Lettre 693 : Jacques Du Rondel à Pierre Bayle

[Maastricht, le 15 mars 1687]
Lettre à Monsieur Bayle [1] professeur en philosophie, pour la deffense de l’explication de l’antique qu’on a veue dans les Nouvelles de decembre 1684 [2]. C’est un plaisir d’avoir affaire à M. Tollius [3]. Au lieu de s’emporter et dire des injures, comme fait la plûpart des gens quand on les contredit, il ne se plaint pas seulement ni ne murmure. On diroit même qu’il seroit bien aise qu’on l’entreprenne, et qu’il est persuadé que ce n’est qu’à force de disputes, qu’on peut découvrir la verité. Comme cela marque beaucoup de sincerité et de franchise, on ne sçauroit trop l’en loüer ; et si je continue encore aujourd’hui à le contredire, ce n’est que pour me conformer à cette belle et bonne methode. Il m’en sçaura bon gré, sans doute, lui qui sçait si bien que dans les République des Lettres, il y a tant de routes differentes et si fertiles en contrarietez ; Tanta literarum occasio est [4] ! Doncques ; soit bêtise à moi, ou peu de justesse à M. Tollius, je ne sçaurois / encore me persuader que OVARNM signifient ou peuvent signifier, Omnis Vis Amoris Requie Nocturna Mitescit [5]. Ce n’est point le propre de la force de / s’adoucir. Elle peu diminuer, s’abaisser[ ;] s’adoucir, ce n’est point son caractere. Ou elle est toute entière dans ce qu’elle entreprend, ou elle n’y est qu’avec quelques degrez. Et de cette sorte, c’est une machine qui agit avec tous ses ressorts, ou qui n’en employe qu’un ou deux. Dans le premier état, elle aura toute sa plénitude ; dans le second, elle n’y sera qu’à un quart ou demi-quart de ce qu’elle peut être ; et ainsi ce sera amoindrissement ou diminution et non pas adoucissement. On dit Mare mitescit, mitescit hyems, discordiæ mitescunt, ira mitescit [6] ; mais pour la force, cela ne se dit point. On dit enerver, rompre, briser, etc. et point du tout adoucir, si ce n’est peut-être dans les ouvrages de l’esprit, quando luxuriat oratio et fervore putescit [7]. De plus ; mitescere, dans un sens d’agriculture, c’est perdre son aigreur, parvenir à sa maturité et atteindre à la perfection où l’on est destiné par la nature : Sunt nobis mitia poma [8]. Mitis in apricis coquitur vindemia saxis [9]. Or si l’amour venoit à la perfection en dormant et en cessant d’agir, il se trouveroit qu’il seroit dans son défaut, quand il est dans sa force, et qu’il seroit à son comble, lorsqu’il commence à finir ; chose absolument in- / comprehensible. Mais ce qui est sans réplique, c’est que dans un passage d’ Apulée, que M.  Toll[ius] allegue contre moi, Genus aliud, ajo, augustius Demonum, qui semper a corporis compedibus nexibus liberi, procurantur certis precatibus, il y a ensuite, quorum è numero Somnus atque Amor Vigilandi, Somnus Soporandi [i] ; par où il paroît qu’il faut que l’amour veille toûjours, ou qu’autrement il n’est pas amour. M. Toll[ius] n’a pas voulu voir la petite malice que je lui disois en renversant ses paroles, Omnis Vis Amantium Requiescens Nullius Momenti [10]. Ce Requiescens touchant un jeune homme auprés de Célimene ou d’Amarante, est un des plus malheureux mots qui soient. On sait ce que c’est que Requiescere, Requietorium, quietalus et quietalis [11] ; c’est en verité la mort toute pure. Cependant je ne l’aurois pas mis, sans le mot de Omnis de M. Toll[ius] car je sçavois bien ce vers de Properce, Illa vel angusto mecum requiescere lecto etc [12]. Mais ce fatal mot de omnis emporte tout et ne laisse rien. Et puis, chez les Anciens, une nuit comprend toutes les faveurs d’une fille ; Protinus ut placuit, misi, noctemque rogavi. etc [13]. / Nam te non viduas jacere noctes, Nequicquam tacitum cubile clamat etc [14]. De sorte qu’il étoit vrai ce que j’avois avancé dans ma premiere lettre ; Militat omnis amans etc [15]. Car suivant le même homme ; Militiæ species Amor est, discedite segnes, Non sunt hæc timidis signa tuenda viris. Nox et hyems longæque viæ, Sævique dolores etc [16]. Aprés cela, qu’est ce que M. Toll[ius] me veut dire avec son Cupidon qui dort auprés de Psyché ? C’est un franc Afriquain que ce Cupidon d’ Apulée, encore moins galant qu’éloquent ; ou pour mieux parler, c’est un lasche et un faineant qui ne songe pas à son immortalité, s’il a peur de se remuer. Il y a long-tems, Monsieur, que vous sçavez que Æterno motu se vegetat Æternitas, et quidquid homines vocamus laborem natura immortalium est [i]. De sorte que, bien loin d’apprehender l’apparition de Vénus, qui pourroit me faire des reproches sur ce que je ne veux point qu’on dorme, je défierois volontiers cette bonne déesse de venir chez moi. Je sçai bien ce que je lui dirois. J’ay de quoi la convaincre d’être la soubrette et la prestresse de la nuit, Noctis Ministram atque Camillam [i]. Vous n’avez pas oublié ce vers, vous Monsieur / qui vous souvenez de tout : Noctis et instituet sacra Ministra Venus [17]. Ces Sacra noctis, comme vous le devinez aisement, sont Sacra Marita Tori [i]. Je ne croi pas encore aujourd’hui que les pavots fussent une chose fort agréable à Vénus. Elle les souf[f]roit à la verité, mais elle ne les aimoit pas. J’en juge par son mariage. Un jour elle rechignoit furieusement à prendre Vulcain ; et comme on n’en pouvoit venir à bout au Ciel, et qu’on étoit las de ses fredaines, Jupiter s’avisa de lui faire boire du pavot ; ce qui la mit en rut à tel point que sans plus se souvenir des gens qu’elle aimoit éperduément, elle s’en tint à ce qu’elle trouva, et reçut ce malotru de forgeron dans son lict : Quum primum cupido Venus est deducta marito, Hoc bibit : ex illo tempore nupta fuit [18]. Mais comme vous