Lettre 72 : Pierre Bayle à Joseph Bayle

le 30 janv[ier] 1675

Vos 2 grandes depeches [1] m’ont eté rendues m[on] t[res] c[her] F[rere] et elles m’ont plu infinim[en]t. Il y paroit beaucoup de feu, et de bon gout. L’agreable et le serieux y sont bien distribuez, enfin rien ne me pouvoit venir plus à propos, puisq[ue] je souhaittois de connoitre l’etat et le charactere de v[ot]re esprit. Vous avez peu voir dans ma derniere [2] q[ue] c’etoit un des articles dont je demandois formellement d’etre eclaircy, et cela avant que d’avoir receu aucune de vos lettres : ce qui servira pour me discoulper de l’oubli dont vous vous plaignez à votre egard. Je reserve à vous repondre de pied à pied*, lors que j’aurai changé de domicile [3]. Po[ur] le present qu’il vous suffise que je vous remercie de cette curieuse et feconde diversité dont vous m’avez entretenu. • Vous me demandez sur toutes choses, une methode de conduire vos etudes. C’est ce que je ne puis guere mieux effectuer, qu’un tailleur faire un habit pour un inconnu absent. Encore peut on envoyer au juste la mesure du corps, mais po[ur] • l’esprit, il n’est pas possible d’en tracer une idée qui soit parfaitem[en]t ressemblante. Si bien que j’ay toujours creu qu’il n’appartenoit qu’à ceux qui sont perpetuellem[en]t avec un jeune homme, de luy prescrire la maniere dont il doit etudier. Ce qui est propre à l’un ne l’etant pas à l’autre, il s’ensuit qu’il faut faire la guerre à l’œil* et se gouverner* selon la p[ortée de chaque genie.

Ainsi quelque passion que j’aie de con] / tribuer à l’avancem[en]t de vos etudes, je ne vous donnerai q[ue] 2 ou 3 conseils fort generaux. Ce n’est pas qu’il ne me fut facile de composer 5 ou 6 feuilles sur ce sujet, ayant leu un assez gros recueil de diverses methodes prescrittes à diverses personnes [4], mais j’en reviens toujours là que le grand secret po[ur] avancer dans les etudes c’est d’avoir quelqu’un qui applique votre esprit conformement à sa force et à son genie, sans l’assujettir à des regles qui ont eté dictées en l’air, et que l’on pretend etre une selle à tous chevaux ; à tort, car chacun a ses beances* co[mm]e disoit ce fou dont vous m’avez parlé dans vos lettres.

