Lettre 716 : Pierre Bayle à David Constant de Rebecque

A Rotterdam le 29 de juillet [16]88
J’ai recu avec un plaisir que je ne saurois vous exprimer, mon tres cher Monsieur, le nouveau present qu’il vous a plu de me faire accompagné d’une lettre extremement tendre et enjoüée [1], et je vous prie de vous faire de ma reconnoissance la plus grande idée que vous pourrez, ce n’est que par là que vous la concevrez telle qu’elle est. Les traittez que vous avez choisis de Ciceron [2] sont mes delices depuis long tems, et si je n’avois pas eté engagé à des occupations qui ne me permettoient pas de m’arreter sur un meme livre, j’aurois fait des Offices de Ciceron et des autres pieces dont on les assortit ordinairement mon livre de poche. Les notes que vous y avez jointes sont judicieuses et savantes et peuvent servir de beaucoup au lecteur. Le commentaire que Mr Grævius en a publié depuis un an [3] est proprement un ramas de quantité d’autres qu’il donne tout entiers, et non par fragmens comme faisoit Screvelius [4], et dequoi il s’aquittoit en homme de mauvais gout nous donnant le pire bien souvent, et laissant dans la source le meilleur. Il est vrai aussi que Mr Grævius fournit quelquefois des notes parmi le grand nombre des plus anciens et celebres commentateurs qu’il ramasse. Je suis bien aise d’avoir ap[p]ris des nouvelles de Mr votre ainé et du cadet [5] aussi dont vous me faites esperer un voiage en ces provinces[.] Je me ferai un devoir tout particulier de vous marquer en sa personne l’estime, et l’amitié singuliere que j’ai pour vous. Suivant comme / je fais l’ordre de votre lettre, je me trouve à l’endroit où vous me demandez des nouvelles de Rotterdam, et nommement des demelez de Mr Jurieu, des pretensions de Mr Chauvin, et des occupations de Mr de Beauval. Quant au 1 er point j’ai à vous dire Monsieur, qu’il faut que la renommée ait joüé son jeu accoutumé en vous parlant des demelez de Mr Jurieu, car c’est une chose qui nous est ici inconnuë. On a fait quelques remarques sur son Accomplissement des propheties ; les synodes flamends ont presenté un memoire au wallon [6] afin qu’on censurast sa doctrine sur le regne de mille ans, mais tout cela s’en est allé en fumée, et il y a quelque tems qu’on n’en parle plus, outre qu’au fond cela n’a gueres fait d’eclat ici. Pour Mr Chauvin [7] je n’ai à vous dire autre chose, si ce n’est qu’il eust eté bien aise que Mrs les magistrats lui eussent donné avec quelque ap[p]ointement la commission d’enseigner la philosophie, mais quoi que pendant ma maladie, mes ecoliers ayant souhaitté d’achever le cours que je leur avois commencé, et ayant obtenu la permission de se le faire achever par Mr Chauvin avec disputes et lecons publiques, cela ait donné lieu à Mr Chauvin de faire la fonction de professeur quelques mois, la chose en demeura là dés que ces ecoliers eurent achevé ce cours, et il ne s’est point fait d’autres lecons publiques jusqu’à ce que j’aye repris mes fonctions. Je souhaitterois que Mr Chauvin qui est un fort honnete homme et habile philosophe trouvast nos magistrats aussi ardens pour la protection des muses qu’ils le seroient ailleurs ; il tient des pensionnaires et leur fait de bonnes repetitions, et j’ay l’un de mes meilleurs disciples logé chez lui. A l’egard de Mr de Beauval, il est frere de Mr Basnage que vous avez veu à Cop[p]et, Mr de Flotemanville leur cousin est ministre à Zutphen, et va publier quelque chose contre Baronius [8]. Puis que vous avez la bonté de vouloir / etre instruit de l’etat de ma santé, je vous dirai mon cher Monsieur qu’elle est assez bien retablie [9] Dieu mercy, mais je veux etre longtems sans songer à etre auteur, et me menager plus que je n’ay fait. Rien ne pourroit m’etre plus utile ni avantageux pour me bien porter que d’avoir avec qui m’egayer comme quand j’etois à Copet dans les promenades que nous faisions ensemble. J’ai ri cent fois de memoire de notre bon janua linguarum [10] etc. Mais ce que vous m’avez marqué de Mad le Falque [11] m’a fait souvenir qu’un certain Mr Lagneau qui craionnoit à Copet [12] et qui savoit quelque chose de geomance et de chiromance, etant chargé selon la priere qu’on m’en avoit faite de tirer une figure de geomance sur cette question an nuptura sit [13] (il s’agissoit de Mad le Falque, mais il ne le savoit pas), me repondit que non apres avoir achevé ses calculs et son operation geomantique. Je fus surpris de voir qu’il eust predit une chose si apparente, et je vois trop pour l’interet de la personne qu’elle a son accomplissement. C’est une vie bien ambulante que celle de cette demoiselle, et sa camarade feuë Mad le Marcombe en avoit pis fait puis qu’elle avoit poussé jusqu’en Amerique [14]. La vieillesse est une etrange chose quoi qu’en dise Caton dans le traitté que vous avez si bien orné de notes [15], mais par bonheur ni vous Monsieur, ni votre chere compagne que j’embrasse ici de tout mon cœur, n’y etes pas encore, vous aurez et moi aussi du repit et le moien de la reculer ce seroit de n’avoir pas des chagrins, tels qu’on en a souvent dans les academies. J’en suis si persuadé que je n’ai jamais voulu me fourrer comme j’au[roi]s pu, dans celles de ce pays cy car n’etant pas endurcy à leurs faction[s] et jalousies et autres querelles inevitables, je serois seché sur pied si je m’y etois frotté [16]. Je n’ai apris / que par vous la mort de Mr le comte [17]. C’etoit un fort bon seigneur, plein de religion et d’esprit et Mad e la comtesse rare exemple de vertu et de pieté merite de vivre long tems s’il n’est mieux pour elle de sortir de cette vie [18]. Grand merci des nouvelles que vous m’avez données de Mr Bourdin [19]. Quand vous le conoitrez vous verrez qu’il n’engendre pas melancolie. Je suis mon cher Monsieur votre tres humble et tr[es] ob[eissant] serv[iteur] Bayle A Monsieur/ Monsieur Constant/ pasteur et professeur/ A Lausanne