sçavez, Monsieur, elle revint à ses dedains, quand son ardeur fut passée, et elle a toûjours fait mauvais ménage avec son miserable boiteux. J’avois donc raison de dire que le pavot n’étoit agréable que pour des gens qu’il faut exciter d’entrer en lice. Je persiste dans l’interpretation que j’ay donnée au passage de Lucien, toûchant la mandragore [19]. On peut dormir / sous cette herbe de plusieurs maniéres ; car quoi qu’en dise M. Toll[ius] que la mandragore est trop basse pour pouvoir dormir dessous, cela n’est pas vrai de toutes sortes de mandragores. J’ay donc à lui dire qu’outre la mandragore masle et femelle si connuës de tout le monde, il y en a une autre qui est une espece de solanum soporiferum, que quelques-uns appellent bryoron et d’autres perisson [20], dont la racine est blanche, creuse et de la longueur d’une coudée. Cette plante a des propriétez fort surprenantes. Car si on en donne une dragme à boire, aussitôt on s’imagine être aussi beau que ce Metius de la cour de Domitien [21], et si on en donne trois dragmes, on pousse la folie jusqu’à un certain degré fort capable des Petites-Maisons ; mais c’est pour en mourir que d’en donner quatre dragmes. Au reste cette mandragore ou ce solatrum a des feuilles assez semblables à la roquette, et sa tige est de la hauteur de quatre coudées, qui est plus qu’il n’en faut pour dormir dessous. Mais quand il n’y en auroit point d’assez hautes, Jupiter lassé de quelque voyage ou accablé d’ennuys, n’eût-il pû faire mettre au dessus de sa tête, un / grand nombre de feuilles de mandragore, afin de pouvoir dormir et effacer de sa memoire tous les chagrins que lui pouvoit donner la mauvaise humeur de sa femme, ou les disputes des philosophes ? J’ay vû un malade à Saumur qui n’eût pu dormir sans des rameaux frais et nouveaux dans sa chambre, et au dessus de sa tête. Et n’étoit-ce pas à peu-prés comme cela, qu’ Horace dormit une fois sur une montagne, lorsque des officiers ramiers le couvrirent de feüilles ? Me fabulosæ Vulture in Appulo, Altricis extra limen Appuliæ, Ludo, fatigatumque somno, Frende nova puerum palumbes texere [22]. Mais Jupiter ne perdit pas la mémoire avec toute cette mandragore, comme il devroit être arrivé selon Lucien ; Jupiter reconnut à la fin Timon. Il est vrai. Mais c’est perdre la mémoire, que de ne connoître plus les gens, et n’y avoir plus songé. Sans Mercure, Timon étoit échapé à Jupiter. Je ne m’en étonne pourtant point puisque ce maître des dieux était une si chétive cervelle, qu’il falloit que les Parques fussent incessamment à ses côtez avec des tablettes, pour l’avertir de ce qu’il falloit faire. Pour ce qui est des antiques, où il / y a plusieurs divinitez sous le nom d’une seule, je ne sçai ce que je dois dire là dessus, puis que M. Toll[ius] avouë franchement qu’il n’en a point veüës. Cette ingénuité m’arrête tout court. Cependant, cela ne doit pas empêcher, ce me semble, que je ne puisse dire que j’en ay veuës, et qu’il en pourra voir quand il lui plaira. Il n’a qu’à jeter les yeux sur l’ Harpocrate du sçavant M. Cuper [23]. Il y verra cette divinité entre Isis et Osyris, et l’antique ne passe pourtant que sous le nom d’Harpocrate. Il n’a qu’à parcourir Macrobe, il y verra un certain Apollon avec trois ou quatre déesses [24] ; et ce simulacre n’est pourtant censé que d’un Apollon. Il n’a qu’à lire l’ Anthologie, il y trouvera des Hermeracles, qu’on prenoit pour Hercule ou pour Mercure ou conjointement pour tous les deux [25]. Une fois, il y en eut un qui se querella fort et ferme, pour un tout à fait digne sujet. On avoit présenté à Mercure des poires et des raisins ; et parce que c’étoient des fruits nouveaux, Hercule quoi que [ sic] de pierre, se trouva d’assez bon apetit pour les manger. Mercure en enrageoit. Un dieu traiter comme cela son camarade ! C’étoit effectivement pour s’égorger ; mais / ils étoient trop prés pour se battre. etc [26]. Je dis à present, plus que je ne disois tantôt. Je soutiens à M. Toll[ius] qu’il a veû des pantheons ou des antiques à plusieurs personnages, qui ne passent que sous le nom d’un seul Dieu. Chez Ausone, il y a un Myobarbum que M. Toll[ius] a veû cent fois, où tous les dieux étoient compris. Ogygia me Bacchum vocat etc. Lucanianus Pantheum [27]. Vous vous trompez, me dit M. Toll[ius], cet Apollon d’Heliopolis dont vous venez de parler, que [ sic] avoit de la barbe ; et ainsi il ne peut-être [ sic] l’Apollon de l’estampe, que vous prétendez avoir été toûjours jeune. Je l’avouë, aussi n’ai-je cité cet Apollon que pour exemple des simulacres pantheons, et point pour autre chose. L’Apollon ou plutôt le Titan de question, est un jeune garçon non seulement chez les Medes, mais aussi chez les Grecs et les Romains. Les uns l’ont appellé et les autres Intonsus. Intonsum pueri dicite Cynthium etc [lgrec/]. Solis æterna est Phæbo Bacchoque juventa ; Nam decet intonsus crinis utrumque Deum [28]. Dans La Thebaide, le passage que j’ay cité dans ma 1 re lettre, porte formellement qu’il s’appel- / loit Titan, seu teroseum Titana vocari Gentis Achemeniæ ritu, seu præstat Osyrim etc [29]. Aussi, Monsieur, étoit-ce à Achemene capitale de l’ancienne Médie, qu’Apollon ou le soleil s’appelloit Titan ; et s’il faut que les Assyriens lui ayent donné une barbe, cela ne conclut point à la vieillesse, du consentement même de M. Toll[ius] page 176 de ses Fortuita [30]. Sous certains rois de France, les preux avoient une barbe d’or, quoi qu’il pussent être fort jeunes ; ce n’étoit qu’un ornement. Seroit-ce, Monsieur, pour semblables gens, et pour semblables pompes, que Perse auroit dit, Præcipui sunto, sitque illis