Po[ur] venir à votre fait, je dis que veu cette ardente inclina[ti]on que vous dittes avoir po[ur] les belles lettres, il ne faut pas craindre que votre age de 18 ans, vous empeche d’etre jeune et bien savant tout ensemble. Les livres où vous vous attachés pour le latin et l’histoire, sont tres bons. Si vous m’en croiez, vous ferez votre capital des langues grecque et latine ; vous donnerez à l’histoire le reste de votre etude serieuse. Et vous pourrez vous delasser l’esprit aux heures perdues à lire quelque livre nouveau. Car pour le blason ce n’est pas une chose où vous deviez mettre du bon tems, cela s’aprendra insensiblement, et puis il n’y a rien q[ui] vous presse sur cet article. Ce qu’il y a de pressant c’est les langues. C’est pourquoi ne laissez passer aucun jour sans lire dans un autheur ancien (car c’est là [uniquement qu’il faut chercher le latin, les Modernes sont presque tous des bourreaus de la langue] / latine et il faut n’en lire aucun dans le commencem[en]t). Attachés vous à Ciceron, c’est le grand m[ai]tre. Traduisez du latin en francois, et du francois en latin. Remarquez le genie de cette langue, la diverse significa[ti]on et le divers regime des mots, et faites vous une affaire de penetrer la force et l’elegance de chaque terme. Pour les poetes[,] Virgile est sans doutte le meilleur. En traduisant des vers, observez exactement les figures, les phrases poetiques, pourquoi telle chose s’exprime ainsi, et ainsi. Et parce qu’on n’apprend les langues, que po[ur] l’amour des choses ; en meme tems que vous traduirez du latin, comprenez la matiere dont on parle, remarquez si le raisonnem[en]t est juste, car c’est par là qu’on connoit si on a fidelement traduit, et Mr Conrart [5] quoi qu’ignorant en grec, n’a pas laissé de s’appercevoir de quelques endroits mal entendus par les traducteurs, voyant qu’il n’y avoit aucun sens, ni aucune suitte de raisonnem[en]t dans ces endroits là. Si ce que vous traduirez renferme quelque antiquité, quelq[ue] fable, quelque adage, employez ou Rosin [6], ou Calepin [7], ou s’il est besoin toute votre bibliotheque pour en decouvrir le mystere. Il faut user en cela de rigueur contre soi meme, et exercer contre son esprit le personnage d’un questionneur facheux*, je veux dire qu’il faut se figurer qu’on a à comparoitre devant des examinateurs rigides, qui vous font expliquer sans remission tout ce qu’il leur plait de vous / demander. Cette pensée vous obligera de vous bien instruire sur tous les points de votre lecon, et faisan[t] semblant de les expliquer à un examinateur, vo[us] accoutumerez votre esprit à produire heureusem[en]t ses conceptions ; qui est la fin de nos etudes car ce n’est pas etre savant que de ne se savoir pas servir de sa science, tout de meme qu’un soldat qui est si embarrassé de ses armes, qu’il ne peut se remue[r] dessous, n’est pas un veritable soldat. Le principal moyen aussi d’avancer dans une langue c’est de composer souvent ( stilus optimus dicendi magister, dit Ciceron [8]) soit en mettant en latin quelque bel endroit d’un livre francois, soit en composant de son cru, tantot la rela[ti]on d’un petit voyage, d’un song[e], d’une querelle, d’un festin, vrai ou faux, tantot illustrant quelque endroit de morale ou de galanterie, ou ce qu’on voudra.

Pour la langue greque quiconque saura bien ce qu’on appelle grammatica[ti]on, qui est declinaisons, conjugaisons, avec les augmens, et forma[ti]on des tems, a un grand avantage po[ur] lire un Isocrate, un Xenophon, un Ælien puis • un Homere et un Hesiode. C’est pourquoi etudiez bien la methode du Port Royal [9], et aprenez à force de repasser dessus ; cette infinité de petites remarques qui se trouvent parmi les noms et les verbes. Quand vous etudierez en grec, ne laissez pas echaper un mot sans savoir au vrai quelle partie d’oraison c’est, quel cas, quelle personne ; pourquoi il est ainsi terminé, et choses semblables à quoi la grammaire d’ Antesignan servira beaucoup [10]. Quand on / est venu à bout de ces epines, le reste est agreable, et on se promene avec plaisir dans les autheurs grecs, on se sent chatoüiller l’oreille par les nombres doux et coulans, et l’harmonieuse structure de cette langue, dont le genie est mille fois plus delicat q[ue] celui de la latine. Ce sont toutes belles periodes, de phrases elegantes, qu’on remarque avec un singulier plaisir, mais avant que de gouter ce regale, il faut asseurement avaler l’amertume de mille preceptes, accompagnés de cent exceptions, et essuyer la multiplicité de dialectes, et quantité d’anomalies. Mais ce n’est pas un travail insurmontable apres le bel ordre de la methode du Port Royal. Je repete ici ce que j’ai deja touché ci dessus, asavoir qu’il faut fai[re] d’une pierre deux coups, aprendre la langue des autheurs, et les choses qu’ils nous debitent, et se mettre en etat non seulement d’expliquer à un autre • leurs paroles, mais aussi leurs pensées. Vous comprenez par là que je ne me contenterois pas qu’un ecolier fit ce qu’on apelle les parties [11], et discourut en grammairien sur le langage, mais que je voudrois qu’il developpat les antiquitez* qui se trouveroient par hazard dans un endroit qu’il auroit traduit. Il faut que l’etude des mots et l’etude des choses aillent de compagnie. Voila mon sentiment quant au grec et au latin, à quoi je voudrois que toutes vos matinées fussent dediées, et par dessus encore les apres dinées* de quelques jours.