Notes :

[1] Cette lettre de Constant est perdue.

[2] Constant avait envoyé à Bayle son recueil de textes anciens : Cicéron, De Officiis, Caton l’aîné, De Senectute, Lælius, De Amicitia , Paradoxa stoicorum ; Somnium Scipionis (Genevæ 1688, 12°), publié chez Samuel de Tournes, dont Jean Le Clerc avait rendu compte dans la BUH, mai 1687, art. XI, 4. Voir Lettre 707, n.7.

[3] Graevius avait proposé son commentaire de Cicéron, De Officiis, dans un recueil publié par P. et J. Blaeu sous le titre : M. Tullii Ciceronis de Officiis libri tres ; Cato major ; Lælius ; Paradoxa ; Somnium Scipionis, ex recensione Joannis Georgii Graevii, cum ejusdem notis [...] (Amstelodami 1688, 8°), dans lequel, comme l’indique Bayle dans la présente lettre, il intègre les commentaires et les annotations de Jean-Louis Fabricius (1632-1697), de Celio Calcagnini (1479-1541), de D enis Lambin (1516-1572) et d’ Aldo Manuzio (1547-1597).

[4] Cornelius Screvelius, (1615-1664), érudit néerlandais, né à Harlem et mort à Leyde, avait publié de nombreuses éditions réputées des auteurs classiques. Bayle fait allusion à son édition des œuvres complètes de Cicéron : M. Tullii Ciceronis opera omnia, cum Gruteri et selectis variorum notis et indicibus locupletissimis, accurante C. Schrevelio (Amstelodami 1661, 4°, 2 vol.), publiée par les Elzevier et reprise par Léonard Chouet et Jean-Antoine Cramer (Genevæ 1687, 4°, 2 vol.).