aurea barba [31]. Vous m’en direz vôtre avis un jour. Je n’aurai pas plus de mal à me défaire des aisles d’Apollon que de sa barbe, et si M. Toll[ius] n’a point d’autre filé*, je lui échap[p]e infailliblement. Il dit qu’Apollon étant la même chose phisiquement et selon Macrobe, que Mercure, il faut qu’il ait des aisles, puis que Mercure en avoit. Si cette preuve est bonne, j’ay à lui dire que c’est Mercure qui a été amoureux de Daphné, et que c’est Apollon qui a tué Argus. Quoi que tous ces dieux ne fussent que fables, il y / avoit pourtant certains habillemens, certains simboles, certaines contrées, et certaines avantures qui leur étoient propres et incommunicables. Et quant au passage d’ Euripide, cité par M. Toll[ius] où l’on attribuë des aisles au soleil [32], cela ne fait rien contre moy. C’est une phrase poëtique, et non pas un dogme de religion. Il en est des ailes du disque du soleil, comme les talons des timides, à qui la crainte donne des aisles, pedibus timor addidit alas [33]. Au fonds, le fameux M. Cuper, dans une certaine liste de dieux aislez, n’y a point mis Apollon, autant qu’il m’en peut souvenir. En verité, Monsieur, il y a eû bien du changement à cette religion des Medes. Quand les pauvres gens passerent sous la domination des Perses, il fallut alternativement celebrer la feste de Titan sous la figure d’un lion, et ensuite en revenir à la figure d’un garçon ; quoi que cela leur fit bien mal au cœur. Il y en a des plaintes chez Hostanés, à faire pitié [34]. S’ils eussent été bien conseillez, ils auroient fait comme ceux de Lycie, ils se seroient servis de toutes les diverses réprésentations de leurs divinitez, sans s’en enquerir pour la conscience. Effective- / ment les Lyciens se signaloient à la feste d’Apollon, sur tout ceux de la Fluste. Ce nom vous surprend, sans doute, et vous voudriez bien sçavoir l’origine d’une appellation si étrange pour une province. C’est un des meilleurs tours d’Apollon. Il étoit devenu amoureux d’une fille ; et parce que la belle ne sortoit gueres qu’avec sa mere, il alla s’imaginer qu’il falloit joüer d’adresse, pour venir à bout de son dessein. Aussi-tôt, le voilà deguisé en milan. Mais, comme il y en a assez dans le monde, il se fait un milan extraordinaire, qui joüoit parfaitement de la flute. Un milan joüer de la flute ! Vous vous imaginez bien, Monsieur, que ceci e[x]cita la curiosité des gens, et que tout le monde s’empressa à ce spectacle si nouveau et si inouï. Euryone y fut comme une autre, et n’en revint pas comme elle y étoit allée, parce qu’Apollon fait des [m]erveilles, et sçut à la douceur de son chant l’attirer dans une caverne. Vous la plaignez la pauvre fille, et moi aussi. Mais que faire ? Ce milan avoit l’œuil [ sic] vif, le plumage rayonnant, et les serres fines ; et qui est la fille, je vous prie, qui en eut échapé ? On dit que ce Dieu fut si content de son avanture, qu’il / voulut porter le glorieux surnom de Gingras, c’est-à-dire, la Fluste, pour perpetuer la memoire de sa bonne fortune. Il est certain qu’aux Adonienes, qui se célebroient en Lycie sur le modelle de celles de Phénicie, on joüoit de la fluste comme il faut, quand les belles femmes pour rachepter leur chevelure qu’on étoit obligé d’arracher par poignées, se prostituoient par dévotion. Je ne sçai si vous croirez tout cecy. Pour moi, je n’en sçai qu’en dire. Mais, cela se débite dans le monde lettré ; et c’est assez, en humanitez comme en théologie, nous sommes à la merci de la tradition. Passons à une autre objection. M. Toll[ius] pretend toûjours que le sommeil est un jeune homme. Il faut lui faire grace des vers de Stace [35] ; car il y a un peu d’ambiguité : mais s’imagine-t’il que je lui passeray Morphée, Icelos, Phasatasos etc. [36] [ ?] Croit-il, en conscience, que je ne sache pas que, præterit hos senior [37], se dit de Morphée le plus vieux de songes, qui sont les enfans du sommeil, mais qui ne sont pas le sommeil même. At pater è populo natorum mille suorum, Excitat artificem simulatoremque figuræ, Morphea [38]. Il y a bien de la difference entre le / sommeil et les songes. On ne songe gueres que l’on ne dorme ; à moins qu’on ne soit de ces gens qui dorment debout : mais on peut dormir sans songer, comme il arrive à plusieurs personnes, telles que Cléon, Thrasimede [39] et ce professeur dont parle Gassendi [40], pour ne pas alleguer icy les Atlantes [41]. De cette sorte, le sommeil est la cause et les songes sont les effets. L’un est un assoupissement et une suspension de l’office des sens externes, et les autres sont des retours et des combinaisons de divers sentimens. C’est pourquoi l’antiquité poëtique ayant reconnu cette difference, a assigné divers appartemens aux uns et aux autres. Il y a une maison fixe, stable et éternelle au Dieu du sommeil, et c’est chez les Cimmeriens qu’elle est. Ovide l’avoit veuë, car le moyen de décrire si bien une chose, à moins qu’on ne l’ait dessinée d’aprez nature[?] Est propé Cimmerios longo spelunca recessu, Mons cavus ignavi etc [42]. Pour les songes, ils n’avoient pas de demeures bien réglées. Quoi qu’il fussent obligez de revenir chez le bon homme, c’étoient au fonds de francs garnements qui ne faisoient que courir toute la nuit, et qui s’arrêtoient chez le premier qui vouloit dor- / mir ; Populos plebemque pererrant [43]. M. Toll[ius] ne s’arreste pas en si beau chemin. Il poursuit, et prouve qu’il faut que le sommeil soit un jeune homme, à cause d’une certaine inscription où il y a un Somnus, qui a assez la mine d’un garçon. Effectivement, ce Sommeil paroît jeune : mais selon moi, ce doit être un famule du Dieu Somnus, ou