J’oubliois une chose essentielle, c’est qu’il faut cultiver sa memoire le plus soigneusement qu’il est • possible, car c’est la maitresse rouë dans les lettres. Aprenez donc souvent par cœur les plus beaux / endroits des poetes, sans se mettre en peine co[mm]e je faisois de les coucher par ecrit avec une glose interlineaire, des grandes et de petites notes. Il suffit qu’on vous fasse bien interpreter ce que vous apprendrez, et que vous lisiez bien souvent les notes qui en vaudront la peine, dans le lieu où elles sont deja ecrittes.

Pour ce qui regarde l’histoire, il faut commencer par un abregé de l’histoire universelle. Horatius Tursellinus [12] jesuite en a fait un assez elegant. Mais celui de Johannes Cluverius [13] est beaucoup plus ample, et par consequent plus instructif. Il ne faut jamais etudier l’histoire qu’on n’ait des tables de chronologie, et des chartes de geografie aupres de soi, afin de raporter chaque fait à l’age du monde, à l’olympiade, à l’an de la fondation de Rome, de grace, de l’Egire, ou de tele autre epoque, qui luy convient. Par ce moyen on sait en peu de tems la rela[ti]on qui est entre ces epoques differentes, c’est à dire qu’on sait [que] le quantieme an d’une telle ; repond au quantieme de l’autre. En cherchant aussi sur la carte les lieux dont il s’agit, on se forme bien tot une idée des regions dont on a le plus a faire.

Quand on a connu en general l’histoire universelle, il faut voir celle des Grecs et des Romains en particulier. Quinte Curce, Thucidide, Xenophon, Herodote, Plutarque, Tite Live sont les meilleurs historiens grecs et latins. Il est vrai qu’il est impossible qu’un ecolier q[ui] en est encore aus themes puisse lire ces grands volumes. Aussi ne doit on pas s’imaginer de faire cette lecture en peu de tems. Il vaut mieux lire peu, et retenir / beaucoup. Pour cela je voudrois que vous cherchassiés dans l’histoire le caractere de chaque personnage, quelles etoient ses vertus dominantes, et quels ses defauts, par quels moyens il s’est elevé, quelles traverses il a soutenues, comment il a suporté la bonne et la mauvaise fortune, et ainsi du reste [14]. Ce n’est pas le tout de savoir les evenemens, le meilleur est de savoir ce qui a contribué à ces evenemens, les motifs, les causes, et autres adjuncta que les rheteurs ont enfermés dans ces mots

Quis, quid, ubi, quibus auxiliis, cur, quomodo, quando [15].

Vous pourrez prendre une teinture de l’histoire dans Justin [16], dont le stile est bon et elegant. C’est un autheur à lire, quoi que le fil de ses narrations ne soit pas continu, et qu’il y ait des hiatus dans ses matieres. En attendant mieux il faut s’en tenir là. Pour la fable il la faut posseder ad unguem [17], et si vous trouvez un petit livre qui s’appelle L’Histoire poetique par le P[ere] Gautruche [18], faites en votre vade mecum, il est court, net et exact tout ce qui se peut, et range en un corps, ce qui n’est que dispersé dans Homere, Hesiode, Ovide, Virgile, etc. Si vous aviez Meziriac sur les Epitres d’ Ovide  [19], vous seriés bien.

Au reste je vous envoye cecy plutot pour vous faire connoitre mon affection, que par la pensée que j’aye que tout ce que je viens de dire soit de nature à en tirer quelque utilité. Si je me fusse teu apres vos obligeantes et flateuses somma[ti]ons, vous auriez peu crier contre ma dureté, et m’accuser d’avoir negligé vos interets. J’ai trop de tendresse po[ur] vo[us], m[on] c[her], p[ou]r / negliger aucune chose q[ui] vous concerne.

