faut il que nous guerroions par ensemble) que je n’interjette appel ou quelque chose de plus si cas y echet* [34]. En un mot Mr toutes ces honnetetes que je vous fai vous demandant si civilement votre opinion sur diverses choses, sont un piege, et une embuscade. J’observerai votre contenance, et votre demarche, vous ayant donné cette tablature*, puis je me gouvernerai selon les occasions.

J’ai oublié de remarquer un faux pas de Chapp[uzeau] c’est q[uan]d il dit qu’on n’a jamais mieux parlé à Rome q[ue] sous l’emp[ire] de Trajan, et à Athenes q[ue] sous le regne d’ Alexandre [35]. Il dit cela po[ur] prouver une pensée q[ue] bien des gens ont debitée avant luy as[savoir] que la langue suit le progrez • et la fortune des Etats, en sorte qu’elle n’est jamais plus parfaitte, q[ue] q[uan]d les Etats sont les plus florissans. Il eut mieux fait de choisir l’emp[ire] d’ Auguste, qu’il n’a fait de choisir celui de Trajan, car on sait dés la 3. classe • que • la langue latine commence • à decheoir sous les p[remi]ers successeurs d’ Auguste, en sorte que Lucain et Seneq[ue] qui ont vecu sous Neron, passent constamment pour barbares • quand on les compare à Virgile et à Ciceron. Je dis le meme de Quintilien, de Juvenal, de Martial, et de Suetone, qui ont vecu ou peu avant ou peu apres /
Trajan. Ils parlent bien à la verité, mais ce n’est rien en comparaison des autheurs q[ui] vivoient sous les 2 premiers Cesars. Je ne sai pourquoy Chapp[uzeau] a laissé l’empire d’ Auguste p[ou]r prendre celui de Trajan. Je croi q[ue] c’est parce qu’il a leu que l’emp[ire] romain n’a jamais eu de plus grande etendue q[ue] sous ce dernier. Plusieurs ont fait cette remarque et il me semble meme qu’il y en a q[ui] ont dit q[ue] jamais les aigles romaines n’avoient volé au dela de l’Euphrate q[ue] du tems de Trajan mais cela est si faux que la seule vie de Pompée et de M[arc] Antoine par Plutarque suffit p[ou]r le demontrer [36]. Car on voit q[ue] le premier poussa ses conquetes non seulem[en]t au delà de l’Armenie, mais aussi • asses pres de la mer caspienne, et q[ue] le dernier a eté assieger la capitale de Medie ce qui est plus q[ue] passer l’Euphrate. Quant à l’autre article, sa[voir] que la langue grecq[ue] n’a jamais eté plus parfaitte à Athenes q[ue] du tems d’ Alexandre, je le lui accorderai, mais avec cette queue q[ue] cela fait contre luy, parce que ce n’etoit pas le plus florissant etat de la rep[ublique] d’Athenes, puis qu’elle avoit eté subjuguée par Philippe pere d’ Alexandre, et par Alexandre luy meme avant son voyage de Perse. Il faloit prouver que les Macedoniens parloient alors mieux qu’auparavant, et alors son raisonnem[en]t eut eté solide mais l’etat où se trouvoit la repub[lique] d’Athenes sous Alex[andre] etant et moins libre et moins puissant sans compa-raison qu’il n’avoit eté autrefois, ote au raisonnem[en]t de Chappuz[eau] toute sa force nisi quid tu docte Banagi dissentis [37][.]

Notes :

[1] Cette lettre ne nous est pas parvenue.

[2] La lettre de Bayle à Basnage ne nous est pas parvenue. Bayle fait allusion, ici et plus loin (« une solitude sans livres »), à son séjour à la campagne, voir Lettre 62, n.11.

