Lettre 688 : Pierre Bayle à Jacques Lenfant

A Rotterdam, le 3 e de février 1687
Le jour meme que j’ai recu votre lettre j’aurai l’honneur d’y repondre [1] ; j’aurois eu un plaisir extreme de la lire si d’abord je n’eusse compris que n’ayant point recu la derniere que je vous ai ecrite, vous avez un pretexte fort legitime de vous plaindre de moi. Fort peu apres que j’eus recu celle que vous m’ecrivites par M. de La Brune [2], je vous ecrivis assez amplement, et comme j’avois à envoier en meme tems 2 Pastorales de M.  Jurieu à Cleves [3], je les mis dans le paquet et priai celui à qui j’adressai le tout de faire porter la votre par la poste. Je me reposois sur cela ; jugez donc si j’ai eté surpris en aprenant que vous n’aviez point reçu cette reponse qui vous etoit deuë depuis si long tems. Cessez je vous en conjure Monsieur, de vous imaginer que vous ayez rien ecrit au sujet de Mr. Jurieu qui lui ait deplu ni à moi [4]. Tout ce que vous en disiez etoit si sage et si judicieux qu’il eust fallu étre bien déraisonnable pour s’en plaindre ; je ne manquerai pas de lui faire vos complimens des demain que j’irai chez lui. Il seroit à souhaitter que de malhonnetes gens n’eussent pas l’insolence de publier des libelles contre lui, mais que voulez-vous, c’est la destinée des grands hommes, • et pour lui, il a cette consolation que le sieur Versé est le seul qui ait osé se commettre [5]. Or vous connoissez le personnage. Je n’ai encore point songé à quitter ma fonction de journaliste, et ainsi l’avis qu’on vous en a donné n’a nul fondement [6]. Je ne m’étonne point qu’il y ait tant de fausses nouvelles sur des sujets considérables, lesquelles sont forgées 2dum se totas [7], puis que sur une bagatelle comme celle ci, il y en a de cette espece. Il est certain que ce bruit a été inventé entierement, car pour n’avoir pas été inventé, il faudroit que j’eusse dit à • quelcun ou serieusement ou en raillant que j’avois dessein de quitter ; ou bien que le libraire l’eust dit, et meme en ce dernier cas ce seroit la meme chose, puis que ce seroit le libraire qui auroit forgé cela, etant certain que je n’ai dit à ame qui vive que j’eusse ce dessein, et qu’au contraire, dans toutes occasions j’ai temoigné sur cela ma pensée qui est de continuer jusques à ce que j’en sois las, et il n’y a pas apparence que cela soit de longtems, parce que de toutes les occupations que je saurois prendre, c’est celle qui revient le mieux à mon humeur. Vous êtes trop obligeant et trop bon ami Monsieur, de me conter là-dessus les douceurs que vous me contez. Je trouve très-beau, digne de vous, et fort du tems le dessein que vous avez de traduire s[ain]t Cyprien [8], ou du moins une partie. Vous savez sans doute qu’il y a une traduction francoise de cet auteur par Mr Lombert [9], qui est fort estimée, et que vous consulterez tres assurement. Vous avez aussi les Dissertationes Cyprianicæ de Mr Dodwel [10] qui pourront vous ouvrir une matiere ou carriere bien large pour vos notes historiques et critiques. Encore un coup, je suis ravi que vous emploiiez à cela votre talent, et ne m’épargnez pas si vous avez besoin de quelque chose de ce pays. Ces Messieurs de Londres ont une etrange démangeaison d’imprimer. On leur attribuë un Commentaire philosophique sur « Contrain-les d’entrer » [11], qui en faisant semblant de combatre les persecutions papistiques, va à etablir la tolerance des sociniens. Ils ont publié encore tout de nouveau des Entretiens de théologie, où ils ont fort maltraité feu M. Claude [12]. Les affaires de ce pays sont assez tranquilles, la plupart des ministres sont placez passablement bien ; quelques uns fort doucement. Vous savez que M. Jaquelot est à La Haye. Je n’ai seu que depuis peu qu’il est l’auteur d’une réponse à la Pastorale de M. de Meaux [13]. Mr Benoit nous a donné une belle Apologie pour la retraite des ministres [14]. A Dieu, Monsieur ; aimez-moi toujours, et me croiez votre tres humble et tres obeissant serviteur Bayle