Je presente mes tres humbles respects aux p[e]rs[onnes] par qui vo[us] avez commencé votre detail. Notre savant ecclesiaste seroit digne de la chaire où il a preché 2 fois ce dernier voyage [20], et il y a long tems que cela me roule dans l’esprit. Depechés vous d’etre ministre afin de soulager la personne qu’il soulage [21], dés qu’un poste plus digne de luy etc. Au reste à quoi pensez vous de lire ainsi mes lettres à tant de monde (je parle presentement à vous 3). Il n’est ni seur ni avantageux po[ur] moi d’en user ainsi, le premier parce qu’on decouvre par là où je suis, où je veux aller et ce qui s’ensuit, l’autre parce que de la maniere que je fagote ces lettres, c’est m’exposer à nud et desarmé à la bouche des canons. Ces m[essieu]rs sont de genies profonds et subtils, et je suis asseuré que dans leur cœur je leur fais pitié po[ur] les lettres q[ue] vous me dites qu’ils loüent. Ne vo[us] fiez pas aus eloges dont on accompagne la lecture d’un ecrit au pres des parens de l’autheur. Ce sont des honnetetez de la civilité francoise, et de façons de parler, qui nous echapent sans que nous y pensions, comme quand nous disons bon jour à quelqu’un, car ce souhait se prononce, sans que no[us] ayons aucunement le cœur elevé à Dieu po[ur] l’invoquer sur n[ot]re prochain. De grace ne lisez plus mes lettres à qui que ce soit. Je puis protester que je n’ai jamais fait copie d’aucune • q[ue] je vo[us] aye ecritte. Ce n’est pas qu’en les relisant je n’y trouvasse mille fautes, q[ue] je m’abstenois de rayer, de peur q[ue] tant de ratures ne forcassent ma paresse à mettre au net mes epitres. Je n’aurois jamais creu que vous m’eussiez si mal menagé, me produisant en deshabillé devant le beau monde •. / C’etoit justem[en]t ce qu’il auroit falu faire si vous aviez eu l’inhumanité de vouloir desabuser les honnetes gens prevenus en ma faveur. Me montrer à de bons connoisseurs ainsi negligé et mal en ordre, encore un coup*, c’est m’avoir prejudicié effroyablem[en]t. C’etoit montrer une laide maitresse à ses soupirans dans un deshabillé desavantageux, qui est un des remedes d’amour qu’ Ovide nous a laissez [22]. Et quoi pouviez vous bien vous persuader que ce que je vous ecrivois, avoit eté mis dans la derniere perfection q[ue] je luy pouvois donner ? Si cela est[,] vous avez mauvaise opinion de moi. J’ecris fort mal je l’avouë, mais je puis cent fois mieux ecrire q[ue] ce que vous avez veu •. Si je relisois mes lettres en votre presence, je vous donne ma parole qu’il n’y auroit guere de lignes où je ne fisse des repara[ti]ons necessaires. J’etois si persuadé que vous etiés mal satisfaits de cette negligence, de ce stile rampant qui paroit dans mes lettres, que j’en ay fait mes excuses en bonne et deue forme par mes depeches de Montauban [23]. A l’avenir ayez plus d’egard et po[ur] moi et po[ur] ces m[essieu]rs qui ne meritent pas qu’on les fatigue d’une lecture si mal preparée. Ou du moins attendez que je vous ecrive avec quelq[ue] soin, et que [j’h]abille mes lettres d’une facon convenable à la visite des honnetes gens. Je vous avertirai quand je croirai m’etre assez bien ajusté* / pour souffrir leur veuë. Sachez que ce n’est pas cet ordinaire*, que je pretens recevoir cet honneur. Il s’agit d’une chose serieuse, on croiroit que je l’aurois traittée avec la derniere application, et on pourroit s’etonner que je ne disse rien que de fort vulgaire, ainsi le mieux est de la cacher.

Je vous ai ecrit à toute bride, ce qui m’est venu dans l’esprit. En relisant j’ai trouvé que je pouvois dire beaucoup d’autres choses, que je devrois en retoucher d’autres et qu’ainsi le mieux seroit de faire une autre lettre. Neantmoins co[mm]e j’ay preveu q[ue] si je me mettois dan[s] l’esprit de travailler cette lettre et de la limer, il me la faudroit copier 10 ou 12 fois, avant que j’en fusse content ; je me suis renfermé* à ne vous envoyer que la premiere saillie de mon esprit, sans avoir egard à votre proverbe La prumero caderado cal nega [24]. J’ajouterai seulem[en]t que je vous conseille pour la culture de la memoire, d’apprendre ou une harangue entiere de Ciceron ou un livre de l’ Æneide, et reciter cela tout d’une tirade en declama[ti]on. Po[ur] l’histoire j’avois oublié de vous parler de Cornelius Nepos. C’est un livre d’or, le stile incomparable et du bel age de la latinité. Et en peu de mots il vous apprend les principales aventures des heros de l’Antiquité. Fuyez cette lecture vague de toute sorte de livres, et fixés vous à quelque chose. Et ne vous fiés pas à mon exemple, car c’est un de mes regrets d’avoir passé l[e] temps où j’avois de la memoire, à courir de livre en livre. Si je recommencois je changerois bien de tablature*. C’est le / moyen d’etre un vrai Maitre Aliborum, in omnibus aliq[ui]d, [i]n toto nihil [25]. Defaites vous donc de cette tenta[ti]on qui est asseurem[en]t forte, car une grande lecture fait beaucoup d’honneur en compagnie, où on voit tous les jours des demi savans qui ont du caquet et de la memoire, briller par dessus des personnes consommées dans les matieres qu’ils ont choisi[es] po[ur] leur part. Mais ce brillant ne leur tourne qu’à honte lors qu’ils se commettent avec de gens qui entrent en matiere, et qui leur tatent le pous.

