Lettre 69 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

A Rouën, le 15 de decembre, 1674

Je pensois, mon très cher Monsieur, n’accompagner pas de cette lettre le billet [1] que j’écris à Mr Leger. Mais, comme j’ai vu que / je différerois trop à vous écrire, si j’attendois que Mr Bigot [2] me fournît des curiositez du Parnasse, dont je prétendois vous régaler ; j’ai résolu de ne renvoier pas la partie à une autre fois. Que cependant Mr Bigot vienne quand il voudra. Mr La Roque est tellement occupé à faire de livres, que quand je le vas* voir, il me faut une heure pour le retirer de ses pensées. Après quoi, la visite devant finir, je prens congé de lui, sans avoir discouru des amenitez* de la science ; joint qu’un homme qui compose, ne s’amuse point à ces petites bagatelles : sur tout, quand il a sur les bras un homme de la force de Scrivenerus, comme a Mr La Roque. Car, il a repondu au livre que Scrivenerus avoit fait contre Mr Daillé touchant les epitres de s[ain]t Ignace et ce savant Anglois lui replique incessamment [3].

Mr Le Moine étant toujours en prison, et par conséquent melancolique, on ne doit pas se promettre des entretiens avec lui, comme ceux que notre cher Mr Basnage faisoit, et dont il nous a tant préconisé les avantages [4]. Ainsi, Monsieur, vous saurez que je n’ai presque rien à vous dire, sinon que je suis toujours plein d’estime et d’amitié pour votre personne. Il y a un juif de Modene, qui a composé en italien un / livre, dont on fait cas, touchant les façons de faire des juifs d’aujourd’hui, et un nommé Recarede, ce me semble, l’a mis en françois depuis peu [5]. Il paroit des discours académiques, extraits des conférences de l’abbé Bourdelot, par le sieur Le Gallois [6], qui, à ce qu’on m’a dit, contiennent de choses très curieuses ; la plupart de physique. La reponse de Mr Jurieu, professeur à Sedan, au livre de Mr Arnaud, de la morale renversée, paroitra le mois prochain [7]. Ce sera un fort bon livre. On joüe à l’hotel de Bourgogne une / nouvelle piece de Mr Corneille l’ainé, dont j’ai oublié le nom [8], qui fait, à la verité, du bruit, mais non pas eu égard au renom de l’auteur. Aussi, dit-on que Mr de Montausier lui dit en raillant, Monsieur Corneille, j’ai vu le tems que je faisois d’assez bons vers ; mais, ma foi, depuis que je suis vieux, je ne fais rien qui vaille. Il faut laisser cela pour les jeunes gens [9].

J’ai dejà remarqué, en écrivant à Mr Leger, que la source des nouvelles est tarie en France. On n’apprend plus rien dans la gazette de Paris ; et si quelqu’un de ceux à qui on fait des services [10] en plusieurs eglises après sa mort ne meurt bientot, nous courons grand risque de n’avoir plus de gazette. La noblesse, qui avoit été levée dans l’arriere ban [11] du mois de septembre, est de retour, mal satisfaite, à ce qu’on dit, de Mr de Turenne [12], qui n’en a fait aucun compte, et n’a jamais donné le moindre ordre pour elle dans ses campemens. Enfin, elle avoit toujours les plus méchans quartiers*, et Mr de Turenne s’en mettoit si peu en peine, qu’un matin, sans un brouillard, il l’auroit laissé enlever par les ennemis. N’admirez-vous pas, Monsieur, la sagesse des généraux d’armée de cette campagne ? J’en ai ouï railler des gens qui se vantoient d’avoir fait vingt campagnes ; mais, ils prétendoient que jamais, depuis qu’on fait la guerre, il n’y avoit eu tant de coionnerie* en ceux qui commandent, qu’il y en a presentement. Quoi, disoient-ils, voilà deux grandes armées en Alsace. Celle de Mr de Turenne gagne les montagnes, à l’exemple de celle de Fabius Maximus [13] ; et l’autre, bien loin de s’enhardir, se retranche derriere des ruisseaux, et à la faveur d’u / ne bonne ville qu’elle a à dos [14]. Si Mr de Turenne tenoit la campagne, alors on excuseroit les Allemans de se retrancher ; mais, que du haut des montagnes de Saverne, où possible* il ne croit pas être en sureté, il leur fasse pourtant peur, c’est ce qui ne s’est jamais vu : et se retrancher en cette conjoncture, c’est avoir de la sagesse à revendre. C’est être aussi fort modéré que de se contenter de la nourriture[,] poursuivoient-ils, après avoir fait une marche de deux ou trois cens lieuës, comme a fait l’ electeur de Brandebourg [15]. Vraiment, c’étoit bien la peine de venir de si loin, pour mettre à contribution une partie des villages de l’Alsace. Si le duc de Lorraine, qui n’a ni feu, ni lieu, avoit fait cela, passe [16]. Mais, qu’un prince, qui a un chez soi, et le moien de nourrir ses armées, s’en vienne du fond de l’Allemagne en France, pour manger tant* seulement la poule du païsan, cela sent son mesquin, qui veut épargner la dépense d’un hiver. Ils firent bien des remarques de cette force, et enfin on parla de la diversion que les Suedois semblent vouloir faire [17]. Surquoi un de la troupe, qui n’étoit pas demeuré d’accord que nos généraux fussent trop peu hardis, se mit à dire, en se levant de son siege : Parbleu, il seroit bien tems que cette nation fit quelque chose. Il y a trois ans qu’on dit qu’ils vont commencer la guerre ; peste* des lanterniers*, depuis qu’on parle de leurs préparatifs, les François auroient ravagé dix provinces, et nos généraux auroient usé trois armées chacun [18].

