Lettre 726 : Pierre Bayle à Gilles Ménage

[Rotterdam, le 3 mars 1689]

  Monsieur Je ne puis plus differer de vous temoigner ma tres-humble reconnoissance de l’honneur que vous m’avez fait en me citant si obligeamment dans votre critique de Mr Baillet [1]. Je viens d’en lire les feüilles avec le plus grand plaisir du monde ; l’ouvrage n’est pas encore en vente ni meme tout à fait imprimé car je croi que la table des chapitres ni l’ errata ne sont pas encore tirez, mais Mr Basnage a eu la bonté de me communiquer tout ce qui en est imprimé, et je dois avoüer que jamais lecture ne m’a tant plu, et qu’on ne peut assez admirer d’où vous avez pu tirer tant de faits et tant de personalitez* cachées, et tres • curieuses concernant l’histoire literaire.

J’ai eté sur tout ravi Monsieur, de ce que vous nous dites touchant / La Caza [2], et comme Mr Basnage l’avocat est de meme gout que moi sur ce point là, il en doit faire le principal de son article de l’ Antibaillet ; ce sera dans son journal du mois dernier [3], qui sera demain en vente. Je suis peut etre l’homme du monde le plus persuadé que l’histoire est pleine de faussetez et que les livres de dispute fourmillent de fausses citations [4], à quoi ne contribue pas peu la mauvaise coutume qu’ont les auteurs de se copier les uns les autres à l’infini sans remonter aux originaux ; jugez Monsieur, quel plaisir ç’a eté pour moi de voir l’exemple illustre que vous nous donnez de tous ces desordres en faisant une si belle critique des auteurs qui ont parlé du pretendu poeme de La Caza, De laudibus pæderastiæ. Permettez moi de vous dire que Joannes Zvingerus [5] que vous pretendez etre l’auteur d’un fragment de lettre publié par Wolfius [6] au siecle passé, et dont vous citez un assez long passage du • livre De festo corporis Christi, ne peut etre aucunement l’auteur de ce fragment là, car c’est un homme qui vit encore s’il n’est mort depuis peu ; et son traitté De festo corporis Christi n’a eté imprimé qu’en 1685. J’en ai donné l’extrait dans mes Nouvelles de fevrier 1686 art[icle] 2 et j’ai meme remarqué en passant que Jo[annes] Zvingerus dement le s[ieu]r Francus qui avoit asseuré / dans son traitté des Indices librorum prohibitorum duquel j’avois parlé en juillet 1685 que jamais le poeme de Jean de La Caza n’avoit eté mis dans ces Indices [7]. Je n’ai point veu parmi les auteurs que vous avez fait venir sur les rangs à ce sujet, Thomas Haogeorgus [8] qui a fort crié contre La Caza sur la fin de son Bellum papisticum 2 e edit[ion]. Je n’ai que la 1 ère edition de cet ouvrage. C’eust eté une chose infinie que de parler de tous ceux qui ont fait le meme reproche à cet archeveque de Benevent, ainsi je n’ai pas eté surpris Monsieur que vous n’aiez pas cité s[ain]te Aldegonde qui dans son Tableau des differens [9] 2 e tome 5 e part[ie] ch[apitre] 6 dit que « Jean de La Case archev[eque] de Benevent a ecrit un livre à la louange de la bougrie, la nommant œuvre divine et disant qu’il y prend tres grand soulas et n’use d’autre œuvre venerien .... et que ce fut lui qui premier publia à Venise l’interdit des livres defendus en l’an 1549 le 7 de may ».

J’ai veu avec joye le passage que vous avez cité du P[ère] Theoph[ile] Rainaud concernant le poete Theophile [10], mais n’en deplaise à ce jesuïte il a commis un anachronisme, lors qu’il dit que le patron de Theophile ayant eu la tete tranchée, ce fut un coup dont la nouvelle etonna le poete et le fit bien tot / mourir. Cela ne sauroit etre puis que comme vous le remarquez fort bien Monsieur, Theophile mourut en 1626. Or Mr de Montmorency ne fut decapité qu’en 1632.

Je n’ai jamais pu trouver vos Mescolanze [11] chez aucun libraire de ce pays, quoi que j’aye fait fureter par tout, souhaitant de les lire • comme une piece remplie de cent particularitez savantes • et tres peu connues. C’est le caractere de tout ce qui est sorti de votre plume. Au reste Monsieur, vous promettez quelque part dans l’ Anti-Baillet de faire la critique du stile de Mr Baillet [12], cependant je n’ai rien vu sur cela. J’ai eté faché de tant de fautes d’impression qui se sont glissées dans l’ouvrage [13], mais je ne m’appercois pas que ma lettre est deja trop longue, je la finis donc en vous remerciant de l’immortalité que vous m’accordez en m’inserant dans vos ecrits, et en vous assurant de mon tres profond respect, et des vœux que je fais au ciel pour la longue vie d’un homme qui fait autant d’honneur à son siecle que l’illustre Monsieur Mesnage.