Il y a une autre chose en quoi je ne voudrais pas que vo[us] m’imitassiez, c’est que je ne voiois point du monde. Je vous conseille d’en voir et le plus souvent q[ue] vous pourrez sans nuire à vos etudes. Et pour le faire avec succez, gardez vous bien de faire connoitre que vous soyez ecolier. C’est un ecueil où les jeunes etudians ne manquent pas de se heurter. Ils parlent un langage presque inintelligible, et sans avoir egard ni au tems ni au lieu, ils veulent qu’on sache qu’ils ont de mots q[ue] tout le monde n’entend pas. On a bien affaire de ce jargon dans les compagnies. C’est pourquoi avec des gens sans lettres, ne vous jettez jamais sur le dogme ni sur la litterature, à moins qu’on vous prie de leur expliquer ce qu’ils n’entendent pas. Laissez les toujours les maitres de la conversation, la laissant rouler sur des choses de leur portée, sur lesquelles il faut que vous appreniez à dire votre sentiment avec facilité et à propos, et si la conversation venoit à tomber, ce seroit à vous à la relever et à la leur remettre en main en proposant quel / que chose qui leur fournisse dequoi s’entretenir. La pluspart de ces savantas ont cela d’incommode qu’ils s’emparent de la conversa[ti]on, n’en font part à personne à force de la faire rouler par des chemins scabreux et obliques où personne ne les peut suivre. Ils se font admirer à plusieurs, mais les gens du bel air* les traittent de pedans, et ils sont peut etre cause que la personne de ceux qui font profession des sciences est si exposée à la raillerie des rieurs et des comiques [26]. Je tiens po[ur] moi qu’un ecolier aquerra plus de loüange, s’il peut tenir sa partie dans des entretiens populaires, et dans tout ce dont on parle dans le monde, que s’il se guindoit au dessus des nues po[ur] mieux etaler sa science. Outre qu’en s’entretenant ainsi avec les honnetes gens, on aprend le train du monde on fortifie son jugement, et en un mot on aprend à vivre. On accuse les savans d’avoir apris du grec et du latin au depens de leur sens commun, comme pour signifier que le bon sens naturel, est etouffé par cette quantité de sciences et d’idées etrangeres dont on se remplit par la lecture. Or cela vous doit d’autant plus mettre en garde contre ce mauvais effet de l’etude.

Il m’est encore arrivé un autre inconvenient, duquel je vous avertis de vous garder. C’est que je suis sorti de mon pays sans le connoitre. Pour vous si vous m’en croyez, vous apprendrez bien l’histoire de votre pays, quelles en sont les immunitez* ou les charges, quelles maisons nobles, avec leur rang[,] ancienneté et alliance, et cent autres choses de cette nature. On apprend cela insensiblem[en]t en le demandant / à propos aux personnes qui le savent. Vous me parlez d’un ho[mm]e avec qui vous trinquez quelquefois, q[ui] vous peut fort servir à cela. Servez vo[us] de l’occasion. Je voudrois bien savoir s’il est jamais sorti du Comté de F[oix] de personnes illustres ou d’epée ou de robe. Vous me direz qu’on y a toujours veu de tres honnetes gens q[ui] ont porté les armes, et qui ont etudié. Je ne doutte point qu’on n’y ait toujours eté et belliqueux et studieux. Mais ce n’est pas ce q[ue] je cherche. Je demande s’il en e[st] sorti jamais de gens que leur merite ait elevé aux grandes charges de la couronne, au cardinalat, à des prelatures, ou du moins qui ayent fait de beaux livres. Si cela e[st], sachés le bien, car il est bon de savoir l’histoire des grands ho[mm]es de son pays en toutes professions. On me prend tous les jours sans verd* quand on me demande qu’est devenue la posterité de quantité de Gascons dont le nom a eté celebre comme un Du Bartas [27], un Pybrac [28]. Profitez de mes fautes et instruisez vous des particularitez qui regardent vos illustres voisins (j’appelle voisins ceus de 50 lieües à la ronde) mieux q[ue] je n’ay fait. On s’entretient de cela plus q[ue] d’autre chose dans les conferences des savans.