c’est, selon M. Cuper, Somnus Æternalis [44], à cause du flambeau renversé ; vraie image de la vie éteinte, et chose tout à fait déplorable en une jeune fille ; car l’inscription porte Somno Orestilla filia [45]. Je ne sçai, si cette inscription ne seroit point de celles qu’on mettoit sur les Suggrindaires [46] ; car M. Cuper n’en parle point. Or, vous sçaurez, Monsieur, qu’à cause de ce flambeau renversé, il falloit pour en dedommager les enfans, leur en allumer un en enfer : His datum solis, minus ut timerent, Igne prælato relevare noctem [47]. C’étoit une plaisante fantaisie, de se figurer des morts de diverse taille, lesquelles dépendoient de la mort, reyne ancienne des Ombres, et fille aisnée de la Nuit. M. Toll[ius] insiste et allegue les deux sommeils d’ Euclides dont l’un est fa- / cile à persuader et à être chassé de l’ame , et qui appartient aux jeunes gens ; et l’autre est tout blanc de vieillesse , et qui fait partie des vieillards [48]. A quoi songe M. Toll[ius] ? Cecy est de la morale toute pure. Euclidés nous veut montrer qu’on rameine aisement les jeunes gens de leurs resveries ; mais qu’il est bien difficile de ramener les viëillards de leurs opinions, à cause de la longue habitude qui leur est passée en nature. Euclidés n’a point prétendu que ce fussent deux divinitez ; et quand il les auroit érigez en immortels, ce n’auroit pu être que sous le bon plaisir de la philosophie ; ce qui n’oblige point les peuples à dresser des autels. C’est ainsi que de son authorité privée, Platon a fait de la pauvreté et de l’abondance, deux divinitez qu’il nous dit avoir été le pere et la mere de l’Amour [49]. Mais afin de prouver à M. Toll[ius] que le Sommeil est un vieux bon-homme (j’entends le Sommeil reconnu pour un dieu chez les payens ; roi d’un certain palais qui avoit pour maitres Taraxion et Plutoclés ; souverain seigneur de la fontaine Caréotis ; grand / maître des temples de l’imposture et de la verité, et possesseur immémorial d’un sanctuaire et d’un oracle desservi par Antiphon) je dis, Monsieur, que ce Sommeil ou le dieu Somnus étant le cadet de la Mort, il faut bien de necessité que ce soit un vieux bon-homme, puisque la mort est une vieille carcasse, aussi vieille que tous les siecles. Somnus morti similis est, dit Coluthus, ut pote frater ejus simul semper incedens : Idem necesse est minorem natu opera et effectus fratris senioris imitari [50]. Quels sont-ils les mauvais effets du sommeil ? Lucrece vous le dira, Monsieur, Debile fit corpus, languescunt omnia membra, Brachia palpebræque cadunt, poplitesque procubant [i]. Si vous ne voulez pas le croire, Attius vous dira encore pis dans son Telephe : Jam jam stupido Thelassa Somno, Pectora languent Senentque [51]. Et certains medecins vous diront « rage du sommeil ». Pour conclure en deux mots, j’ay à dire que si le garçon de l’estampe est l’amour, ce n’est point le sommeil, et si c’est le sommeil, ce n’est point l’amour. Ces deux divinitez ne se ressemblerent jamais chez les Anciens ; et pour le prouver par l’interpretation des six lettres, qui ont donné lieu à tout cecy, je soutiens que si c’est l’amour, et / que selon M. Tollius, ces lettres OVARNM peuvent signifier Omnis Vis Amoris Requie Nocturna Mitescit, l’interprétation sera fausse, parce que le lezart ne repose point, et que ce n’est point la coutume de ces animaux de roder la nuit ; et s’il faut que M. Toll[ius] prétende que ce soit le sommeil, l’interpretation ne pourra subsister, puisqu’il n’y a point de lettre, qui reponde à la premiere du sommeil. A la verité, dans la seconde edition de l’explication imprimée chez Vaasberg, M. Toll[ius] semble dire qu’on pourroit l’interpreter du sommeil par le moyen des mandragores [52]. Mais il eut donc fallu substituer une interpretation. Supposons donc que M. Toll[ius] eut dit que OVARNM signifie Omnium Vires Animantium Resiciuntur Nectarcis Mandragoris [53], que deviendront les petites crens du fruit de l’estampe, qu’il dit n’appartenir qu’à des pavots ? Révez-vous, de dire que les mandragores ayent assez de douceur pour être traitées de nectar. Je ne resve point, Monsieur, il y a des mandragores qui produisent des pommes si belles et si bonnes, que pour en manger à son aise, il s’est trouvé une femme qui a prêté son mari à sa rivale. Et je ne / m’en étonne pourtant point, puisqu’un ancien poëte a dit des pommes de Matius, à quoi ressemblent fort les mandragores : hæc poterant celeres precio tardare puellas, Hæc fuerant Veneri Judice danda Phryge [54]. De fait, les mandragores de l’Ecriture, sont ce qu’on appelle des pommes d’amour. Tenez moi compte icy, Monsieur, de ce que je ne vous cite pas Brassavole [55], Fuchsius [56], Hermolaus Barbarus [57], Avicen[n]e [58] et Averroës [59]. Au reste, ces six lettres OVARNM, sont plus fecondes qu’on ne s’imagineroit d’abord. J’y ai trouvé autrefois jusqu’à douze explications, et me souviens d’en avoir entretenu plusieurs personnes, entr’autres l’illustre M. Goulart [60]. Je les interpretois tantôt selon leur colonne, et tantôt en les croisant. Il y en avoit une qui me plut long-tems, et que je balançai terriblement à choisir. OVARNM. Opertanea Verantis Abraxæ Reserantur Noematum Mementote [61]. Si vous ne le sçavez, ce noematum est pris ex Jure pontificati Hierophantarum [62], comme je pourrois bien vous dire un jour. Mais parce qu’on ne connoît presque point Abraxas au prix de Mithra, je me / déterminai à la fin à l’interpretation que je vous envoyai, heureuse en cela de ce qu’elle [a] pû vous plaire. Je suis toûjours, mon cher Monsieur, vôtre etc. Du Rondel A Mastricht, ce 15 mars 1687.