Je vous demande pardon, mon cher Monsieur, de ce que je vous rends un compte si naïf d’une / conversation si extravagante et si libertine*. Voici pourtant quelque chose qui ne vaut guere mieux, excepté qu’elle a été d’un très bon effet. On dit que le P[ere] Bourdaloue [19] aiant emploié cinq ou six jours à résoudre à la mort le chevalier de Rohan [20], comme* il fut question de monter sur l’échafaut, il trouva son pénitent dans le plus mauvais état du monde, et ne voulant rien moins faire que mourir. Le Pere fait suer toute sa rhétorique, se munit des lieux-communs de reserve et n’avance rien. Il s’en va prier quelques capitaines aux gardes qui étoient aux portes de la Bastille et aux ruës voisines, de venir à son secours, que sa théologie étoit à bout, et qu’il ne savoit plus de quel bois faire flèche. Là-dessus, un capitaine aux gardes, nommé Magalotti [21], s’avança, et exhorta le chevalier à mourir d’une façon fort cavaliere. Car, il renioit* souvent. Par la tête-D... Monsieur le chevalier, vous êtes bon de craindre la mort. Un homme de votre profession doit-il avoir peur de rien ? Et mort-Dieu figurez vous que vous êtes à la tête d’une tranchée, au milieu de cent boulets de canon qui vous frisent la perruque ; songez que vous êtes à l’assaut. Cela fut mieux gouté que toute la morale du jesuïte, et le criminel envisagea la mort sans effroi, après une exhortation si chrétienne. Pour le bourreau, il fut si glorieux d’avoir fait voler la tête d’un prince, qu’il ne daigna pas profaner ses mains à pendre le maître d’ecole, complice de la conjuration. Mais, après avoir fait trois décolations, il dit à ses valets fort fiérement, Vous autres pendez cela, en leur montrant / le miserable Van den Ende [22], qui est Belge ; et pourtant* il est renoncé* et par les Hollandois, et par les Flamans.

J’espère d’être à Paris, moiennant l’aide de Dieu, le mois de mars prochain, d’où je pourrai vous écrire des choses moins ennuieuses que celles-ci. Cependant, donnez moi de vos nouvelles, mon cher Monsieur, et de ce que font les Suisses dans la présente conjoncture [23], et comment on se porte à Copet.

Je finis, en vous assurant que je suis toujours tout à vous. Mr Leger pourra vous montrer son billet, et vous, Monsieur, lui montrer les boutades ci-incluses.

Notes :

[1] Ce billet ne nous est pas parvenu.

[2] Emeric Bigot (1626-1689) était un érudit et collectionneur rouennais catholique, qui entretenait d’excellents rapports avec les protestants savants de la ville. Sur lui, voir L.F. Doucette, Emery Bigot, seventeenth-century French humanist (Toronto 1970). Bigot est mentionné dans la correspondance d’ Elie Bouhéreau, conservée à Archbishop Marsh’s Library, à Dublin.

[3] Sur l’ Apologia de Scrivener, voir Lettre 36, n.8. Sur les Observationes de Larroque, voir Lettre 68, n.16. Il semble que Scrivener n’ait pas répondu à l’ouvrage de Larroque.

[4] Quand il était à Genève, Basnage avait raconté à ses amis, Bayle et Minutoli, tout le profit qu’il avait tiré de ses entretiens avec les savants pasteurs rouennais. De tels récits avaient assurément attiré Bayle en Normandie, mais un précepteur inconnu ne pouvait guère escompter l’accueil réservé naguère au fils brillant et précoce de l’un des notables de la ville. Sur l’enseignement de Le Moine, voir Lettre 61, n.6.

