Lettre 7 : Jacob Bayle à Pierre Bayle

A Puyl[aurens] ce jeudy 11 aoüst 1667

Apres avoir été traitté magnifiquement à Vabre chés mon amy [1], on m’a regalé à mon retour par les mets du monde les plus delicats et les plus delicieux. Apres l’abondance des truittes et des levrauts dont je fus repeu chés Lacam, on m’a servi à mon arrivée à Puylaurens deux plats preparés de ta façon avec une grace toute singuliere. Cela veut dire, ( charissime frater) que tes deux lettres ont fait à l’egard de mon esprit le meme office que les autres choses font à l’egard du corps. Elles l’ont repeu sine fastidio, et jamais il n’aura garde (je parle de l’esprit) tantas eas epulas nauseabundus commemorare. Non sans doutte[,] quoy qu’il eut dequoi se repaitre[,] on ne luy pourra jamais appliquer ce dire de Lucrèce

Cur non ut plenus vitæ conviva recedis [2].
Que j’ay de la douleur de ne te pouvoir pas rendre la pareille, et qu’il me fache d’etre si mal en état de répondre en quelque façon à ton attente par une longue missive. Je voy bien que mes grandes occupations ne me le sauroient aucunem[en]t permettre, et il faut necessairement que je te doive du retour à mon grand regret. Neantmoins pour te payer presentement une petite portion de la grande somme que je te dois voicy qui vaut de l’argent contant.