Je suis Monsieur, votre tres humble et tres obeissant serviteur Bayle

A Rotterdam le 3 mars 1689

Notes :

[1] Ménage, Anti-Baillet ou critique du livre de Mr Baillet, intitulé « Jugemens des savans » (La Haye 1688, 12°, 2 vol.), I re partie, §2 : « Emportement de Mr Baillet contre Mr de Saumaise », éd. La Monnoye (Amsterdam 1735, 12°, 2 vol.), i.4-15 : « Et ainsi je me trouve engagé par mon jugement, non moins que par mon inclination, à soutenir que Mr de Saumaise étoit un des plus savans hommes du monde ; et à réfuter Mr Baillet qui le traite d’ignorant en toutes choses. [...] Il est au reste à remarquer que ce que dit ici Mr Baillet touchant la qualité de poëte, a été réfuté par le savant et l’éloquent Mr Bayle dans ses Nouvelles de la république des lettres, à l’endroit où il donne son jugement sur mes Origines de la langue italienne. » Baillet allait répondre à Ménage par son ouvrage Des satires personnelles. Traité historique et critique de celles qui portent le titre d’« Anti » (Paris 1689, 12°, 2 vol.), dont un compte rendu parut dans le JS du 1 er et du 8 août 1689.

[2] Giovanni della Casa (1503-1556), clerc de la Chambre apostolique et collecteur pontifical en 1537, fut nommé archevêque de Bénévent en 1544 ; il reçut la prêtrise en 1547. Nonce à Venise, il suivit de près les débats du concile de Trente et fit publier un des premiers Indices. Auteur d’ouvrages de poésie et d’éloquence en italien et en latin, il est surtout connu pour son Galateo publié après sa mort : Il Galateo di Messer Giovanni della Casa, o Vero trattato de’ costumi e modi, che si debbono tenere ò schifare nella comune conversatione, con l’aggiunta della tavola fatta nuovamente dal Lapino. Appresso l’oratione del medesimo M. Giovanni a Carlo Quinto sopra la restitutione di Piacenza. - Trattato degli ufici comuni tra gli amici superiori e inferiori, scritto da M. Giovanni della Casa in lingua latina e doppo tradotto in volgare (Venezia 1558, 4°). Ses mœurs légères lui ont valu une réputation sulfureuse. Gilles Ménage avait écrit dans son Anti-Baillet : « Ce qu’a écrit Mr. Baillet que Jean de La Casa, archevêque de Bénévent, a fait un livre intitulé de laudibus Sodomiæ, seu Pæderastiæ, n’est pas véritable [...] Il parut à Venice l’an 1550, chez Trajan Nævus...] Le second moyen dont Dieu s’est servi pour punir La Casa en ce monde, est ce zèle extraordinaire que la plupart des protestants ont témoigné pour révéler la turpitude d’un homme dont la réputation pouvoit imposer à la postérité. Il a été suffisamment décrié par leurs soins dans toute l’Europe ; et dès sa naissance, en Allemagne, par Jean Sleidan, Thomas Naogeorge, et Charles Du Moulin, jurisconsulte françois de Germanie, qui étoit lors à Tubinge ; en Suisse, par Josias Simler, continuateur et abbreviateur de Gesner ; en France, par Henri Estienne ; et en Angleterre, par Jean Juvel, ou Ivel ; en Espagne, par Cyprien de Valera ; en Hollande, par Gisbert Voet, naturel du pays ; par Joseph Scaliger, par André Rivet, et quelques autres retirez de France : dont le plus signalé est sans doute Mr. Jurieu [ Nota : Pierre Jurieu, Préjugéz légitimes contre le papisme, Desbordes, Amsterdam 1685], qui a trouvé depuis peu des couleurs assez noires pour nous dépeindre cette production de l’esprit corrompu de La Casa, dans un de ses livres contre l’Eglise romaine. » (partie II, ch. CXIX, i.150).

[3] L’ Anti-Baillet de Ménage avait déjà fait l’objet d’une allusion dans l’ HOS d’octobre 1687 ; en février 1689, Henri Basnage de Beauval consacre un compte rendu plus substantiel à ce même ouvrage.