Au reste je dois vo[us] faire raison sur ce que je ne parle pas de n[ot]re loyal Freinshemius [29]. Je me souviens de luy et je le considere tres particulierem[en]t. Mais vo[us] savez que je ne vous ai jamais ecrit q[ue] sous l’enveloppe d’un ami. La discretion vouloit q[ue] mes lettres fussent de tres petit volume : je ne prenois donc qu’un morceau de papier, et il etoit rempli avant q[ue] j’eusse dit le quart de ce que j’aurois voulu dire, si bien q[ue] les saluta[ti]ons se renvoyant à la fin, je ne trouvois aucune place pour les mettre. / Outre que j’ay souvent parlé de luy dans mes precedentes et meme tout fraichem[en]t dans l’une de celles qui ont eté receües à Mont[auban] [30], avant q[ue] j’eusse veu les votres. Temoignez lui bien q[ue] je n’ai jamais oublié son amitié et q[ue] je suis son tres humble s[ervi]t[eu]r. Le narré exact q[ue] vo[us] m’avez fait de la parenté m’a plu infinim[en]t sinon aux articles de mort ou de maladie. Vous me connoissez peu (m[on] c[her]) si vous me croyez capable d’oublier ces cheres et precieuses personnes, et si vous pensez qu’il soit necessaire de tant d’enseignes co[mm]e vous m’en avez donné, pour les demeler l’une de l’autre. Si je n’ai jamais fait mention d’elles ; c’est parce q[ue] j’ai creu qu’ame vivante ne savoit le secret, excepté etc [31]. Toutes les innocentes folies d’autrefois, dont vous avez creu q[ue] j’avois perdu le souvenir, bien loin d’etre effacées de mon esprit, me font souvent rire de memoire. Je vous suis pourtant obligé de m’en avoir entretenu. Qui auroit pensé quand nous faisions ces folatreries, qu’un jour cela nous divertiroit. Forsan et hæc olim meminisse juvabit [32]. Continuez à m’entretenir ainsi de ce q[ui] se passera ches vous, votre exactitude me revient à miracle.

Vous avez raison d’estimer le P[ere] Rapin. Je croi vo[us] avoir dit qu’il a composé le parallele de Demosthene et de Ciceron, et celui de Platon et d’ Aristote [33]. Ce sont des pieces achevées. Il a fait aussi L’Esprit du christianisme [34]. Les vers q[ue] vous dites etre de mademoiselle des Jardins, « Timandre, ce pauvre mortel » etc. furent faits par Mr Sarrazin lors de la mort de Voiture [35]. La seule difference consiste en ce qu’au lieu de Timandre il a mis Voiture.

Je vous recommande à la grace du bon Dieu.

Notes :

[1] Aucune lettre de Joseph Bayle à son frère Pierre ne nous est parvenue.

[2] Voir la lettre de Pierre Bayle adressée à Jacob, Lettre 68, p.25.

[3] Indication supplémentaire que Bayle cherche à quitter son poste de Rouen et à trouver un emploi à Paris.

[4] La description de ce recueil est trop imprécise pour que nous puissions l’identifier.