Notes :

[1] Cette lettre de Jacques Lenfant à Bayle, envoyée sans doute fin janvier 1687, est perdue, ainsi que la lettre antérieure de Lenfant et la réponse de Bayle auxquelles il est fait allusion dans la suite de la lettre. A cette même époque, Lenfant entretenait une correspondance intense avec Jean Le Clerc, commentant les articles de la BUH de Leclerc et son propre projet en cours d’une traduction des œuvres de saint Cyprien : voir Le Clerc, Epistolario, i.440-460, n° 120, 121, 122, 124, 125, 128.

[2] Il s’agit probablement de François de La Brune (1624-1703), ancien pasteur – à partir de 1671 – de Mus dans le Bas-Languedoc ; il quitta la France en 1685 pour la Suisse et la Hollande, retourna ensuite en France avant de s’installer définitivement – avec sa femme, Marguerite de Rodil, et deux enfants – à Amsterdam en 1688. Son fils Jean (1653-1736) le suivit à cette date et s’installa à Schonhooven comme pasteur de M me de Vignolles. Voir H. Bots, « Les pasteurs français au Refuge des Pays-Bas », n° 227 et 228 ; Y. Krumenacker (dir.), Dictionnaire des pasteurs dans la France du XVIII e siècle (Paris 2008), p.235.

[3] Dans sa correspondance avec Lenfant, Bayle masque parfaitement la réticence qu’il ressent à l’égard des Lettres pastorales de Jurieu. Sur le voyage de Jurieu à Clèves, voir Lettre 620, n.3.

[4] La dernière lettre que nous ayons de Bayle à Lenfant date du 9 juillet 1686 (Lettre 595) ; il n’y est pas question de Jurieu. Lenfant pense sans doute à sa première lettre perdue, à laquelle il appréhendait que Bayle n’ait pas voulu répondre. Il est à noter qu’apparemment Bayle fréquente encore Jurieu régulièrement à cette époque.

[5] Noël Aubert de Versé avait publié au moins trois pamphlets contre Jurieu à cette époque : Lettre à M. J... sur son livre intitulé « L’Esprit de Monsr Arnaud » (Deventer 1684, 12°), Le Protestant pacifique, ou traité de la paix de l’Eglise, contre M. Jurieu, par Léon de La Guitonnière (Amsterdam 1684, 12°), et, plus récemment, Le Nouveau Visionnaire de Rotterdam, ou examen des « Parallèles mystiques » de M. Jurieu, par Théognoste de Bérée (Cologne 1686, 12°). Sur le premier de ces pamphlets et sur les raisons du conflit entre Jurieu et Aubert de Versé, voir A. McKenna, « Sur L’Esprit de M. Arnauld de Pierre Jurieu », Appendice 1, Chroniques de Port-Royal, 47 (1998), p.217-232, et les Lettres 228, n.6, et 481, n.4 ; sur le dernier pamphlet, qui est sans doute celui qu’évoque Bayle dans la présente lettre, voir Lettre 458, n.1. Rappelons également qu’il est possible qu’Aubert de Versé soit l’auteur de la Lettre 650 du 21 octobre 1686.

[6] La maladie – sans doute une dépression nerveuse – allait pousser Bayle à suspendre ses activités dès le mois suivant.

[7] secundum se totas équivaut à « de toutes pièces ».

[8] Lenfant avait entretenu Bayle de ce projet dans sa lettre perdue ; il en discutait inténsément avec Jean Le Clerc à la même époque : voir ci-dessus, n.1. L’ouvrage allait sortir l’année suivante : Lettres choisies de saint Cyprien aux confesseurs et aux martyrs, avec des remarques historiques et morales (Amsterdam 1688, 12°), publié par Henry Desbordes. Dans son compte rendu ( NRL, novembre 1686, art. V) de l’ouvrage de Louis Thomassin, Traité de l’unité de l’Eglise et des moïens que les princes ont emploïez, pour y faire rentrer ceux qui en étoient séparez (Paris 1686, 8°), Bayle souligne l’importance des lettres de saint Cyprien sur cette question.

