Lettre 738 : Pierre Bayle à Gilles Ménage

A Rotterdam le 1 er janvier 1690

Monsieur,

Je ne saurois laisser passer ce jour où nous commencons une nouvelle année sans vous assurer des vœux que je fais pour que vous la passiez heureusement et agreablement. Je fais ce souhait avec d’autant plus de raison et d’ardeur que le nombre des personnes savantes, et vertueuses, que j’honore et de qui j’ay l’honneur d’etre con[n]u diminuë tous les jours, et vient de souffrir une perte irreparable par la mort de Mr Bigot votre excellent et illustre ami [1]. Vous ne sauriez croire Monsieur, combien cette perte que la Republique des Lettres vient de faire m’afflige ; je n’ai jamais tant regretté de n’etre pas poete qu’à present, parce que si je savois faire des vers je m’aquitterois de ce que je dois à la memoire du defunt en celebrant le mieux que je pourrois ses vertus, et lui rendant mes hommages en la langue des Muses. Vous Monsieur, son fidelle ami, à qui dedit ore rotundo Musa loqui [2], non seulement vous ornerez son tombeau des fleurs de votre excellente poésie, mais vous / recueillirez aussi les epicedia [3] de vos communs amis. Tristes devoirs, car il vaudroit bien mieux ne rien faire pour loüer les gens, et • pouvoir leur dire à eux memes qu’on les honore, que de les combler de louanges lorsqu’ils ne nous entendent plus, illuc profecti unde negant redire quemquam [4].

Il n’y a pas long tems qu’ayant l’honneur d’ecrire à Mr Pelisson [5], je lui marquai que la 2 e edition de son Histoire de l’Académie faisoit mourir Mr de Balzac en 1657 [6] portant q[ue] Mr de Perefixe [7] recu cette année là académicien avoit succedé à Mr de Balzac, j’ajoutois qu’apparemment cela avoit trompé Mr Baillet qui le faisoit mourir en 1657 [8], de quoi il me sembloit que vous ne le repreniez pas. Mais j’ai vu depuis en mieux feuilletant l’ Anti-Baillet [9] que vous n’avez pas manqué de relever cette meprise. Mr Pelisson a eu la bonté de m’aprendre la veritable date de la naissance et mort de Mr de Balzac / et m’a assuré qu’il n’avoit nulle part à la 2 e edition de l’ Histoire de l’Académie. C’est une chose etrange que le jour de la mort de ce grand homme ait été si diversement marqué. S[aint] Romuald le place au 28 e de fevrier dans la table de son Kalendrier historique [10], et n’en dit pas un mot dans le livre meme. Dans l’ Abregé de son thresor chronologique [11] il parle bien de la mort de Mr de Balzac sous l’année 1654 mais sans coter le jour. Morery [12], a mis le 28 février. Mr Pelisson m’asseure que c’est le 8 e quoi qu’il semble que par la preface des œuvres de Balzac [13] in fol[io] et par quelques regitres de l’Academie à ce qu’on lui a ecrit, il soit mort le 19 e fevrier.

Mr Leers m’a promis de commencer bien tot l’impression des Mescolenze [14]. Un Alleman de Livonie nommé de Witte a fait imprimer un Diarium biographicum [15] que je n’ay pas encore vu où il marque entre autres choses l’age où les savans hommes de ce siecle sont decedez, je ne sai s’il aura de si loin pu parler de Mr de Balzac. Il a divisé son ouvrage en diverses classes, de ceux qui sont morts agez, jeunes, dans l’année de leur rectorat, garcons, mariés, pere de plusieurs enfans, ou d’aucun, etc. Je pris assez de plaisir / l’autre jour à lire dans la Bibliotheque de Sorel l’histoire des demelez suscitez à Mr de Balzac [16], mais combien de choses ne pourriez vous pas y ajouter, vous Monsieur qui pourriez mieux qu’homme du monde nous donner l’ Historia literaria, qu’un Anglois nommé Cave vient de publier [17]. On a aussi publié à Londres les lettres de Gerard Jean Vossius [18]. Je croi qu’on pourroit faire un / ouvrage assez curieux intitulé Anthropologia, ou Prosopographia emendata, qui ne contiendroit que les fautes commises par les écrivains quand ils ont parlé des grans hommes [19]. Je saurois volontiers s’il [y] a quelque preface ou lettre sur la mort de Mr Costar qui contienne son éloge ou l’abregé de sa vie et s’il est vrai comme le pretend Mr de Girac qu’il fut fils d’un chapellier et qu’on l’appellast en son veritable nom Coustard [20].

Je suis avec toute sorte de respect Monsieur votre tres humble et tres obéissant serviteur. Bayle

Notes :

[1] Sur Emeric Bigot, que Bayle avait autrefois fréquenté à Rouen et qui l’avait recommandé auprès de Ménage, voir Lettre 69, n.2. Basnage de Beauval publia un éloge funèbre de Bigot dans l’ HOS, janvier 1690 ; voir aussi l’« Eloge de M. Bigot » dans le JS du 23 janvier 1690.

[2] Horace, Ars poetica, 323 : « la Muse fit [aux Grecs] le don d’un style bien tourné ».

[3] epicedia : odes funèbres.

[4] « ils sont allés en un lieu d’où l’on dit que personne ne revient », d’après Catulle, Carmina, iii, vers 12 : Luctus in morte passeris / Il déplore la mort d’un moineau.

[5] La correspondance – certainement très intéressante – entre Bayle et Paul Pellisson-Fontanier est perdue.