[3] Horace, Epodes , v.92-96 : « Je viendrai vous trouver la nuit avec ma vengeance ; ombre, j’attaquerai vos visages de mes ongles crochus – tel est le pouvoir des dieux mânes – et, pesant sur vos poitrines angoissées, j’en chasserai le sommeil par l’épouvante. »

[4] Allusion au texte de la Vulgate, Jn 20,17. L’expression était devenue quasiment proverbiale : « Ne me touche pas. »

[5] Les thèses que Basnage venait de soutenir à l’académie réformée de Sedan marquaient l’achèvement de ses études de théologie. Voir Louis Le Blanc de Beaulieu, Theses theologicæ Variis temporibus in Academiâ Sedanensi editæ et ad disputandum propositæ (Londini 1675, folio), p.191-234. Les thèses de Basnage sont sensiblement plus développées que toutes les autres. Elles s’intitulent Theses theologicæ de fidei iustificantis Natura et Essentia, ejusque distinctione a fide historica, sive mortua atque otiosa. In quibus variæ Protestantium sententiæ referentur atque expenduntur ; et breviter refelluntur quæ super ea re quidam liber recens scriptori harum Thesium imputat , pour la Pars Una, qui compte 145 thèses. La Pars secunda in qua exponitur doctrina Scolæ Romanæ et cum Protestantium comparatur , un peu plus courte, compte 121 thèses. Sur Basnage, voir l’ouvrage, déjà mentionné, de G. Cerny, Theology, politics and letters.

[6] Virgile, Enéide , iv.13 : « la peur découvre les âmes sans noblesse ».

[7] Bayle reviendra sur l’esprit vétilleux des théologiens dans le DHC, « Nestorius », rem. A.

[8] Louis Le Blanc, sieur de Beaulieu (1614-1675), fils du pasteur Louis Le Blanc et de Charlotte Cappel, elle-même fille de Louis Cappel, le célèbre hébraïsant de Saumur, était professeur de théologie à l’académie de Sedan depuis de longues années. Bayle fera allusion dans les NRL, novembre 1684, art. XI, à l’intervention de Le Blanc de Beaulieu dans la controverse avec Antoine Arnauld sur la morale réformée, et lui consacrera un article, « Beaulieu (Louis Le Blanc de) », dans le DHC. Les tendances modérées du théologien de Sedan l’avaient incité à participer à des discussions portant sur un projet de réunion entre confessions chrétiennes proposé par le maréchal Fabert. Il courut donc des soupçons quant à l’orthodoxie calviniste de Le Blanc de Beaulieu, surtout rétrospectifs d’ailleurs, en dépit de l’orthodoxie incontestable de ses Theses theologicæ , parues peu après sa mort : voir ci-dessus, n.5.

[9] On connaît un Elie Mariocheau, pasteur à Cognac, en Saintonge, à peu près à cette époque, ce qui atteste que le patronyme était réformé. Basnage semble avoir essayé de procurer à Bayle un poste de précepteur chez un membre de cette famille, mais, déjà engagé chez Mme de La Rive, Bayle n’était plus disponible.

[10] Horace, Odes , I.xxiv.19-20 : « La résignation rend plus légers les maux que les dieux ne permettent pas de guérir. »

[11] Horace, Epîtres , I.xii.12-13 : « Est-ce que nous nous étonnons que le bétail ravage les champs et les cultures de Démocrite pendant que son esprit voyage avec agilité, séparé de son corps ? »

[12] Bayle fait allusion ici à la Lettre 65, composition littéraire sous forme de lettre adressée à Minutoli.

[13] Bayle allait atteindre cet âge le lendemain.

[14] Horace, Epîtres , II.ii.215-16 : « Il est temps pour moi de partir, de peur que, me voyant boire plus que de raison, cet âge auquel les ébats conviennent ne se moque de moi et ne me pourchasse. » Le texte d’ Horace, que Bayle adapte ici à ses exigences, porte tibi au lieu de mihi.

[15] Ovide, Métamorphoses , vii.20-21 : « je vois le bien et je l’approuve, et c’est le mal qui m’entraîne ».

[16] Lucain, Pharsale , x.407, voici la suite de la citation : « qui castra secuntur venalesque manus » : « il n’y a chez les hommes qui vivent dans les camps ni foi, ni piété ; ce sont des mains vénales ».