[5] Valentin Conrart (1603-1675), un des fondateurs de l’Académie française : ses contemporains ont loué à l’envi son goût très sûr de la langue. Il n’a pratiquement rien publié, mais il a été lié avec la plupart des écrivains de son temps. Huguenot convaincu, Conrart travailla à moderniser l’ancienne version des Psaumes de Marot et Bèze. Conrart n’avait pas fréquenté de collège, et – singularité dans le milieu où il a vécu – il n’a su ni le latin, ni le grec. Voir R. Kerviler et E. Barthélemy, Valentin Conrart, Premier secrétaire perpétuel de l’Académie française. Sa vie et sa correspondance (Paris 1881) ; A. Bourgoin, Un Bourgeois de Paris lettré au siecle : Valentin Conrart (Paris 1883) ; R. Zuber, Les « Belles infidèles », p.52-53, 227-28, 234-39, 252-53.

[6] Johannes Rosinus (Johann Rossfeld) (1551-1626), pasteur luthérien, Romanarum antiquitatum libri decem ex variis scriptoribus […] collecti (Basilæ 1583, folio). Cette compilation connut de nombreuses rééditions, dont l’une se trouvait évidemment dans la bibliothèque de Jean Bayle.

[7] Ambrosius Calepinus (1435-1511), moine augustin, Dictionarium ex optimis quibusquam authoribus studiose collectum. et recentius auctum et recognitum (Parisiis 1514, folio), qui connut par la suite de très nombreuses éditions augmentées par différents auteurs. L’ouvrage se trouvait parmi les livres de Jean Bayle.

[8] Cicéron, L’Orateur, I.xxxiii.150 : « la plume [est] le meilleur maître du bien dire ». Bayle abrège le texte qu’il cite.

[9] Claude Lancelot (1615-1695), le célèbre pédagogue de Port-Royal, Nouvelle méthode pour apprendre facilement la langue grecque (Paris 1655, 8°).

[10] Pierre Antesignan commença par éditer les Institutiones ac meditationes in græcam linguam (1540) de Nicolas Cleynærts (voir Lettre 13, n.2) ; sa Praxis seu usus præceptorum grammatices apparut pour la première fois dans l’édition de Cleynærts (Lugduni 1554, 4°).

[11] « les parties » : l’analyse grammaticale.

[12] Orazio Torsellini (1545-1599), S.J., Historiarum ab origine mundi usque ad annum 1598. Epitomæ libri X (Romæ 1598, 12°).

[13] Johannes Cluver (1593-1633), Historiarum totius mundi epitome (Lugduni Batavorum 1637, 4°), qui connut de nombreuses éditions.

[14] Il semble que Bayle a déjà une idée de ce qu’il attend d’un compendium historico-biographique, tel que le DHC, qui tentera de fournir ce genre de renseignement à son lecteur.

[15] Cette formule aide-mémoire de rhétorique rappelle les angles d’approche d’un sujet à traiter : « qui, quoi, où, par quels moyens, de quelle façon, quand ».

[16] Cet historien latin du siècle avait abrégé l’histoire de Macédoine composée par Trogus Pompée sous le règne d’ Auguste. L’ouvrage de Justin fut souvent édité à partir de la fin du siècle, plus d’une fois avec Florus, qui avait écrit vers la même époque un abrégé de l’histoire romaine.

[17] ad unguem signifie « parfaitement ».

[18] Pierre Gautruche (1602-1681), S.J., L’Histoire poétique pour l’intelligence des poètes et autheurs anciens (Caen 1653, 12°).

[19] Claude-Gaspar Bachet, sieur de Meziriac (1581-1638), membre de l’Académie française à ses débuts, mathématicien et helléniste, Les Epistres d’Ovide traduittes en vers françois avec des commentaires fort curieux. Première partie (Bourg-en-Bresse 1626, 8°). Sur lui, voir DHC, « Meziriac ».

[20] Lors de son séjour à Montauban pour y régler la succession de son grand-oncle David, Jacob Bayle avait été invité à y prêcher, selon l’usage quand un pasteur étranger se trouvait dans une ville qui possédait un temple. Les cadets de Jacob Bayle, qui se faisaient une haute idée des talents oratoires de leur frère aîné, souhaitaient le voir devenir pasteur à Montauban, poste qui aurait été moins obscur que celui de suffragant de son père dans le bourg écarté qu’était Le Carla.

[21] Sur la nomination de Jacob Bayle comme second pasteur du Carla, voir Lettre 66, n.12. La présente lettre nous apprend que le jeune Joseph ambitionnait lui aussi de devenir pasteur. Pierre imagine qu’un jour Joseph pourrait remplacer Jacob au Carla et donc libérer ce dernier pour un poste plus prestigieux.

