Lettre 745 : Jacques Garrel à Pierre Bayle

• A Amsterdam ce 21 me avril 1690

Monsieur,

Je vous suis tres obligé de l’avis que vous m’avez donné [1] à l’egard de la lettre du Père Bergier [2]. Je l’ay cherchée en ville mais inutilement, peut estre que dans quelque temps je pourrai la découvrir[ ;] si par hazard elle vous tomboit entre les mains, obligez moy de la retenir. J’ay parlé à Mr Brassard [3], qui m’a dit vous avoir escrit depuis quelques jours. Je me suis acquitté aussy de la commission que vous me donniez de parler à Mr Daspe [4] qui m’a dit que la lettre de Mr le docteur Burnet [5] ne lui avoit pas esté rendue et qu’on pourroit la ravoir si vous la souhaittiez.

Au reste, Monsieur, je ne doute pas que vous n’ayez leu un petit livre qui a paru depuis quelques jours intitulé Avis aux réfugiez [6]. On en fait beaucoup de cas mais l’autheur déchire cruellement ceux à qui il addresse son escrit. Voudriez vous pas, Monsieur, vous donner la peine d’y répondre[?] Vous en cognoissez le fort et le foible[,] ainsy Monsieur, donnez y quelques heures pour terrasser cet ouvrage, vous rendrez un service signalé à toute la nation [7]. J’ajoute à cella, Mons r, que la priere que je vous fais sera sub pedibus, et inter nos vostre response là dessus [8], et je vous prie de me croire avec attachement vostre tres humble et tres obeiss[ant] serviteur. J. Garrel

A Monsieur / Monsieur Bayle professeur / en philosophie et en histoire / à Rotterdam

Notes :

[1] La lettre de Bayle à Jacques Garrel est perdue. Celui-ci, fils d’un libraire de Montauban, exerçait le même métier à Amsterdam ; il tenait également un magasin à La Haye. Il avait épousé Marguerite Poncet à Montauban en 1653 ; il mourut à Amsterdam en 1695. Le nom de son père apparaît dans l’ Histoire de l’imprimerie et de la librairie à Montauban par E. Forestié le neveu (Montauban 1898) ; Jacques et Jean Garrel, imprimeurs et libraires-éditeurs entre 1653 et 1689, figurent également dans l’étude de C. Rome, Les bourgeois protestants de Montauban au XVIIe siècle. Une élite urbaine face à une monarchie autoritaire (Paris 2002), p.310, 431. Voir aussi I.H. van Eeghen, De Amsterdamse boekhandel, 1680-1725 (Amsterdam 1960-1978, 5 vol.), iii.138, et E.F. Kossmann, De boekhandel te ’s-Gravenhage tot het einde van de 18 de eeuw (’s-Gravenhage 1937), p. 136.

[2] Il semble bien qu’il s’agisse ici d’un ouvrage imprimé, mais nous n’avons su l’identifier plus précisément.

[3] Il s’agit bien d’ Isaac Brassard (1620-1702), l’ancien ministre de Montauban et beau-père de Jacob Bayle ; il s’était réfugié à Amsterdam après une odyssée assez singulière puisqu’il fut capturé par des corsaires algériens et retenu comme otage à Alger. Il recevait une modeste pension du magistrat d’Amsterdam depuis août 1689. Voir Haag 2, s.v., et BSHPF, 27 (1878), p.349-355 ; H. Bots, « Les pasteurs français au Refuge des Provinces-Unies », p.26. La lettre d’Isaac Brassard à Bayle ne nous est pas parvenue.

[4] Nous n’avons su identifier plus précisément M. Daspe (ou d’Aspe), qui, résidant à Amsterdam, servait d’intermédiaire entre Gilbert Burnet et ses correspondants néerlandais. Il sera de nouveau mentionné dans une lettre du 28 décembre 1693 (Lettre 961), où il est désigné comme « un marchand d’Amsterdam natif de Saverdun ».

[5] Il s’agit sans doute d’une lettre de Gilbert Burnet, peut-être une réponse à une des lettres de recommandation que Bayle lui avait adressées en faveur de M. Dartemont (voir Lettre 710, n.8), d’Abel Boyer (Lettre 733) ou de Jean de Bayze (Lettre 737). Il se peut aussi qu’il s’agisse d’une lettre de Burnet concernant une de ses querelles : avec Varillas (voir Lettre 595, n.11), avec Emmanuel Schelstrate (voir Lettre 704) ou avec Joachim Le Grand (voir Lettre 739, n.10). Mais ce ne sont là que des hypothèses fragiles, car Burnet jouait alors un rôle public si éminent qu’il était sur tous les fronts : sans autre précision, il est impossible d’identifier la lettre que recherchait Bayle.

[6] Il s’agit du pamphlet anonyme, composé secrètement par Bayle lui-même : Avis important aux réfugiez sur leur prochain retour en France. Donné pour estrennes à l’un d’entre eux en 1690. Par Monsieur C.L.A.A.P.D.P. (Amsterdam, chez Jacques Le Censeur, 1690, 12°) ; voir l’édition critique établie par G. Mori (Paris 2007). Basnage de Beauval rendit compte aussitôt de la parution de cet ouvrage dans l’ HOS, avril 1690, art. X : « Il est assez inutile de faire un article pour ce petit livre : il nous a devancez en tout lieu. La matiere qu’il traite, la malignité avec laquelle les choses y sont assaisonnées, et quelques traits d’esprit qui y sont semez, l’ont fait lire avec empressement. Nous n’avons garde de donner au lecteur le chagrin de revoir les insultes que l’auteur a colorées d’une feinte compassion. En contrefaisant un cœur pitoyable, et en feignant de verser des larmes sur nos malheurs, il tâche de les rendre éternels, et il répand du fiel et du vinaigre sur la playe qu’il fait semblant de vouloir refermer. En un mot, les mauvaises intentions de l’auteur sont si mal déguisées sous une tendresse qu’on peut appeler une perfide tendresse, qu’il faut être et mauvais critique, et bien injuste pour y reconnoître certaines plumes du parti protestant, qui ne sont point capables de faire un si mauvais usage de leur loisir. Il faudroit être ou bien mal intentionné, ou d’un chagrin bien bizarre contre le parti, pour le vouloir noircir par des accusations où il regne plus de subtilité, que de justesse et d’équité, et pour le flétrir en le chargeant de tous les libelles dont le monde est importuné. »

[7] Dans l’« Avertissement » de l’ Avis aux réfugiés, Bayle prétendait avoir l’intention de répondre à l’ Avis : « J’ai donc fait d’abord dessein de faire à cet ancien ami une réponse si vigoureuse, qu’il se repentît de m’avoir si durement et si malignement provoqué. Le lecteur ne trouvera pas que mon ressentiment aille trop loin, quand il saura ce que c’est que la pièce qu’on m’a envoyée, et que je publie. » Bayle ira même plus loin dans le même sens très ironique dans la lettre qu’il adresse le 29 janvier 1691 à Jean Guillebert, pasteur de l’Eglise wallonne de Haarlem, puisqu’il prétend avoir entretenu l’intention de répondre à l’ Avis, mais qu’il a dû finalement y renoncer en constatant qu’en réfutant l’ Avis, il se heurterait nécessairement à Pierre Jurieu, dont les convictions sont précisément celles qui sont dénoncées dans le pamphlet.

[8] sub pedibus : « en votre pouvoir ».

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