Lettre 68 : Pierre Bayle à Jacob Bayle

Le 23 novembre 1674
M[onsieur] e[t] t[res] c[her] f[rere],

Je n’ai pas eté surpris d’apprendre par votre lettre du 14 [1] qu’on vient de me rendre ; q[ue] ma repo[n]se n’est pas venue en votre pouvoir, car j’ay bonne memoire qu’elle ne partit d’icy que le 13 qui etoit le lendemain du jour q[ue] j’avois receu la votre. Le tailleur [2] qui moyenne la communica[ti]on de nos pensées, vaut mieux q[ue] tout autre, si bien qu’il ne faut pas s’adresser ailleurs. Il est vrai qu’il faut luy ecrire, ce q[ue] j’ai deja fait [3], que tous les ports lui seront payez. Il m’a fait savoir q[ue] la place de Mr Froissin [4] est remplie dés avant le depart du sieur Bourdin ; et par là cette corde est rompue. Il me promet de faire agir tous ses amis, vous m’en dites autant, je ne m’epargnerai pas de mon coté, nous verrons ce qui en reussira. La providence de Dieu s’etendant à tout, il faut esperer que nous y aurons quelque part, et pour moi j’en fais toujours non pas mon pis aller, comme font plusieurs, mais ma principalle ressource. J’ay veu de gens qui me voyant tranquille, au milieu de l’indigence, s’etonnoient de me voir si peu en peine, car pour eux dés qu’ils ne voyoie[n]t pas 3 ou 4 années de subsistance bien asseurées, ils en perdoient le manger et le dormir. Je leur repo[n]dois que ma foi pour la providence de Dieu, faisoit toute ma quietude, et si j’avois voulu m’ouvrir d’avantage à eux, je leur aurois dit que j’avois en ma maison la cause de ma confiance, me persuadant que la pieté et les saintes prieres d’un pere, d’une mere, et d’un frere justes et craignans Dieu, tiendroient toujours le Ciel ouvert en ma faveur. Qui est la reponse que fit le duc de Parme à dom Juan d’Austriche apres la bataille de Lepanthe [5]. Car comme dom Juan luy faisoit une petite reprimande sur ce qu’il / avoit eté trop temeraire, le duc luy repondit, qu’il avoit dans sa maison la cause de sa hardiesse et tout ensemble son secours, ayant une femme dont la pieté et les prieres luy servoient de bouclier et de rempart... La grande difficulté que je trouve à nous ecrire n’est pas d’icy à Montauban, mais de là à v[ot]re Ithaque (je me sers de ce mot, parce que je me souviens que quelqu’un a dit de la patrie d’ Ulysse que c’etoit comme un nid sur un rocher, ayant sans doutte egard à son eleva[ti]on et à sa petitesse [6]). Comment faire quand vous serez arrivé à la montagne ; ni Mr Ynard [7] ne pourra vous envoyer mes lettres, ni vous, les envoyer à la poste, qu’apres une attente tres ennuyeuse. C’est pourquoi proffitons de votre sejour à Montauban, et si je suis asses heureux p[ou]r q[ue] cette lettre vo[us] y rencontre, satisfaites moi sur les questions suivantes avant que d’en partir. 1° Si Mr Naudis [8] est marié et s’il etudie ; 2° en quels regimens et sous quels cap[itain]es servent nos guerriers. Si Mr Olivi et Mad lle sa femme demeurent ensemble [9]. Si Mr de Pradalz est toujours ami des muses, et s’il a receu une lettre que je luy ecrivis il y a deja bien long tems [10]. Si la parenté sait de mes nouvelles (je croi qu’il faut etre tres reservé sur mon retour et n’en dire rien ni à Paul ni à Pierre)[.] Si ceux de dehors [11] se souviennent de ce q[ue] j’ay eté. Si le cadet etudie bien. Tout cela sans prejudice des autres choses que vous jugerez dignes de ma curiosité. Mr de Pequilin est si melancolique de se voir en prison dans la citadelle de Pignerol, sans savoir encore pourquoi, q[ue] le bruit a couru qu’il s’etoit empoisonné lui meme [12]. Mais ç’a eté un bruit faux, et ceux qui le connoissent ne l’en croiront jamais capable, car il a non / seulement un esprit des plus brillans, mais une fermeté et une grandeur d’ame digne de son pays, car vous savez bien qu’il est du Perigord, qui a toujours eté fertile en heros[ ;] quoi qu’il en soit La Fage [13] n’est pas fort aise, que je pense, s’il est encore avec lui. Au reste j’ay si long tems demeuré à la campagne depuis mon arrivée en cette ville [14], et presentement je sai si peu si j’y tarderai seulement 8 jours, que je suis toujours à faire faire le portrait que la personne qui m’est plus chere que la vie, souhaitte d’avoir. Je ne perdrai pas du tems pour effectuer cela. Je l’embrasse mille fois avec le plus profond respect q[ue] je puisse concevoir aussi bien que celui pour qui vous aves une lettre [15]. Il seroit superflu de vous donner de nouvelles, car vous n’etes pas dans ces lieux ecartés, où un curieux feroit volontiers ce qu’on a debité faussem[en]t du marq[ui]s de Peguilin. Vous voila à Montauban où je m’imagine que vous lisez tous les ord[inai]res* la gazete de France et celle de Hollande. C’est pourquoi p[oin]t de nouvelles. Pour livres vous saurez q[ue] Mr La Roque a fait imprimer une apologie en latin p[ou]r feu Mr Daillé contre un Anglois nommé Paerson qui avoit ecrit contre le livre de ce grand ho[mm]e où il examinoit les epitres pretendues de s[aint] Ignace [16]. Je lisois quand votre lettre m’a eté rendue une relation de la paix des Pyrenées et du mariage du Roy composée en Italien par le comte Galeazzo Gualdo Priorato [17], qui a ecrit presq[ue] toute l’histoire de ce tems. Si vous voulez voir un livre qui en vaut la peine, (il y a quelques obscenitez, sed o[mn]ia sana sanis [18]) achetés l’ Hexameron rustique, qui est de la main de Mr La Mothe Le Vayer [19]. J’ay leu depuis peu une critique qu’il a faite de l’ Histoire de Charles 5 faite par Sandoval eveque de Pampelune [20].