[22] Voir Ovide, Remèdes d’amour, 344-48, dont Bayle rappelle la teneur.

[23] Entendez « adressées à Montauban ».

[24] Selon ce proverbe occitan, il faut noyer la première portée de chiots que met bas une chienne. Nous devons cette traduction à l’obligeance de M. Robert Pons de Bordes-sur-Arize.

[25] « de tout, un peu, rien à fond ». L’expression « Maitre Aliborum » désigne un sot personnage qui se croit habile en toutes choses et ne se connaît en rien. Parmi les étymologies possibles, la plus probable semble celle qui fait dériver le terme d’ aliborum du latin helleborus (en francais hellébore), nom d’une plante considérée comme un remède universel. Ce terme dut être associé au nom « maistre » pour désigner d’abord les médecins et ensuite les savants et les hommes habiles à tout faire. Voir P. Imbs (éd.), Trésor de la langue française (Paris 1971, 16 vol.), ii.508a.

[26] Bayle pense sans doute aux auteurs qu’il a cités explicitement dans sa Lettre 8 : Guez de Balzac, Ménage, Cyrano de Bergerac, Régnier, Strada et Molière : voir Molière, Le Misanthrope, i.2, vers 305-308, et Lettres 13, n.45-48, et 30, n.8.

[27] Guillaume de Saluste, sieur du Bartas (1544-1590), un des plus célèbres poètes du siècle, était huguenot. Né près de Mauvezin, c’est dans ce bourg, tout proche du château du Bartas, qu’il mourut. A la demande de Jeanne d’Albret, il composa d’abord un poème en six chants, Judith, en 1573. Ensuite, il publia son œuvre principale La Sepmaine, ou création du monde (Paris 1578, 4°), qui connut plus de trente éditions et qui fut traduite en plusieurs langues. En 1584, il publia La Seconde Sepmaine (Paris 1584, 4°), qui ne contient que quinze des vingt-huit chants prévus sur l’histoire du peuple juif depuis la Création. Voir l’édition critique de La Sepmaine établie par Y. Bellenger (Paris 1981), et J. Dauphiné (éd.), Du Bartas, poète encyclopédique du siècle, colloque international de Pau 1986 (Lyon 1988).

[28] Guy Du Faur, sieur de Pibrac (1529-1586), huguenot qui passa au catholicisme, ainsi que certains de ses frères, dont l’un devint évêque de Lavaur. A la différence de beaucoup de transfuges du protestantisme, Pibrac fut un modéré et un politique, bon serviteur d’ Henri IV. Il composa Cinquante quatrains contenans préceptes et enseignemens utiles pour la vie de l’homme. composés à l’imitation de Phocylides. d’Epicharmus et autres anciens poëtes grécs (Paris 1574, 8°) qui furent très fréquemment réédités et augmentés par la suite. Sans grande valeur littéraire, ces quatrains sentencieux connurent une grande vogue. Pibrac est une seigneurie située aux confins de la Gascogne et du Toulousain.

[29] Sur Freinshemius, voir Lettre 18, n.18.

[30] Il s’agit de la Lettre 63, p.298.

[31] Nous n’avons su identifier cette citation.

[32] Virgile, Enéide , i.203 : « Peut-être un jour ces souvenirs, eux aussi, auront-ils pour nous des charmes ».

[33] C’est en écrivant à Jean Bayle que Bayle mentionne le Discours sur la comparaison de l’éloquence de Demosthene et de Cicéron de Rapin (voir Lettre 36, n.18). En revanche, c’est dans une lettre à Minutoli qu’il s’inspire de La Comparaison de Platon et d’Aristote (voir Lettre 31, n.11). Rien ne prouve, cependant, qu’il n’ait pas mentionné cet ouvrage dans une lettre a sa famille qui ne nous est pas parvenue.

[34] R. Rapin, L’Esprit du christianisme (Paris 1672, 12°).

[35] Mlle Des Jardins, ou Mme de Villedieu. J.-F. Sarasin, Œuvres, éd. P. Festugière (Paris 1926, 2 vol.), i.437-60 : « La pompe funèbre de Voiture à monsieur Menage », un texte qui mélange prose et vers et qui débute par : « Voiture, ce pauvre mortel ».

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