[5] Il s’agit des Ceremonies et coustumes qui s’observent aujourd’hui parmi les juifs (Paris 1674, 12°), traduites de l’italien de Léon de Modène par D. Recared Scimeon. Le pseudonyme, assez transparent, désigne Richard Simon (1638-1712), d’abord oratorien, puis sécularisé, un des plus grands orientalistes et exégètes bibliques du siècle. Voir J. Steinmann, Richard Simon et les origines de l’exégèse biblique (Paris 1960), et P. Auvray, Richard Simon (1638-1712) : étude bio-bibliographique avec des textes inédits (Paris 1974).

[6] Cas exceptionnel, Pierre Bourdelot (1610-1685) était à la fois médecin de Condé et prêtre (mécréant d’ailleurs, semble-t-il). Bayle connaît par ouï-dire les Conversations de l’académie de M. l’abbé Bourdelot contenant diverses recherches, observations. expériences et raisonnements de physique. médecine. chymie et mathématique, le tout recueilli par le sieur Le Gallois (Paris 1672, 12°), car elles ne seront recensées par le JS que le 12 août 1675. Sur Bourdelot, voir R. Pintard, Le Libertinage érudit dans la première moitié du siècle (1943), 2 e éd. (Genève, Paris 1983), p.355.

[7] Pierre Jurieu (1637-1713) était devenu quelques mois plus tôt professeur de théologie et d’hébreu à l’académie réformée de Sedan ; il devait jouer plus tard un rôle crucial dans la vie de Bayle : voir F.R.J. Knetsch, Pierre Jurieu. Theoloog en politikus der Refuge (Kampen 1967) et E. Kappler, Bibliographie critique de l’œuvre imprimée de Pierre Jurieu (Paris 2001). Son Apologie pour la morale des reformés ou defense de leur doctrine sur la justification. La perseverance des vrais saints et la certitude que chaque fidele peut et doit avoir de son salut (Quevilly 1675, 8°) répondait au livre d’Antoine Arnauld, Le Renversement de la morale de Jesus-Christ par les erreurs des calvinistes touchant la iustification (Paris 1672, 4°). L’information un peu anticipée dont dispose Bayle concernant la parution de l’ouvrage de Jurieu s’explique par le lieu d’impression du livre : Quevilly, c’est-à-dire Rouen. Il est probable que les pasteurs de la ville en surveillaient l’édition.

[8] Il s’agit de Suréna de Pierre Corneille. La tragédie fut vite imprimée : Suréna, général des Parthes (Paris 1675, 12°).

[9] Corneille était originaire de Rouen, d’où l’attention qu’on y portait à tout ce qui concernait le grand homme de la ville ; l’anecdote que raconte Bayle lui est probablement parvenue par voie orale.

[10] A savoir, un grand seigneur ou un prince de sang, dont les funérailles entraînaient de multiples cérémonies religieuses relatées longuement dans la Gazette.

[11] L’arrière-ban était la convocation par le roi de sa noblesse, vassaux et arrière-vassaux, pour une durée limitée. Les appelés devaient s’équiper à leurs frais ou, pour être dispensés du service, payer une taxe. La guerre s’était professionnalisée et les usages médiévaux n’étaient plus de saison. Voir Claude Joly, Relation de ce qui s’est passé à la convocation de l’arrière-ban de France en Allemagne en 1674 (Paris 1836), longtemps restée manuscrite.

[12] Malgré les remarques comiquement outrancières de Bayle sur la Gazette, on y trouve des renseignements sur les quartiers de Turenne dans l’ordinaire n° 127, nouvelle du camp de Desveiller du 2 novembre 1674.

[13] Fabius Maximus (217-203 av. J.-C.) sumommé cunctator, le « temporisateur », qui, après la défaite des Romains au lac Trasimène, réussit, par sa tactique dilatoire, à arrêter les progrès des Carthaginois. Dans sa campagne d’Alsace, Turenne avait agi d’une façon assez semblable : voir Lettre 64, n.13.

[14] Il s’agit de Strasbourg : déconcertés par la manœuvre de Turenne, les coalisés, qui, selon la coutume du temps, renonçaient aux opérations militaires en hiver, se contentaient d’une attitude défensive destinée à leur permettre de passer la mauvaise saison en terre ennemie.

[15] L’ Electeur Frédéric-Guillaume, membre de la coalition, avait envoyé des troupes depuis le Brandebourg pour se joindre à celles de l’ empereur.