[5] Sur la famille de Constant, voir Lettre 707, n.6. Il s’agit ici, apparemment, de ses enfants Marc-Rodolphe et Samuel.

[6] Nous n’avons pas trouvé trace de ce mémoire présenté par les synodes flamands au synode wallon portant censure de certains passages de l’ouvrage de Jurieu, L’Accomplissement des prophéties. Sur cet ouvrage, voir Lettres 458, n.1, et 511, n.5. Il avait été publié en 1686, mais, puisque Bayle semble évoquer cette péripétie comme un événement récent, il est possible que la plainte des synodes flamands ait été envoyée au synode wallon du 25 avril 1688, dont les actes sont perdus. Voir G.H.M. Posthumus Meyjes et H. Bots (éd.), Livre des actes des Eglises wallonnes aux Pays-Bas, 1601-1697 (Den Haag 2005), p.930. Les actes des synodes flamands ne comportent pas non plus de mention des ouvrages de Jurieu à cette date : voir W.P.C. Knuttel, Acta der particuliere synoden van Zuid Holland, vol. V (1673-1686), vol. VI (1687-1700) (Den Haag 1915-1916). En revanche, ses sentiments sur l’Eglise, sur la théologie des premiers siècles, sur la clarté de l’Ecriture et sur le principe de la foi, tels qu’il s’exprimaient dans les Lettres pastorales, devaient être mis en accusation par Bossuet dans ses Avertissements (Paris 1689, 4°) et ses opinions sur les deux premières questions devaient être blâmées par le synode national de Breda en septembre 1692 (article 53) : voir Lettres pastorales, éd. R. Howells (Hildesheim etc. 1988), Introduction, p. xxx.

[7] Etienne Chauvin (1640-1725), né à Nîmes, fut admis au ministère en mai 1663 ; il fut pasteur à Saint-Jean-de-Ceyrargues (1662-1663), dans le fief de M. de Maleirargues (1663-1665), à Montpellier (1665-1667), à Congénies (1670-1673) et à Velaux près d’Aix-en-Provence à partir de 1673. Peu après cette date, il eut maille à partir avec la Compagnie du Saint-Sacrement de l’autel, qui l’empêcha de pratiquer la religion réformée dans l’enceinte de la ville de Marseille ( R. Allier, La Compagnie du Saint-Sacrement de l’autel à Marseille (Paris 1909), p.255-256). Obligé de quitter cette ville, Chauvin devint pasteur à Béziers (1677-1681) et à Uzès (1681-1685). Après la Révocation, il partit pour la Hollande et resta quelques années à Rotterdam. Nous apprenons par la présente lettre qu’il remplaça Bayle à l’Ecole Illustre pendant sa maladie, soit entre février 1687 et février 1688. En 1693, il eut des ennuis avec le consistoire à cause d’un livre « scandaleux » publié par son frère, Pierre Chauvin, auparavant pasteur de Viellevigne en Bretagne, arrivé à Rotterdam en 1686 et devenu ensuite pasteur de Norwich en Angleterre : l’ouvrage s’intitulait De Naturali religione liber in tres partes divisus, ubi falsa repelluntur, vera probantur, et orthodoxarum ecclesiarum fratres ad concordiam vocantur (Roterodami 1693, 8°) et c’est Etienne Chauvin lui-même qui avait remis le manuscrit entre les mains de l’imprimeur : « la compagnie a esté scandalizée de la maniere peu respectueuse dont cet autheur traitte les misteres de la religion comme le sacrement et l’adorable trinité, d’un grand nombre de paradoxes faux et mal soutenus dont le livre est remply et enfin de diverses propositions contraires à la pureté de notre foy et à la revelation que Dieu nous a donnée » : H. Bost, Le Consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam, 1681-1706 (Paris 2008), sous la date du 1 er février 1693. Pierre Chauvin devait se défendre dans un nouvel ouvrage, Dissertation sur le livre intitulé « Religio naturalis... » (Rotterdam 1693, 8°). En 1695, Etienne Chauvin accepta la chaire de philosophie au collège français de Berlin ; en 1708, il fut nommé inspecteur perpétuel du collège français et réforma les structures de l’ Athenaüm Fredericianum Gallicum sur le modèle des académies réformées. Il participa à la création de la Société royale des sciences, future Académie des sciences de Berlin, dont il fut l’un des premiers membres. Il publia quelques ouvrages : ses Theses de cognitione Dei (s.l.n.d., 12°) ; un dictionnaire philosophique intitulé Lexicon rationale sive thesaurus philosophicus ordine alphabetico digestus, quam secludere conatur (Rotterdam 1692, folio ; Leeuwarden 1713, folio) et un journal lancé à Rotterdam en 1694 et poursuivi à Berlin jusqu’en 1698, sous le titre Nouveau journal des savants (Rotterdam et Berlin 1694-1698, 8°, 4 vol.). Voir Haag, s.v. ; C. Borello, Les Protestants de Provence au XVII e siècle (Paris 2004), p.198-203, 327-329, 359-360 ; Dictionnaire des journalistes, s.v., art. de J. Sgard.

