Lettre 719 : Jacques Parrain, baron Des Coutures à Pierre Bayle

[Paris, automne 1688 [1]]
Je vous ay fait, Monsieur, une ample response à vostre lettre du 9 septembre, par la voie du s[ieu]r Ribou et par Amsterdam, comme il m’opiniastre qu’elle a esté rendüe, cette avanture m’estonne [2][.] Quo nomine appellem nescio [3] car je ne scaurois croire que vous eussiés negligé de m’y repondre[.] Il y avoit quelque chose d’assés joli et dont je ne me souviens que confusement ne faisant jamais de brouillon et d’ailleurs Ribou n’oseroit me mentir dans une chose de fait et a escrit à son correspondant en termes irrités mais je reflechis, que uterque est bibliopola [4] et que ces deux diables n’en font qu’un dans l’opinion de vostre ministre [5], je ne scay donc ce qui en est, si vous m’avés oublié ou si l’on prend nos lettres[.] Enfin je me sers de la voie de Mr Vrouse l’un de vos disciples [6] avec qui je bois souvent votre santé, Madame sa mere vous rendra ma lettre et vous luy donnerés vostre reponse [7] affin qu’elle me soit surement rendüe[.] J’ay scu de luy que vous estes omnis homo [8] sur la philosophie tantost cartesien, tantost gassendiste[,] que vous ne vous faites aucun point d’honneur d’embrasser aucune secte et comme vous m’avés joliment mandé* que c’etoient des jeux d’esprits que les sistemes des philosophes [9]. J’admire le genie differend des hommes[.] J’ay embrassé les sentimens d’ Epicure jusqu’à courir au martire pour les soutenir (c’est à dire en les rectifiant) et je ne scaurois croire que sans cette tenacité d’opinion l’on puisse avoir la tranquilité de l’esprit[.] Vous ne scauriés croire combien j’ay de demangaison d’aller vous harceller à Roterdam sur vostre indolence à cet egard, mais comme un genie assés bisarre et moins certain que celuy de Socrate s’est ingeré à me conduire je ne me scaurois rien prometre de • luy ! En attendant qu’[i]l fasse agir sa nature divine[.] / Mandés moy le nom de vostre ami de Mastric si ce n’est pas Du Rondel [10] ce que je diray a son avantage[.] Eclaircissés moy aussi l’histoire des deux Basnages , quel est celuy qui est vostre Atticus, quel est son ouvrage, et ce que fait l’autre qu’on m’a dit estre à Amsterdam [11][.] Je vous demandois cela dans ma derniere de mesme que les memoires touchant le diable unique [12] et si vous ne trouverés pas mauvais, ministerii dignitate [13] que je rejouisse le lecteur qu’un homme que nostre religion damne ait trouvé le secret de ne faire qu’un diable pour moins soufrir parce que dans une [ sic] aussi grand terrain qu’o[c]cupe l’enfer un bourreau ne poura pas faire grand mal à tant de monde[.] Si Epicure etoit en vie quel plaisir il auroit parmi tant de maladies dont il estoit persecuté et luy qui vouloit qu’on respectast les dieux par leur majesté fairoit sans doute bastir des temples à un demon qui vaudroit mieux que mile boistes à Pandore[.] Il me vient en pensée que les afaires qui ocupent à present l’Europe [14] vous ont distrait du stile epistolaire et que peut estre escrivant une matiere qui sent le lom[…]nd vous ne respirez plus que bella horrida bella [15] ce qui ne convient guere au commerce* familier de deux philosophes[.] Cependant faite treve à ces transports martiaux, Souvenés vous de moy qui / sous un exterieur quelque fois comedien rend toujours à mes amis ce que je leurs dois, et qui pense beaucoup plus que je ne dis[.] Comme je ferois mieux si je trouvois une ocasion de me manifester[.] Je vous priois de faire mes complimens à Mr Banage le vostre[.] Ma parente [16] à propos de recommandations vous fait les siennes, elle est arrivée à Dantsic le plus heureusement du monde, toutes nos bonnes religieuses du S[ain]t-Sacrement ont regardé cela comme un effect visible de la protection du ciel[.] Vous Monsieur reflechissés s’il vous plaist à mes inquietudes de ne pas avoir de vos nouvelles[.] Tirés m’en s’il vous plaist par Madame Vrouze [17] et croiés que personne au monde n’est si sincerement vostre tres humble et tres obeissant serviteur que D[es] C[outures] Pour/ Monsieur Baïle/ professeur/ A Roterdam •

Notes :

[1] Sans date, mais une allusion à la parente de Des Coutures qui devait porter une lettre à Bayle au cours de son voyage vers la Pologne montre que ce document est postérieur à la Lettre 715.

[2] La lettre de Bayle à Des Coutures datée du 9 septembre est perdue, comme aussi la réponse de Des Coutures qu’il avait confiée au libraire-imprimeur Ribou ; cet échange implique également l’existence d’une deuxième lettre perdue de Bayle où il s’inquiétait de ne pas avoir reçu de réponse de sa lettre du 9 septembre. De nouveau, Des Coutures soupçonne que Bayle a bien reçu sa réponse antérieure : voir Lettre 717, n.2.

[3] « Je ne sais pas de quel nom l’appeler ».

[4] « l’un et l’autre est libraire ».

[5] Allusion au livre du ministre – sans doute Jurieu – qui opinait qu’il n’y a qu’un diable : voir Lettre 717, n.10.

[6] Sur Adriaen, le frère aîné ou le cousin de Jan Vroesen, ancien élève de Bayle qui séjournait alors à Paris, voir Lettres 428, n.5, et 706, n.2.

[7] La réponse de Bayle est perdue, comme toutes ses lettres adressées à Des Coutures.

[8] « tous les hommes en un seul ».

[9] Sur cette posture philosophique de Bayle, éloigné de tout attachement à un « système », voir Lettres 190 et 717, n.6.

[10] Des Coutures était en train de composer un recueil de lettres dédiées à différentes personnes et il avait demandé à Bayle de lui nommer deux de ses amis pour qu’il puisse leur dédier à chacun une lettre : voir Lettres 713, p.458 et n.5, et 717, n.7. Jacques Du Rondel était l’ami de Bayle à Maastricht, mais il ne semble pas que le recueil de Des Coutures ait vu le jour.

[11] Jacques Basnage, l’« Atticus » de Bayle, c’est-à-dire son ami intime. Son dernier ouvrage s’intitulait : La Communion sainte, ou traité sur la nécessité et les moiens de communier dignement (Rotterdam 1688, 12°). Henri Basnage de Beauval, l’éditeur de l’ HOS, s’était établi à La Haye.

[12] Cette lettre de Des Coutures est perdue (voir ci-dessus, n.2). Sur le « diable unique », voir Lettre 717, n.10, et ci-dessus, n.5.

[13] [ salva] ministerii dignitate : « [sauf] la dignité du ministère ».

[14] Les « affaires » de l’Europe : la préparation de la « Glorieuse Révolution » et les prémices du sac du Palatinat : voir Lettre 718, n.2 et 7.

[15] Virgile, Énéide, 6,86 : « des guerres, toute l’horreur des guerres »

[16] M lle de Blessebois, qui avait porté à Bayle une lettre de Des Coutures et qui partait pour la Pologne : voir Lettre 717, n.15.

[17] Des Coutures demande à Bayle de lui écrire par l’intermédiaire de M me Vroesen : voir ci-dessus, n.6.

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