[4] Sur l’attitude minutieuse et parfois exaspérée de Bayle devant les contradictions des témoignages historiques, il y a une bibliographie très riche ; voir, en particulier, E. Labrousse, Pierre Bayle, vol. ii, partie 1 : « La Vérité de fait » ; C. Borghero, La certezza et la storia. Cartesianismo, pirronismo e conoscenza storica (Milano 1983) ; L. Bianchi, Tradizione libertina e critica storica da Naudé a Bayle (Milano 1988) ; R. Whelan, The Anatomy of superstition. A study of the historical theory and practice of Pierre Bayle, SVEC, 259 (Oxford 1989) ; C. Grell, Le Dix-huitième siècle et l’Antiquité en France, 1680-1789 (Oxford 1995, 2 vol.) ; H. Bost, Bayle historien, critique et moraliste (Turnhout 2006) ; B. Guion, Du bon usage de l’histoire. Histoire, morale et politique à l’âge classique (Paris 2008).

[5] Jean Zwinger (1634-1696), fils du pasteur Théodore Zwinger, naquit à Bâle, où il étudia la philosophie avant de se rendre à Genève, où il soutint une thèse sur le péché originel et fut élu pasteur de l’Eglise allemande. La maladie l’obligea à démissionner et il se mit à voyager. Il visita successivement Heidelberg, Utrecht, Amsterdam, Leyde, Groningue, Brême et Marbourg. De retour à Bâle, il fut nommé professeur de langue grecque à l’académie et, en 1662, il devint conservateur de la bibliothèque académique, dont il rédigea le catalogue systématique. En 1665, il fut reçu docteur en théologie et professeur à la faculté de Bâle. Il est l’auteur de harangues et de thèses, et du Tractatus historico-theologicus de festo Corporis Christi, tribus partibus absolutus. Insertæ sunt disgressiones duæ, prior de vità impudicâ ecclesiasticorum pontificiorum, posterior de falsis miraculis (Basileæ 1685, 4°), dont Bayle avait donné la recension dans les NRL, février 1686, art. II.

[6] Bayle fait allusion à l’ouvrage de Johannes Zonaras, Compendium historiarum in tres tomos distinctos (Basileæ 1557, folio), édité par Johannes Wolfius. L’erreur de Ménage qu’il signale provient de la confusion entre Théodore Zwinger et Jean Zwinger : voir B. Dufournier, « Théodore Zwinger de Bâle et la scolastique de l’histoire au XVI e siècle », Revue d’histoire moderne, 11 (1936), p. 323-335.

[7] Dans son compte rendu de Daniel Francus, Disquisitio academica de papistarum Indicibus librorum prohibitorum et expurgandorum, in qua de numéero, autoribus, occasione, contentis, fine, damnis et jure Indicum illorum disseritur, ut vicem LL. CC. sustinere, inque illam referri commodè possit quidquid uspiam occurret de librorum prohibitione aut depravatione (Lipsiæ 1684, 4°), publié dans les NRL, juillet 1685, art. VI, Bayle avait déclaré : « Mais je ne doute point qu’on ne traite de petite chicane le reproche qu’il fait aux inquisiteurs, de n’avoir jamais condamné l’infâme poème de Jean de La Casa, archevêque de Benevent. Il prouve par le témoignage de plusieurs graves auteurs, que ce Jean de La Casa est effectivement coupable du crime d’avoir loüé un déréglement que l’on n’oseroit nommer. Thomas Naogeorgus le poussa terriblement sur cela dans une satyre qu’il fit contre lui et qu’il joignit à la 2 e édition de son Regnum papisticum, imprimée à Bâle l’an 1559. La Casa lui répondit et nia le fait, c’est-à-dire, qu’il soutint qu’il n’avoit prétendu louer que la jouïssance des femmes. » En février 1686, art. II, dans le compte rendu de Johannes Zwinger (voir ci-dessus, n.5), Bayle revient sur cette question : « On nous assure, sur la foi d’un certain Battus dont l’écrit est inséré dans les recueils de Wolfius, que ce bon pape [ Adrien VI] succomba aux travaux immodérez de l’amour, et qu’il étoit soupçonné du vice qu’on ne nomme pas. Sortons vite de ces matieres odieuses, en remarquant que cet auteur dit tout le contraire de ce que le sieur Francus a mis en fait dans son Traité des indices expurgatoires. Il a dit que le poëme de Jean de La Casa n’a jamais eté condamné par la congrégation de l’Indice ; mais M. Zvinger assûre qu’à la sollicitation de Paul Verger, le pape Paul IV le mit au nombre des livres hérétiques dans l’ Indice de l’an 1559. »