[8] Bayle avait fait la connaissance de Jacques Basnage pendant son séjour à Genève et à Coppet : voir Lettres 27, n.4, et 28, n.10. Sur l’ouvrage de Samuel Basnage de Flottemanville, voir Lettres 160, n.8, et 505, n.1.

[9] Sur la maladie de Bayle et son rétablissement, voir Lettres 702 et 707.

[10] Janua linguarum [reserata] « la porte d’entrée aux langues [ouverte] ». C’est le titre du manuel de latin (1631) d’ Amos Comenius, qui eut un grand succès. Quelques années plus tard, Bayle allait détourner ce titre dans un pamphlet polémique : Janua cœlorum reserata cunctis religionibus a celebri admodum viro D. Petro Jurieu (Amsterdam 1692, 12°).

[11] Sur M lle Falque, institutrice des filles Dohna à Coppet, voir Lettre 28, n.6. Bayle vient apparemment d’apprendre de la part de Constant que M lle Falque ne s’était jamais mariée et qu’elle était partie de Coppet pour une destination sans doute européenne. Il avait appris sa mort en 1679 : voir Lettre 171, n.19.

[12] Nous ne saurions identifier plus précisément ce M. Lagneau, amateur de dessin, sans doute membre du personnel du château de Coppet sous la direction du comte Frédéric de Dohna.

[13] an nuptura sit, « savoir si elle sera mariée » : Bayle donne plaisamment à sa question l’allure d’un sujet de thèse.

[14] Après son départ de Coppet, Bayle était resté assez longtemps en correspondance avec Louise Marcombes, dame de compagnie de la comtesse de Dohna : voir Lettre 102, n.1. Nous apprenons ici qu’elle était partie pour l’Amérique et qu’elle y était décédée.

[15] Allusion au traité de Caton l’aîné, De Senectute, publié dans le recueil de Constant : voir Lettre 707, n.7, et ci-dessus n.2. Caton expose les compensations et les consolations de la vieillesse.

[16] Souvenir de l’offre de l’académie de Franeker que Bayle avait refusée en 1684 : voir Lettres 273, 274 et 276.

[17] Sur Frédéric, comte de Dohna, qui venait de mourir, voir Lettre 23, n.2 ; sa dernière lettre adressée à Bayle date du 26 novembre 1686 (Lettre 664).

[18] Sur Espérance de Puy-Montbrun Ferrassières, comtesse de Dohna, autrefois disciple de Jean de Labadie à Orange, voir Lettre 23, n.2. Elle devait mourir en juillet 1690 : voir Lettre 751, n.5..

[19] Sur Charles de Bourdin, fils du pasteur du Mas d’Azil, voir Lettre 705, n.10.

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