Notes :

[1] Cette lettre fut adressée par Jacques Du Rondel à Bayle sans savoir que celui-ci était tombé gravement malade le 16 février 1687 (voir Lettres 702, 705) ; elle fut donc publiée par Daniel de Larroque, qui assura la publication continue des NRL au mois de mars de cette même année.

[2] Pour l’estampe de « l’antique » en question, voir notre cahier d’illustrations (Figure n° 11).

[3] Sur la critique par Tollius de l’explication de « l’antique » par Du Rondel ( NRL, décembre 1684, art. II), voir Lettre 691, n.7.

[4] « tant se présentent d’occasions d’écrire des livres ».

[5] « Toute la force de l’amour s’apaise dans le repos nocturne ».

[6] « la mer se calme, l’hiver s’adoucit, les discordes s’apaisent, la colère s’apaise ».

[7] « quand l’éloquence déborde et se gâte dans la ferveur ». La source de la citation n’a pu être identifiée.

[8] Virgile, Eclogues, I.80 : « Nous avons des pommes mûres ».

[9] Virgile, Géorgiques, ii.522 : « Là-haut sur les rochers en plein soleil, la vendange achève de mûrir ».

[i] Genus aliud, aio, augustius Dæmorum, voir Apulée, De deo Socratis, xvi : « Il y a un autre genre plus auguste de Démons, dis-je, qui, libres des entraves et liens du corps, se chargent de certaines facultés [ potestatibus curant] parmi lesquels le Sommeil et l’Amour ont des pouvoirs différents, l’Amour celui de veiller, le Sommeil celui d’endormir ».

[10] « Toute force amoureuse en repos est sans effet ».

[11] Requiescere, Requietorium, Quietalus [Orcus], Quietalis : « Se reposer ; Champ du repos, cimetière ; l’Obscurité des Enfers ; les Enfers, le lieu du repos ».