J’ay leu avec un plaisir singulier 2 gros cayers du Journal des savans [3] dont je t’ay autrefois entretenu. C’est un ouvrage admirable, et il est dommage que ceux qui avoient fait ce grand projet se soient arretés en si beau chemin. Il y a là dequoy satisfaire les curieux, et quoy contenter le desir de savoir universellem[en]t toutes choses. S’agit il de la theologie[,] on y est averti des livres qui s’impriment sur cette science et des matieres q[u’i]ls traittent. Il y en a autant pour la medecine, pour la jurisprudence, pour la philosophie, pour les mathematiques. Outre cela on y fait l’eloge des grands hommes qui ont merité dans l’empire des belles lettres et qui sont morts, on y marque le nombre de leurs ouvrages, et on n’oublie pas les principales circonstances de leur vie. Quand ils parlent de la theologie ils traittent des choses de fait qui se passent et dans la Sorbonne et dans les autres ecoles. Dans la jurisprudence ils n’oublient pas la matiere de divers plaidoyers qui se sont faits. Dans la medecine ils parlent de plusieurs choses qu’on découvre pour la guerison des maux, de diverses operations de chymie, ce q[ui] est fort curieux, Dans la philosophie sur tout pour la physique ils mettent en avant cent belles experiences. Sur les mathematiques il y a beaucoup d’observations du ciel, des meteores, etc[.] Enfin il ne se passe rien dans l’Europe de considerable sur le sujet des lettres dont ce journal n’avertisse. Il y est parlé sur le sujet de la navigation de plusieurs machines nouvellem[en]t inventées qui sont de grand usage [4]. Par ce moyen* ce journal est fort utile à un homme q[ui] veut faire une bibliotheq[ue] puis qu’il peut fort bien choisir suivant l’indication q[ui] luy en est faite, et ceux qui n’ont pas dequoy depencer beaucoup en livres en peuvent avoir une connoissance generale sans les acheter. Ce qui est le plus commode est que pendant que ce journal a duré[,] on l’avoit toutes les semaines et on le pouvoit garder, cayer apres cayer. Cela suffit à mon avis pour satisfaire ta curiosité sur ce chap[itre]. Tu peux t’imaginer que comme ce sont des papistes qui font ce journal ils ne parlent quand il est question de theologie que des livres de leurs moines. J’ay pourtant remarqué qu’en un cayer on fait l’eloge de celuy de Mr Claude [5] mais c’est pour la gloire de Mr Arnaud. Pour le reste on n’y fait pas cette façon, on propose sans distinction des choses fort curieuses sur la medecine. Il y a un traitté De sternutatione [6] , un autre de la source des larmes [7], un autre qui contient plusieurs questions nouvelles sur la medecine [8] et qui sont problematiques. Pour les livres du tems ou en vers ou en prose qui sont en plus grand nombre[,] on est averti des meilleurs et de ceux qui sont fort approuvés. Comme tu as fort ouï parler de Faramond par Mr de La Calprenede [9], je veux te dire ce qu’il y a sur ce sujet. Tu sais que la mort le surprit au 7. tome. On desespera d’en voir la fin. Mais Mr de Vaumoriere en a entrepris la continuation et on dit que le stile de celuy ci est plus uni et plus chatié que celuy de l’autre. Cela paroit dans le 8. volume qu’on a veu de sa facon. Ce 8. vol[ume] ne contient presq[ue] que l’histoire de Constantin roy de la Grande Bretagne fameux par les guerres qu’il eût contre les Romains. Quant à ce qui concerne la jurisprudence[,] outre divers arrests de conseq[uen]ce qui ont été donnés en divers tems dont le journal nous avertit, il parle d’un livre imprimé depuis peu qui contient divers plaidoiez touchant la cause du gueux de Vernon [10]. Cinq ou six des plus fameux avocats du royaume ont composé ces pieces pour ce sujet que tu trouveras assés plaisant. Le fait est q[ue] dam[oisel]le Jeanne Vacherot vefve de Lancelot Le Moine[,] bourgeois de Paris[,] etant alée à la ville de Vernon trouva à son retour q[ue] Pierre et Jaques Le Moine[,] 2 de ses enfans l’un âgé de 14 ans et l’autre de 10[,] s’etoient absentés. Elle fit informer de leur evasion sans en savoir aucune nouvelle. Au bout de 10 mois etant obligée de retourner à Vernon, Jean Maurousseau mendiant y passa accompagné d’un petit enfant[.] Co[mm]e ce petit avoit de l’air de Jacques Le Moine le peuple s’ecria q[ue] c’etoit le fils de la demoiselle Vacherot. Maurousseau disoit qu’il étoit sien. Sur cette contestation les gens du Roy confronterent ces gens. La demoiselle nie que ce fut son fils[.] Ceux de la ville disent que si. Le mendiant dit qu’il est sien. L’enfant, ce qui faisoit la difficulté disoit q[ue] c’etoit sa mere. Voyla avocats de part et d’autre q[ui] firent merveilles et il fut enfin jugé q[ue] ce gueux n’etoit p[oin]t le fils de cette demoiselle ; si suis bien moi ton frere, ton ami et ton serviteur BAYLE f[ils]

A Monsieur / Monsieur Bayle / etudiant en phi[losophi]e / Au Carla

Notes :

[1] Vabre est situé à une vingtaine de kilomètres au nord-est du Carla. L’ami est Lacalm, comme on le voit 3 lignes plus bas : visiblement la prononciation ne faisait pas entendre le second `l’. Lacalm est déjà mentionné Lettre 2, n.7.

[2] Lucrèce, De la nature des choses, iii.938 : « pourquoi, tel un convive rassasié, ne point te retirer de la vie ? » Les expressions latines précédentes signifient « très cher frère », « sans dégoût », et « d’être pris de nausée en évoquant ce grand banquet ».