[8] Thomas Kirchmaier (ou Kirchmayer, dont le nom latin Naogeorgus fut hellénisé sous la forme Haogeorgus) (1511-vers 1563), était un dominicain allemand passé à la Réforme, auteur d’ouvrages de théologie, de philologie et surtout de drames anticatholiques. Bayle lui consacre un article dans son DHC, art. « Naogéorgus », où il déclare (rem. A) : « le plus célèbre de ses poèmes est celui qui a pour titre, Bellum papisticum. Il le publia en 1553, et le dédia à Philippe, Landgrave de Hesse. Il est en vers héxametres et divisé en quatre livres ». Kirchmaier est aussi l’auteur d’un Regnum Papisticum. Nunc postremo recognitum et auctum. Opus lectu iucundum omnibus veritatem amantibus [...] vere et breviter describuntur, distinctum in libros quatuor. [Acc. In Ioannem Della Casa. Satyra. De dissidiis componendis... In catalogum Hæreticorum nuper Romæ editum, satyra] ( Basileæ 1559, 8°), qui comporte une satire à l’encontre de Giovanni della Casa. Nous n’avons pas pu localiser un exemplaire du Bellum papisticum.

[9] Sur Philippe de Marnix, baron de Sainte-Aldegonde, qui fut à la fois militaire, poète, théologien et pédagogue, voir Lettre 11, n.33 et l’article que Bayle lui consacre dans le DHC. Il est l’auteur du Tableau des differens de la religion (Leyden 1598-1601, 8°, 4 vol.).

[10] Ménage, Anti-Baillet, I re partie, §XC, éd. La Monnoye, i.334-343 : « De Théophile de Viaud, poëte françois ». Ménage cite différents témoignages sur Théophile de Viau, dont ceux de François Garasse, de Théophile Raynaud, du Père d’Orléans, de Guez de Balzac et de Malherbe. Théophile de Viau, protégé du duc de Montmorency, mourut, en effet, au château du duc à Chantilly le 25 septembre 1626. Bayle consacre un article à Théophile Raynaud, dont le pseudonyme est Antoine Rivière, dans le DHC.

[11] Gilles Ménage, Mescolanze (Paris 1678, 8°) : voir aussi Lettres 727, n.2, et 736, n.1.

[12] Ménage multiplie les insultes à l’égard de Baillet et prend constamment la défense de ses propres écrits. Nous n’avons pas trouvé de promesse explicite de critiquer le style de Baillet, mais plusieurs passages laissent entendre qu’il est défectueux et que le jugement de Baillet sur le style des autres est également erroné : voir Anti-Baillet, I re partie, §LXXXIII, éd. La Monnoye, xiv.287 : « Monsieur Baillet juge des vers comme un aveugle des couleurs. Il ne peut pas en bien juger, n’en ayant jamais fait. Il n’appartient qu’aux poëtes de juger des poëtes. » ; ibid., §LXXXV, xiv.316 : « Monsieur Baillet a écrit cinq volumes des poëtes. il ignore les finesses des langues dans lesquelles ont écrit la plûpart des ces poëtes. mais quand il les sauroit, n’ayant jamais fait de vers, il n’est pas capable de juger des poëtes. Il n’y a que ceux qui font des vers, ou qui en ont fait, qui puissent connoître toutes les beautez et tous les defauts de la poësie. » ; ibid., §XCVIII, xiv.357-358 : « Comme Mr Baillet a donné de grandes louanges à ces Messieurs de Port-Royal qu’on appelle jansénistes, et que d’un autre côté il a fort maltraité les Révérends Pères jésuites, qui sont leurs antagonistes, on a cru qu’il étoit janséniste ; et en cela on lui a fait beaucoup d’honneur. Il ne mérite pas de l’être. Ces Messieurs ont de l’érudition : et il n’en a point. Ils ont du jugement : et il n’en a point. Ils ont de la candeur : et il n’en a point. Ils écrivent correctement : et ses livres sont tous pleins de fautes de langue. Ils ont de l’humanité et de l’honnêteté : et Mr Baillet est un homme sauvage, qui offense tout le monde de gayeté de cœur. » Plus tard, dans l’ouvrage d’ Antoine Boschet, Réflexions sur les « Jugements des savans », envoyées à l’auteur par un académicien (La Haye [Paris] 1691, 12°), « Seconde lettre », datée du 15 mai 1687, éd. La Monnoye, xv.247-293, la critique du style de Baillet est féroce.

[13] Il est frappant de voir que, face à un ouvrage très polémique et très agressif de Ménage, Bayle en remercie l’auteur avec effusion mais multiplie les critiques de ses erreurs et de ses lacunes.

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