[12] Properce, I.viii.33 : « Elle préfère reposer à mon côté sur une couche même étroite. »

[13] Ovide, Amours, II.ii.3 : « Aussitôt, épris de ses charmes, je lui adressai par écrit la prière de m’accorder une nuit ».

[14] Catulle, vi.6 : « Car le lit vainement muet proclame que vous ne passez pas des nuits veuves ».

[15] Ovide, Amours, I.ix.1 : « Tout amant est soldat et Cupidon a son camp ! Atticus, crois-moi, tout amant est soldat ».

[16] Ovide, Ars amatoria, ii.223-225 : « L’amour est une image de la guerre : loin de lui, hommes pusillanimes ! Les lâches sont incapables de défendre ses étendards. La nuit, l’hiver, les longues marches, les douleurs cruelles, etc. »

[i] Æterno [pour Perpetuo] motu se vegetat Æternitas, voir Latinus Pacatus Drepanius (fl. 388) de Bordeaux, Panégyrique de Théodose, 10 : « L’Eternité s’anime d’un mouvement perpétuel et ce que nous autres hommes appelons labeur est la nature des immortels ». Le texte exact de Drepanius porte non pas « nature des immortels » mais, avec une flatterie extravagante, « votre nature », comme si l’orateur s’adressait à Dieu. Une traduction française du Panégyrique par Florent Chestien fut publiée en 1609 (Paris 1609, 8°) ; une autre par Nicolas Andry de Boisregard fut publiée en 1687 (Paris 1687, 16°).

[i] Noctis Ministram et Camillam : pour noctis ministram, comparer la note suivante ; pour et Camillam, comparer Servius, Commentaire sur Virgile, Enéide, xi.543, « Virgile dit bien que Metabus avait appelé sa fille Camille, c’est-à-dire ministre de Diane ».

[17] Properce, iii.10 ad finem : « Quand Vénus prépare les cérémonies sacrées de la nuit ».

[i] Sacra Marita Tori : on trouve vincla marita tori pour l’union maritale.

[18] Ovide, Fasti, iv.153 : « Quand Vénus fut menée pour la première fois à son fougueux mari, elle prit ce breuvage ; à partir de ce moment, elle a été son épouse ».

[19] Sur Lucien et la mandragore, voir Lettre 354, n.19.

[20] solatrum soporiferum désignait proprement la belladonne, qu’il ne faut pas confondre avec la mandragore.

[21] Suétone, Vies des douze Césars, « Domitien », xx : Suétone cite Domitien comme ayant dit « j’aurais bien aimé être aussi beau que Metius s’imagine l’être ».

[22] Horace, Odes, III.iv.10 : « Dans mon enfance, sur le Vultur apulien, un jour que, hors du seuil de ma nourrice Pullia, j’étais tombé épuisé de jeu et de sommeil, des colombes de la Fable vinrent me couvrir avec du feuillage nouveau ».

[23] Sur l’édition d’ Harpocrate par Gijsbert Kuiper, voir Lettre 668, n.7. Aux pages 4 et 5 de cet ouvrage, Kuiper identifie Apollon à Horus, à Harpocrate ou au Soleil et fait de lui le fils d’Isis et d’Osiris. Harpocrate est le nom donné par les Grecs au dieu égyptien Horus, fils d’Isis et d’Osiris. Les Grecs le représentaient comme un enfant tenant le doigt contre les lèvres, suggérant ainsi le mystère et le secret ; chez les Romains, il était considéré comme le dieu du silence. Voir aussi l’édition moderne d’ Harpocrate établie par R. Cros et J. Digus (Saint-Georges d’Oléron 2008), où ils entendent montrer, contre l’idéologie de la transparence totalitaire, que la dis/simulation est la condition principale de la liberté civile.

[24] Cette référence paraît erronée ; Du Rondel semble se tromper d’auteur. Tout ce qu’on peut trouver chez Macrobe qui ressemble de près ou de loin à l’identification d’Apollon à une ou à des déesses est un passage dans les Saturnales, i.9, sur les noms divers donnés à Apollon, où on lit qu’« il en est qui disent que Janus est le même à la fois qu’Apollon et Diane, et que ces deux divinités sont voilées sous son seul nom ». Macrobe ne fait aucune mention de simulacre.

[25] Hermeracles dans l’ Anthologie grecque : ces monuments se composaient d’une tête, quelquefois avec les épaules, placée sur un pilier carré. Dans les premiers temps, ils portaient des têtes de dieux. Une tête pouvait avoir deux visages, comme c’est le cas ici.

[26] « ô vous qui passez par ce chemin », incipit de l’anecdote que Du Rondel vient de raconter ; voir Anthologie grecque, ix.316.

[27] Voir l’ Epigramme 30 d’ Ausone, dont les Opera avaient été publiées par Tollius à Amsterdam chez Jean Blaeu en 1671. Il s’agit d’une statue dans la Villa d’Ausone qui représente plusieurs dieux en un seul. L’épigramme en parle énigmatiquement comme d’un myobarbum, littéralement « barbe de souris », et comme désignant, d’après les dictionnaires, une sorte de vase à boire ayant une forme allongée. Plus intelligible est la suggestion qu’il faudrait lire myxobarbaron : « à moitié barbare » ou « mélange barbare ». On comprendra donc : « Les Thébains m’appellent Bacchus, les Egyptiens me croient Osiris, les Mysiens me nomment Phanaces, les Indiens me supposent Dionysus, la Romaine Sacrée Liber, les Arabes Adonaïs, le Lucanien Pantheus ». Le « Lucanien » ou Méridional est sans doute Ausone lui-même.