[3] Sous le pseudonyme de sieur de Hedouville, Denis de Sallo (1626-1669), conseiller au Parlement de Paris, dirigea le JS du 1er janvier au 30 mars 1665. Ses premiers associés furent Gomberville, Chapelain et Gallois , tous marqués par les idées gallicanes. Selon D.-F. Camusat, Histoire critique des journaux (Amsterdam 1734, 12 o, 2 vol.), i.30, 32, le privilège fut suspendu à la suite d’un article sur l’Inquisition et sur l’intervention du nonce et des jésuites. Lorsque la publication reprit, au 1er janvier 1666, la direction en fut confiée à Jean Gallois (1632-1707), abbé de Saint-Martin de Cores, professeur au Collège royal, élu à l’Académie française en 1673. Il s’agissait d’un homme plus souple que Sallo et le contrôle officiel du JS fut étroit : voir Dictionnaire des journalistes, p.338 ; et Dictionnaire des journaux, n o 710, p.645-710. Jacob Bayle a feuilleté la totalité de la publication de Sallo, peut-être sous la forme de sa réimpression néerlandaise (Cologne 1666, 12 o), mais il ne semble pas être encore au courant de la reprise du JS par Gallois. Dans ce qui suit, il paraphrase d’assez près l’ Avertissement de l’imprimeur au lecteur.

[4] Dans le JS du 19 janvier 1665 figure l’« Extrait d’une lettre escrite de Londres, touchant la description d’un navire de nouvelle fabrique, inventée par le chevalier Petti, Anglois ». Sir William Petty (1623-1687) fut l’un des membres fondateurs de la Royal Society de Londres, et l’un des créateurs de la statistique économique.

[5] Dans le JS du 9 février 1665, on lit un compte rendu de la [« petite »] Perpétuité de la foy de l’Eglise catholique touchant l’Eucharistie (Paris 1664, 12 o), ouvrage qui est, en fait, entièrement dû à la plume de Nicole : voir C. de Beaubrun, Vie de M. Nicole, BN, f.fr. 13898, f.19 ; C.-P. Goujet, Vie de M. Nicole et histoire de ses ouvrages (Liège 1737, 12 o), ch.ix, p.123-24. L’ouvrage de Jean Claude, Réponse aux deux traitez intitulez La Perpetuité de la foy de l’Eglise catholique touchant l’Eucharistie (Charenton 1665, 8 o) contient des traits assez vifs contre les jansénistes. Pierre Bayle évoquera cette controverse plus loin : voir Lettre 18, n.21.

[6] L’ouvrage de Martinus Schoockius (1614-1669), De sternutatione (Amstelodami 1664, 12 o) est recensé dans le JS du 5 janvier 1665.

[7] C’est vraisemblablement de la recension de l’ouvrage de Nicolas Stenon (1638-1687), De musculis et glandulis observationum specimen (Hafniæ 1665, 4 o), qui se trouve dans le JS du 23 mars 1665, que Jacob Bayle a retenu la discussion touchant l’origine des larmes.

[8] Il n’est pas possible d’identifier avec précision l’ouvrage qui contient « des questions nouvelles sur la medecine ». Il peut s’agir, soit du livre de Thomas Willis (1622-1675), Cerebri anatome : cui accessit nervorum descriptio et usus (Londini 1664, 4 o), recensé dans le JS du 12 janvier 1665, soit, plus probablement, des Questions de ce temps, par Jacques Chaillou (Angers 1665, 8 o ), dont Sallo rend compte dans le JS du 2 mars 1665. Bayle reviendra sur ce compte rendu dans RQP, i.i.

[9] Pierre d’Ortigue (parfois, Lortigue), sieur de Vaumorière (1610-1693), avait rédigé, à partir du tome 8, les cinq derniers volumes de Faramond, ou l’histoire de France (Paris 1661-1670, 8 o, 12 vol.), œuvre de Gautier de Coste, sieur de La Calprenède (1614 ?-1663). Les deux auteurs appartenaient au cercle des Scudéry . Sur le premier, voir S. Pitou, La Calprenède’s « Faramond », a study in the sources, structure, and reputation of the novel (Baltimore 1938). Jacob Bayle tire presque mot pour mot les renseignements qu’il donne sur le huitième volume de Faramond du JS du 23 février 1665.

[10] Dans le JS du 9 mars 1665 se lit un compte rendu des Divers plaidoyez touchant la cause du gueux de Vernon et autres sujets (Paris 1665, 4 o), d’où Jacob Bayle tire ce qu’il en raconte.

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