[9] Bayle fait allusion aux Œuvres de saint Cyprien,... traduites en françois par Monsieur Lombert (Paris 1672, 4°) ; sur Pierre Lombert, traducteur réputé, proche de Port-Royal, voir le Dictionnaire de Port-Royal, s.v., art. de F. Delforge.

[10] Sur les Dissertationes Cyprianicæ du théologien irlandais Henry Dodwell, voir Lettre 567, n.6.

[11] Bayle annonce son propre Commentaire philosophique, qu’il avait déjà signalé dans les NRL, août 1686, cat. ii, et novembre 1686, cat. iii. Voir aussi Lettre 687, n.9

[12] Charles Le Cène, Conversations sur diverses matieres de religion, etc. avec un traité de la liberté de la conscience ; dédié au roi de France et à son conseil (Philadelphie [Amsterdam] 1687, 12°), publié chez « Timothée de Saint Amour » ; cet ouvrage est signalé dans les NRL, janvier 1687, cat. iii, n° VIII, où Bayle le présente comme une publication pajoniste, suite des Entretiens sur diverses matières de théologie [...] (Amsterdam 1685, 12°) de Charles Le Cène et Jean Le Clerc, dont il avait donné un « extrait » dans les NRL, avril 1685, cat. xiv (voir aussi Lettres 143, n.4, 147, n.5, 411, n.1, 687, n.8). Bayle poursuit : « Il est divisé en cinq entretiens. On traite dans les deux premiers de la tolérance que les protestans doivent avoir les uns pour les autres, sur les matieres de religion, et de celle que les magistrats doivent aux hérétiques. On examine dans le 3 e la matiere des alliances, qui est de grand poids en théologie. Le dogme de la justification et celui de la certitude du salut, sont examinez dans les deux autres conversations. On parle de toutes ces choses avec beaucoup de subtilité et de netteté, selon le nouveau systême de ces M rs. Il seroit à souhaiter qu’ils n’eussent rien dit qui choquât le héros que l’Eglise réformée vient de perdre. » – et il est indiqué en note qu’il s’agit de Jean Claude, « dont on donnera l’éloge ». Bayle devait arrêter sa rédaction des NRL avant que cet éloge pût paraître. Sur Charles Le Cène, réfugié à Londres, voir E.R. Briggs, « Les Manuscrits de Charles Le Cène (1647-1703) dans la bibliothèque de la “Huguenot Society of London” », Tijdschrift voor de Studie van de Verlichting [Bruxelles], 1977, p.357-378 ; M. Mulsow, « The “New Socinians” : intertextuality and cultural exchange in late Socinianism », in M. Mulsow et J. Rohls (dir.), Socinianism and Arminianism. Antitrinitarians, Calvinists and Cultural Exchange in seventeenth century Europe (Leiden 2005), p.64-67.

[13] Il s’agit de l’ouvrage resté anonyme, Reponce à la lettre pastorale de Monsieur l’evêque de Meaux, pour exhorter ceux qu’il appelle nouveaux catholiques de son diocèze à faire leurs Pâques (Amsterdam 1686, 12°), que Bayle attribue ici à Isaac Jaquelot et qui ne doit pas être confondu avec l’ouvrage de Jacques Basnage, Réponse à M. l’evesque de Meaux sur sa lettre pastorale (s.l. 1686, 12°).

[14] Elie Benoist avait publié l’année précédente sa Lettre d’un pasteur banni de son pays à une Eglise qui n’a pas fait son devoir dans la dernière persécution (Cologne 1686, 12°) et venait de faire paraître son Histoire et apologie de la retraite des pasteurs à cause de la persécution de France (s.l. 1687, 8°) ; ce dernier ouvrage est signalé dans les NRL, janvier 1687, cat. iii, n° VII.

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