[lgrec/] ou latin intonsus, « non rasé » ; Intonsum pueri dicite Cynthium, voir Horace, Odes, I.xxi.2 : « Chantez, jeunes garçons, le dieu chevelu du Cynthe [montagne de l’île de Délos] ».

[28] Tibulle, I.iv.38 : « Bacchus et Apollon seuls ont droit à l’éternelle jeunesse, car les cheveux longs siéent à l’un et à l’autre dieu ».

[29] Stace, Thébaïde, i.718-720 : « Que je t’invoque, selon ta préférence, sous le nom du rouge Titan suivant le rite des Achéménides, ou sous celui d’Osiris, dieu de la fertilité, ou de Mithra, qui, sous les rochers de l’antre persienne, tord les cornes du taureau qui refuse de le suivre ».

[30] Tollius, Fortuita, p.176 : Tollius admet que porter une barbe est signe de vie et de virilité et il cite les cas de Jupiter, Esculape, Phoebus et Bacchus.

[31] Perse, ii.58 : « Qu’ils tiennent le plus haut rang et qu’ils aient une barbe dorée ».

[32] Euripide attribue des ailes au soleil : voir Ion, 122,  : « l’aile rapide du soleil ».

[33] Virgile, Enéide, viii.224 : « la peur ajouta des ailes à leurs pieds ».

[34] « Hostanès » ou « Ostanès », personnage persan, compagnon de Xerxès, auquel se rattachent les traditions des magiciens et des alchimistes au commencement de l’ère chrétienne. Ostanès est cité par Pline, Origène et Tertullien entre autres et il existe sous son nom des traités d’alchimie apocryphes en grec et en arabe.

[35] Vers de Stace, Sylvæ, v.4-6 : Crimine quo merui juvenis placidissimum divum, Quove errare miser, donis ut solus egerem, Somne tuis ? : « O Sommeil, dieu des plus cléments, par quel crime ai-je mérité dans ma jeunesse d’errer misérable, le seul à être privé de tes bienfaits ? ». Tollius avait attribué la jeunesse au dieu du sommeil plutôt qu’au jeune malheureux qui en manquait.

[36] Morphéé, Icelos, Phantasos, ce sont trois des mille fils du dieu Sommeil : voir Ovide, Métamorphoses, xi.634-643.

[37] Ovide, Métamorphoses, xi.646 : « le plus âgé passe avant ceux-ci ».

[38] Ovide, Métamorphoses, xi.633-635 : « et le père tire du peuple de ses mille fils un imitateur artificieux de la forme humaine, Morphée ».

[39] Plutarque, Morales, iv.50 : « Nous connaissons tous Cléon, natif de Daulie, qui disait de lui que pendant une longue vie il n’avait jamais rêvé. Et on en dit de même de Thrasymède d’Herea parmi les Anciens ».

[40] Un professeur dont parle Gassendi dans son Commentaire sur la vie d’Epicure par Diogène Laërce : nous n’avons pas trouvé cette anecdote chez Gassendi : voir l’édition et la traduction établies par S. Taussig, Vie et mœurs d’Epicure (Paris 2001). A. Bertrand, dans son Traité du somnambulisme (Paris 1823), prétend l’avoir trouvée chez Epicure : elle concernerait un philosophe stoïcien. On trouve des anecdotes au sujet des somnambules dans la Physique de Gassendi, livre 8, ch. 6, sur les songes et les « noctambules », mais non pas l’anecdote en question.

[41] Hérodote, Histoire, iv.184, « C’est [de l’Atlas] que ces hommes ont pris leur nom ; on les appelle effectivement Atlantes. A ce que l’on dit, ils ne mangent rien qui ait eu vie, et ils ne voient rien en songe ».

[42] Ovide, Métamorphoses, xi.592 : « Il y a près du pays des Cimmériens une caverne profondément enfoncée dans les flancs d’une montagne ; c’est le mystérieux domicile du sommeil paresseux ».

[43] Populos [alii] plebemque pererrant, Ovide, Métamorphoses, xi.645 : « D’autres parcourent les peuples et la plèbe ».

[44] « le sommeil éternel » [de la mort]. Nous n’avons pas rencontré chez Kuiper cette expression, qui n’est pas d’une grande rareté.

[45] « Orestilla, fille du sommeil ». Nous n’avons pas trouvé mention de cette inscription chez Kuiper. Le marbre funèbre représentant le génie de la mort et portant cette inscription existe toujours dans un grand musée à Rome, après avoir appartenu à la collection de marbres installée par le cardinal Albani dans sa villa construite spécialement à cet usage au dix-huitième siècle. L’identité de cette Orestilla est inconnue.

[46] « suggrindaires », subgrundaria : « auvents pour la sépulture des petits enfants des anciens, lorsqu’ils n’avaient pas encore quarante jours ».

[47] Sénèque, Hercule furieux, 856 : « Seuls ceux-ci avaient droit à être précédés d’un flambeau pour qu’ils aient moins peur et pour éclairer les ténèbres ».

[48] « Euclides » : il doit s’agir du philosophe de Mégare ; voir Stobée, Anthologion, éd. Meineke, vi.65 :  : « plus jeune, échappant facilement » ;  : « plus âgé, fortement implanté dans les hommes ».