A Monsieur / Monsieur Ynard not[ai]re / royal à la rue Dauriol po[ur] / faire tenir à Mr Bayle / A Montauban

Notes :

[1] Cette lettre ne nous est pas parvenue ; la réponse que Bayle évoque est la Lettre 66.

[2] Il s’agit de nouveau de Ribaute.

[3] Cette lettre ne nous est pas parvenue.

[4] Il faudrait lire Foissin : voir Lettre 66, n.8.

[5] Le DHC consacrera un article (« Autriche ») à Don Juan d’Autriche, fils naturel de Charles-Quint ; le duc de Parme est Alexandre Farnèse (1545-1592), grand capitaine au service de Philippe II et gouverneur pour lui des Pays-Bas. Bayle cite ici assez exactement Strada dans son récit de la bataille de Lépante (le 7 octobre 1571) : voir Famiano Strada, Histoire de la guerre de Flandres […] mise en françois par P. Du Ryer (Paris 1644, folio), p.187-88.

[6] Voir Cicéron, De l’orateur, I.xliv.196.

[7] Il s’agit certainement de Joseph Isnard.

[8] Sur Jean Bruguière de Naudis, voir i.xxi et Lettre 10, n.41.

[9] On trouve ailleurs ce nom orthographié Olivié et Olivéry. Il s’agit vraisemblablement de Samuel Olivier pasteur de Sabarat, non loin du Carla ; voir Stelling-Michaud, v.52. Il avait épousé, en 1670, Marthe Bories, veuve du pasteur Jean Verdier, et la mésentente du couple, suggérée par la question de Bayle, devait assurément faire jaser et causer du scandale.

[10] Sur Pierre Du Cassé, sieur de Pradals, voir Lettre 13, n.62 ; la lettre à laquelle Bayle fait ici allusion ne nous est pas parvenue.

[11] « ceux de dehors » : à savoir, si les catholiques du Carla se souviennent de la conversion passagère au catholicisme de Pierre Bayle.

[12] Pequilin : lire Puyguilhem, à savoir, Antoine Nompar de Caumont (1632 ?-1723), connu d’abord sous le nom de marquis de Puyguilhem, puis sous celui de Lauzun (dont il sera créé duc en 1692). Favori de Louis XIV, il encourut pour un temps la disgrâce en 1671 et fut alors emprisonné à Pignerol, où il se trouva en même temps que Fouquet. Voir Mémoires de Mlle de Montpensier , éd. Chéruel (Paris 1858), iv.208-209, 319-323, et Saint-Simon, Mémoires , passim. Il faut noter que, beaucoup plus âgé que le mémorialiste, Lauzun épousa, comme celui-ci, en 1695, une fille du maréchal de Lorges.

[13] La Fage, un des domestiques de Lauzun, était donc originaire du Carla ; les prisonniers de haut rang étaient incarcérés avec quelques-uns de leurs serviteurs, qui, vraisemblablement, jouissaient pourtant de quelque liberté de mouvement.

[14] Bayle écrit de Rouen.

[15] Bayle désigne ici successivement ses parents. Sur le portrait que sa mère avait souhaité recevoir, voir Lettre 35, n.2 ; la lettre à son père à laquelle Bayle fait allusion est la Lettre 62, antérieure à celle-ci de deux mois.

[16] Mathieu de Larroque venait de faire paraître des Observationes in Ignatianas Pearsonii Vindicias et in Annotationes Beveregii ad Canones Apostolorum (Rouen 1674, 8°) dans lesquelles il prend la défense des thèses de Daillé concernant la légitimité de l’attribution des Epîtres d’ Ignace, thèses qu’avaient combattues les deux théologiens anglais, Pearson et Beveridge : voir Lettre 36, n.7. – En 1691, William Beveridge (1637-1708) allait refuser l’évêché de Bath et Wells, car il y aurait remplacé un non-juror ; il devait devenir évêque de Saint-Asaph en 1704. Le livre combattu par Larroque s’intitule sive Pandectæ Canonum ss. Apostolorum et conciliorum ab ecclesia græca receptorum (Oxonii 1672, folio, 2 vol.).

[17] Historia della pace frà le due corone, conclusa a Pirennei, con l’aboccamente delli due rè, descritta del conte Gualdo Priorato (Colonia 1669, 8°). Gualdo Priorato, comte de Commazo (1606-1678), après avoir suivi la carrière des armes, se consacra à l’histoire et devint l’historiographe de l’empereur Léopold . Criblés d’erreurs, ses ouvrages ont cessé de faire autorité.

[18] Tite 1,15 ; Vulgate : omnia munda mundis : « toutes choses sont pures pour ceux qui sont purs ». Bayle substitue sana à munda : « tout est sain pour un esprit sain/pour une âme saine ».

[19] Voir Lettre 32, n.4, et Lettre 61, n.11.

[20] Pour le titre complet de l’ouvrage de Sandoval critiqué par La Mothe Le Vayer, voir Lettre 65, n.143 ; Bayle en parle aussi Lettre 67, p.11.

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