[16] Les terres du duc étaient occupées par les Français depuis 1670 : voir Lettre 55, n.6.

[17] Le général suédois, Wrangel, venait d’attaquer la Poméranie, qui relevait du Brandebourg.

[18] La même anecdote figure dans la Lettre 65, p.331, mais cette lettre n’ayant jamais été expédiée et étant demeurée à l’état de brouillon, Bayle ne se répète pas en reprenant l’historiette.

[19] Louis Bourdaloue (1636-1674), célèbre prédicateur jésuite, dont les sermons rencontrèrent un grand succès en dépit de leur rigorisme.

[20] Le chevalier Louis de Rohan (1636-1674), ancien élève des Petites Ecoles de Port-Royal, la marquise de Villers-Bordeville et un officier, le chevalier de Preaulx, furent exécutés à Paris le 27 novembre 1674, pour crime d’Etat. Ils avaient formé un projet de soulèvement nobiliaire en Normandie. Les conjurés projetaient de livrer Quillebeuf aux Néerlandais. Voir la Gazette, ordinaire n° 110, nouvelle du 14 septembre 1674 : la découverte de la trahison du chevalier de Rohan et de ses complices ; ordinaire n° 112, nouvelle de Paris du 22 septembre 1674 ; ordinaire n° 132, nouvelle de Paris du décembre 1674 : la condamnation à mort du chevalier de Rohan, de la dame de Villars, veuve d’un gentilhomme de Normandie, de Preau[lx], neveu de Tréaumont, et de Van den Enden, maître d’école. Les trois premiers, nobles, eurent la tête tranchée, et le quatrième fut pendu. La nouvelle est donnée sans les détails que fournit Bayle dans sa lettre. Voir F. Funck-Brentano, Les Lettres de cachet à Paris. Etude suivie d’une liste de prisonniers de la Bastille (1659-1789) (Paris 1903), n° 593-617, et Dictionnaire de Port-Royal, article « Rohan, Louis de ».

[21] Bardo de Bardi, comte de Magalotti (1630-1705), fit une belle carrière militaire ; maréchal de camp en 1672, il devint lieutenant-général en 1676, puis gouverneur de Valenciennes. Initialement proche de Mazarin, il le devint de Luxembourg, mais Louvois le détestait. Voir Saint-Simon, Mémoires, éd. Coirault, i.99, n.20, ii.583-584, vi.176-77, qui ne cite pas cette anecdote, dont nous n’avons pas trouvé la source.

[22] Celui que Bayle qualifie de « maître d’école » était en fait un brillant esprit : Franciscus Affinius (van den Enden) (1602-1674) avait été médecin à Amsterdam, où il avait aussi enseigné le latin, en particulier à Spinoza. Voir La Fare, Mémoires et réflexions sur les principaux événements du règne de Louis XIV (Rotterdam 1716, 12°), p.144-50 ; P. Clément, Trois drames historiques (Paris 1857), p.217-99, 283-99 ; F. Funck-Brentano, Les Lettres de cachet à Paris, n° 605 ; K.O. Meinsma, Spinoza et son cercle (Paris 1983), p.181-214 ; M. Bedjaï, « Libertins et politiques : le comte de Guiche », Revue de la Bibliothèque nationale, 44 (1992), p.29-33, et « Horizons philosophiques : le théâtre de van den Enden et Spinoza », ibid., 49 (1993), p.35-37 ; J.V. Meininger et G. van Suchtelen, Liever met wercken, als met woorden. De levenskreis van doctor Franciscus van den Enden. Leermeester van Spinoza, complotteur tegen Lodewijk de Veertiende (Weesp 1980) ; Franciscus van den Enden, Vrije politijke stellingen, éd. W. Klever (Amsterdam 1990) ; K. Malettke, Opposition und Konspiration unter Ludwig XIV. (Göttingen 1976) ; O. Proietti, Philedonius, 1657. Spinoza, Van den Enden e i classici latini (Macerata 2010).

[23] L’occupation de la Franche-Comté par l’armée française, achevée dès juillet 1674, donnait à Louis XIV un moyen de pression économique sur les confédérés, la Franche-Comté fournissant traditionnellement à la Suisse occidentale une bonne partie du sel dont elle avait besoin. La France devenait de toutes façons une voisine incommode. Pour affirmer leur neutralité, les confédérés eurent à faire un effort concerté pour couvrir leurs frontières menacées. Voir J. Dierauer, Geschichte der schweizerischen Eidgenossenschaft (Gotha 1912), p.107-12, et G. Andrey, Nouvelle histoire de la Suisse et des Suisses (Lausanne 1982, 3 vol.), ii.123, 128.

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