[49] Platon fait de la pauvreté et de l’abondance deux divinités : le père et la mère de l’Amour. Voir Platon, Symposium, 203 ; c’est Diotime qui explique cette parenté. Actuellement on traduit plutôt par « pauvreté » et « expédient » (ou « ressource »).

[50] Coluthus (fin du V e siècle), L’Enlèvement d’Hélène, 365 : « le sommeil est semblable à la mort, car en vérité il était ordonné que tous les deux auraient toutes choses en commun et poursuivraient le travail de l’aîné ».

[i] Debile fit corpus […] procubant [pour cubanti] ; voir Lucrèce, De rerum natura, iv.951-952 : « le corps se débilite, tous les membres sont frappés de langueur, bras et paupières tombent et, même si l’on est couché, les jambes se dérobent sans forces ».

[51] Attius (ou Accius), Télephe, frag. 612 : « Maintenant la vigilance des Thessaliens commence à faiblir et cède au sommeil ».

[52] Voir Jacob Tollius, Fortuita (Amstelædami 1687, 12°), p.293, note 3. Si Tollius admet qu’on appelle mandragores bon nombre de plantes différentes, il n’hésite pas à critiquer cette pratique qui prête à confusion. Il qualifie, par exemple, d’erreur assez crasse celle de prendre pour fruit de la mandragore celui des dudaim mentionnés dans l’Ancien Testament, Genèse, 30,14 ; Cantique, 7,13.

[53] « Les forces de tous les êtres vivants sont restaurées par les mandragores douces comme du nectar ».

[54] « [ces pommes] avaient pu retenir par leur prix de lestes jeunes filles et auraient dû être données à Vénus selon le jugement du Phrygien ». Du Rondel adapte ou déforme des vers anonymes ; voir Anonymi Carmina Anthologiæ Latinæ, éd. Riese, 133, De malis matianis : Hæc poterant celeris plantas tardare puellæ, hæc fuerant Veneri iudice danda Phryge.

[55] Antonio Musa Bras(s)avola (1500-1555), médecin italien consulté par plusieurs rois européens et par trois papes. C’est François 1 er qui lui donna le nom de Musa, qui avait été celui du médecin de l’empereur Auguste. Brassavola fut professeur de matière médicale à l’université de Ferrare, faisant de la médecine et de la botanique deux sciences distinctes. Un genre d’orchidées porte son nom.

[56] Léonard Fuchs (ou Fuchsius) (1501-1566), médecin et botaniste allemand, auteur de plusieurs ouvrages importants et surtout d’une Historia Stirpium (Baslæ 1542), qui fut traduite en plusieurs langues, notamment en français par Eloi Magnan en 1540.

[57] Ermolao Barbaro (ou Hermolaus Barbarus) (1457-1493), qui appartenait à une noble famille vénitienne, fut nommé patriarche d’Aquilée par le pape Innocent VIII (Gianbattista Cibo). On lui doit des traductions de Dioscoride et de Themistius et des travaux sur Aristote et sur Pline.

[58] Avicenne (980-1037), traducteur des œuvres d’ Hippocrate et de Galien, et commentateur d’Aristote. Nous ne saurions préciser à quel passage de ses œuvres Du Rondel renvoie ici.

[59] Ibn Ruchd (1126-1198), dit Averroès, philosophe, théologien, juriste, mathématicien et médecin, dont le commentaire d’ Aristote va à l’encontre de l’interprétation christianisée de Thomas d’Aquin. Nous ignorons à quel passage de ses œuvres Du Rondel songe ici.

[60] L’expression de Du Rondel est sans doute métaphorique : il a consulté les livres de « l’illustre M. Goulart ». Il s’agirait de Simon Goulart (1565-1628), natif de Senlis, ministre de Genève. Bayle lui consacre un article dans le DHC, soulignant sa vaste érudition – dont il profite en particulier dans sa Dissertation sur l’attribution des Vindiciæ contra tyrannos de Junius Brutus. Il mentionne également son fils, qui fut un temps ministre de l’Eglise wallonne d’Amsterdam ; n’ayant pas voulu souscrire au synode de Dordrecht, il fut renvoyé et s’exila à Anvers, retourna un temps en France, à Calais, avant de repartir pour le Holstein ; il mourut à Friedrichstadt en 1628.

[61] « Les arcanes du véridique Abraxas se dévoilent ; gardez la mémoire de ses sentences ». C’est du nom d’Abraxas, dieu suprême des gnostiques, que serait tiré le mot abracadabra.

[62] Bien qu’il y ait réellement eu un jus pontificium des Romains anciens, l’assertion de Du Rondel qu’il a tiré ses observations sur le terme noemata de ce qu’il appelle « le droit du pontificat des hiérophantes » ne permet pas de conclure qu’il ait étudié l’ancien droit romain. Toujours à l’affût de curiosités lexicales ou sémantiques, il a sans doute rencontré un emploi isolé de ce terme au cours de ses lectures très variées. Il est cependant impossible de savoir quelle signification précise Du Rondel attribuait au mot savant de noema, dont le sens primaire est « pensée » ou « concept », mais qui avec le temps a acquis une nuance de mystère. Quoi qu’il en soit, Du Rondel voit dans l’inscription énigmatique qui est en cause une espèce de devinette, dont il offre une solution fantaisiste et burlesque qu’on peut lire à la note précédente.

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