[6] Jean-Louis Guez de Balzac mourut le 18 février 1654. L’erreur de Pellisson se trouve, en effet, dans la deuxième édition de sa Relation contenant l’histoire de l’Académie françoise. Augmentée de divers ouvrages du mesme auteur (Paris 1672, 12°), p.270. Voir aussi le DHC, art. « Balzac », rem. N, où Bayle relève de nouveau cette erreur mais en en disculpant Pellisson qui, affirme-t-il, déclare n’avoir pas eu de part à cette édition. Comme Bayle l’indique un peu plus loin, c’est par la réponse (perdue) de Pellisson à la présente lettre qu’il a obtenu cette information.

[7] Paul Philippe Hardouin de Beaumont de Péréfixe (1606-1671) fut nommé précepteur de Louis XIV en 1644 et évêque de Rodez en 1649 ; succédant en effet à Guez de Balzac au fauteuil n° 28, il entra à l’Académie française en 1654. Il allait être nommé archevêque de Paris en 1662 et, à partir de cette date, devint l’exécutant principal de la politique de Louis XIV à l’égard de l’abbaye de Port-Royal et des « jansénistes ». Dans le DHC, art. « Balzac », rem. N, Bayle reprend Pellisson sur le nom du successeur de Balzac en 1657 : il corrige la date et affirme avec raison que Péréfixe n’était pas archevêque de Paris en 1654, mais commet lui-même une erreur en affirmant que celui-ci ne succéda pas à Balzac.

[8] Baillet, Jugemens des savans, partie IV « Poètes modernes », § 1487, éd. La Monnoye, ix.215-217 (où l’erreur a été corrigée). Dans le DHC, art. « Balzac », rem. N, Bayle relève cette même erreur, due, affirme-t-il, à l’autorité que Baillet avait accordée à Pellisson, alors que celui-ci n’avait pas eu de part à la deuxième édition de son Histoire de l’Académie : voir ci-dessus, n.6.

[9] Ménage, Anti-Baillet, I re partie, § LXXI, éd. La Monnoye, xiv.244.

[10] Pierre Guillebaud, en religion le Père de Saint-Romuald, Trésor chronologique et historique contenant ce qui s’est passé de plus remarquable et curieux dans l’Etat tant sacré que profane depuis le commencement du monde jusqu’à la naissance de Jésus-Christ. Le tout divisé en cinq âges (Paris 1642-1647, folio, 3 vol.). Sur cet ouvrage, voir Lettres 526, n.2, et 549, n.14.

[11] Pierre Guillebaud, en religion le Père de Saint-Romuald, Abrégé du Trésor historique et chronologique (Paris 1660, 12°, 3 vol.).

[12] Louis Moreri, Le Grand Dictionnaire historique (2 e éd., Lyon 1681, folio, 2 vol.), art. « Balzac (Jean-Louis Guez de) » ; la date de la mort de Balzac a été corrigée en « 18 février 1654 » dans les éditions ultérieures.

[13] Les Œuvres de M. de Balzac divisées en deux tomes, éd. Valentin Conrart (Paris 1665, folio, 2 vol.). Dans le DHC, art. « Balzac », rem. N, Bayle se corrige de nouveau en affirmant que dans la préface des Œuvres de Balzac on assure que la relation de sa mort fut écrite le lendemain et que cette relation est datée du 19 février : Balzac mourut, conclut-il, le 18 février 1654.

[14] Sur cette nouvelle édition des Mescolanze de Ménage, imprimée par Reinier Leers et surveillée par Bayle, voir Lettres 726, n.11, 727, n.2, et 736, n.1.

[15] Henning Witte, Diarium biographicum in quo scriptores seculi post natum Christum XVII. præcipui, quos inter reges, principes, pontifices, cardinales, episcopi [...] medici, philosophici... oratores [...] poetæ [...] artifices... concise descripti magno adducuntur numero, libri itidem eorum in ebraica, syriaca, chaldaica, arabica, æthiopica, persica, sinica [...] græca, latina... aliisque linguis consignati, latio recensentur idiomate (Gedani 1688-1691, 4°).

[16] Charles Sorel, La Bibliothèque françoise, ou le choix et l’examen des livres françois qui traitent de l’éloquence, de la philosophie, de la dévotion et de la conduite des mœurs (Paris 1664, 12° ; 2 e éd., Paris 1667, 12°), p.120-137 : « Des lettres de M. de Balzac, et des livres faits pour les querelles sur son éloquence ».

[17] William Cave, Scriptorum ecclesiasticorum historia litteraria a Christo nato usque ad sæculum XIV, digesta. Accedunt scriptores gentiles christianæ religionis oppugnatores, et cujusvis sæculi breviarium. Inseruntur suis locis veterum aliquot opuscula (Londini 1688-1689, folio, 2 vol.).

[18] Paul Colomiès venait de publier le recueil Gerardi Joan. Vossii et clarorum virorum ad eum epistolæ (Londini 1690, folio).

[19] Annonce du DHC tel que Bayle le concevait encore à la date de la publication de son Projet et fragmens en 1692.

[20] Lors de son séjour à Coppet, Bayle s’était intéressé à la querelle entre Balzac et Girac, d’une part, et Voiture et Costar, de l’autre : voir Lettre 29, n.3. Il y reviendra dans le DHC, art. « Balzac », rem. I, et dans toutes les remarques de l’art. « Thomas, Paul, sieur de Girac ».

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