[17] Samuel Chappuzeau (1625-1701), Le Théâtre françois divisé en trois livres, où il est traité : I. De l’usage de la comédie ; II. Des auteurs qui soutiennent le théâtre ; III. De la conduite des comédiens (Lyon 1674, 12°). Fils d’un avocat réformé parisien, Chappuzeau se convertit au catholicisme au cours de son adolescence, mais revint au protestantisme et fut alors envoyé par son père étudier la théologie à l’académie de Montauban. Il fut admis au ministère, mais commença par accompagner un gentilhomme dans ses voyages, qui les emmenèrent en Ecosse, aux Provinces-Unies et en Allemagne. Chappuzeau s’arrêta quelque temps à Cassel, y prêcha à l’occasion, puis, à la mort de sa protectrice, la Landgrave mère, il revint en France. Un temps correcteur d’imprimerie à Lyon, c’est là qu’il fit ses débuts d’auteur dramatique et connut Molière, qu’il eut la perspicacité d’apprécier avant que celui-ci ne devînt célèbre. Pendant son séjour à Lyon, Chappuzeau épousa une Genevoise. En 1658, il se rendit en Hollande, y fit imprimer quelques sermons et fut passagèrement précepteur du jeune Guillaume d’Orange. Puis Chappuzeau s’établit à Paris, où il joua le rôle de complice et d’agent provocateur, vraisemblablement stipendié, pour entraîner le pasteur Alexandre Morus dans des agissements pour le moins imprudents, sinon absolument scandaleux, que Chappuzeau s’empressa de noircir et de dénoncer au consistoire de Charenton, une assemblée au sein de laquelle le volatile Morus ne comptait pas que des amis : voir O. Douen, La Révocation de l’Edit de Nantes à Paris d’après des documents inédits (Paris 1894, 3 vol.), i.218-233. Ce scandale allait valoir à Morus une suspension du ministère de deux ans (1661-1663) et à Chappuzeau l’interdiction de participer à la Sainte Cène pendant quelque temps. En 1662, Chappuzeau s’établit à Genève, où il obtint la permission d’enseigner la géographie. En 1666 commença la publication de son Europe vivante, ouvrage qui lui assura une certaine notoriété de géographe, d’historien et de guide pour les voyageurs et qui connut de multiples éditions : voir J.-D. Candaux, « Samuel Chappuzeau et son Europe vivante (1666-1673). Etude bibliographique », Geneva 14 (1966), p.57-80. Chappuzeau continua à voyager beaucoup et à ajouter des volumes à son Europe vivante en revenant de temps en temps à Genève, où l’attendait une nombreuse famille dont il avait quelque peine à assurer la subsistance. C’est alors que Bayle et Basnage l’ont personnellement connu, visiblement en s’amusant de ses ridicules. Chappuzeau voyageait une fois de plus en Allemagne quand parut sa Relation de l’estat présent de la maison royale de Savoye (Paris 1673, 12°), dans laquelle, assurément par étourderie, l’auteur, devenu bourgeois de Genève, se rendait coupable d’un crime de haute trahison en qualifiant le duc de Savoie de « comte de Genève ». Cette maladresse valut à Chappuzeau d’être banni de Genève jusqu’en mai 1674, bien que divers princes allemands aient intercédé en sa faveur. Chappuzeau put enfin revenir à Genève, où il poursuivit ses travaux littéraires abondants et multiples. En 1682, il entra au service du duc de Zell, comme gouverneur de ses pages, poste que Chappuzeau occupa jusqu’à sa mort, près de vingt ans plus tard. Dans ses ouvrages, Chappuzeau témoigne d’une naïve vanité, mais surtout d’une obséquiosité éperdue à l’égard des grands ; quant aux louanges qu’il donne aux comédiens, elles s’expliquent, puisqu’il était dramaturge, ce que Bayle paraît ignorer.

[18] Voir Henri Estienne, Apophthegmata græca regum et ducum. philosophorum item. aliorumque quorundam : ex Plutarcho et Diogene Lærtio (s.l. 1658, 12°), p.628-629.

[19] Vincent Voiture (1597-1648), poète précieux qui fréquentait l’hôtel de Rambouillet, avait composé de nombreux madrigaux. La source de Bayle pour cette remarque sur les amours de Voiture est Ægidii Menagii miscellanea (Paris 1652, 4°), qui contiennent un Ægidii Menagii liber adoptivus in quo doctorum aliquot virorum ad eum et de eo poematia où l’on trouve La Pompe funebre de Voiture à monsieur Menage par monsieur Sarasin, p.73-102 ; le passage en question se trouve p.83. Nous remercions Benoît de Cornulier, qui nous a fourni cette référence.

[20] Voir Régnier, Satire xiii, 1-9, Œuvres complètes, éd. G. Raibaud (Paris 1958), p.171.

[21] Nous n’avons su préciser cette référence, qui renvoie sans doute à un recueil personnel.

[22] L’« application » – à la fois pertinente et inattendue – d’un vers ou d’une phrase bien connue des lettrés ne figure pas parmi les figures classiques de la rhétorique, mais constituait un jeu d’esprit fort prisé par les auteurs du siècle.

[23] Horace, Odes , I.xii.18-20 : « Rien ne prend force qui lui soit égal ou même qui vienne immédiatement après lui ; pourtant c’est l’autre qui a pris les honneurs les plus proches des siens. » Le texte d’ Horace porte Pallas au lieu d’ alter, et occupabit au lieu d’ occupavit ; cité par Chappuzeau, Le Théâtre françois, ii.102.

[24] Voir Chappuzeau, Le Théâtre françois, i.4.

[25] Comme pour un renvoi précédent de Bayle (voir ci-dessus, n.21), nous n’avons su préciser cette référence, qui renvoie sans doute à un recueil personnel.

[26] Nous avons cherché en vain la source de cette affirmation dans l’ouvrage de Tanneguy Le Fèvre, Epistolæ quarum pleræque ad emendationem scriptorum veterum pertinent. Pars II, qui accedunt Aristophanis concionatrices […] cum notis (Salmurii 1665, 4°), republié en même temps que le tome i, paru initialement en 1659, à Saumur 1674, 2 volumes in-4°.

[27] La première ligne du texte latin est en prose et paraît être de l’invention de Bayle. Elle est suivie de quelques vers tirés d’ Horace : « Quand toi, petit homme, critique maladroitement et oisivement la liberté d’Aristophane, oh ! mon foie bout et se gonfle d’une bile incommode. Alors ni mon esprit ni mon teint ne demeurent en place. » Le texte en italique est une citation d’ Horace, Odes , I.xiii.3-6.

[28] Chappuzeau, Le Théâtre françois, iii.269-270, « Lettre de l’autheur ».

[29] Sur ce Discours de l’histoire de La Mothe Le Vayer, voir Lettre 65, n.205.

[30] La Mothe Le Vayer, Discours de l’histoire, p.262. L’historien espagnol compare Charles-Quint « qui se moquoit de la colère du pape, à un certain impie qui méprise le courroux des dieux dans Juvénal, rapportant ses mesmes paroles, Bibit et fruitur Diis iratis ». Voir Juvénal, Satires, i.49-50 : « [ Marius] boit et jouit du ciel irrité » ; mais Bayle a raison de penser que Sandoval n’a pas bien compris le sens de ces vers laconiques (voir ci-dessous n.33).

[31] Bayle utilise la première édition du Discours sur la comparaison de l’éloquence de Démosthène et de Cicéron (Paris 1670, 12°) de René Rapin, où ce passage apparaît, en effet, à la page 47.

[32] Nous n’avons su préciser cette référence, qui renvoie sans doute à un recueil personnel (voir aussi ci-dessus, n.21, 25).

[33] Voir Thomas Farnaby (1575-1647), Junii Juvenalis et Auli Persii Flacci Satyræ cum annotationibus ad marginem (Londini 1612, 8°), p.3. Farnaby, annotant Juvénal, i.49, parle de Priscus Marius, à qui l’exil permit de se mettre à table dès la huitième heure, c’est-à-dire tôt dans la journée. L’interprétation très juste de Bayle ne diffère guère de celle de Farnaby. Mais c’est sans raison que Bayle allègue contre Farnaby que Marius Priscus était aussi libre avant qu’après son exil de dîner quand il le souhaitait. La leçon essentielle de la satire de Juvénal est que Marius Priscus profite de sa disgrâce ( fruitur diis iratis).

[34] Bayle adopte ici plaisamment le langage juridique. Interjeter, c’est faire appel d’une sentence devant un tribunal supérieur.

[35] Voir Chappuzeau, Le Théâtre françois, ii.74.

[36] Plutarque, « Vie de Pompée », lii ; « Vie d’ Antoine », xlvi, ii.263 et 899.

[37] Horace, Satires, II.i.78-79 : « si ce n’est que tu sois d’une opinion différente, docte Basnage ». Le texte d’ Horace porte docte Trebati.

Accueil du site| Contact | Plan du site | Se connecter | Mentions légales | Statistiques | visites : 122586

Institut Cl. Logeon