Lettre 754 : Pierre Bayle à Jean Rou

• [Rotterdam,] Le 21 e de • septembre 1690

Je meurs de peur, mon cher Monsieur, que l’apologie de mon retour de La Haye sans avoir eu le bon heur de vous embrasser, laquelle je vous écrivis peu après mon arrivée ceans*, ne vous ait pas été mise en main [1] ; car je viens d’aprendre que celuy à qui je l’avois confiée, s’en alla tout droit d’icy à Amsterdam sans passer par La Haye [2], comme je l’avois supposé, et qu’il est repassé par icy pour aller plus loin, sans me venir voir, comme il auroit fait sans doute* s’il avoit pû me dire qu’il s’étoit ponctuellement aquité de la commission dont il avoit bien voulu se charger. Cela me met dans une extrême inquietude ; car pour rien du monde je ne voudrois passer pour coupable dans vôtre esprit d’une aussi grande faute et d’un aussi grand crime de léze amitié, que le seroit d’avoir été deux jours à La Haye, et ne vous étre pas allé voir ; et cela rien ne m’en empêchant. C’est ce qui fit que le plûtôt • que le mal de tête, avec quoi je revins de La Haye, me / le permist je vous écrivis une assez grande lettre, pour vous marquer comment il étoit arrivé malgré moy et mon dessein formé, que je n’avois pû avoir l’avantage de vous aller asseurer de mes très humbles services. J’esperois estre pleinement justifié par là auprès de vous lors que trois ou quatre jours après, un paquet de vôtre part [3] me plongea dans une mortelle allarme, en m’aprenant que vous n’aviez rien oüi dire de ce que je vous avois écrit pour ma justification. Ce coup me fût d’autant plus sensible que je recevois dans ce paquet, de nouvelles marques de ce que vous valez en toutes manières, tant en qualité de bon ami qu’en qualité de bon auteur, de sorte que si j’avois eu la conscience en mauvais état à vôtre égard, j’aurois senti de nouveaux remords par la connoissance plus distincte et toute fraîche de ce que vous méritez. Je vous suplie d’étre fortement persuadé de mon innocence sur ce chapitre ; je vous referay le detail de tout, quelque paresseux que je sois sur le commerce* épistolaire, principalement lors qu’il s’agit de redire une même chose ; je vous le feray, dis-je, encore une fois si j’aprens que le premier est perdu, quod Deus avertat [4]. /

J’ay lû avec un singulier plaisir toutes les differentes pieces que vous m’avez communiquées. Vôtre réponse sur l’ambrosie est savante [5], et pleine d’esprit. Je ne comprens pas pourquoy vous avez supprimé l’autre piece imprimée car elle me paroît très digne d’aller par tout la tête levée, à moins que des raisons de paix et l’interêt de ne pas fournir nouvelle matiére au feu de la discorde par la nécessité où pareils écrits mettent les gens de prendre parti dans les compagnies, et de dire des choses tant sur le fond que sur les manières et les personnes qui sont raportées et multipliées, et laissent par tout des semences de noise, ne vous ayent déterminé à cette conduite. Je garderay cet ouvrage d’autant plus précieusement que ce sera un jour une piece anecdote que les curieux chercheront pour assortir l’histoire des différens litteraires de toutes ses dépendances. Quant aux pieces manuscrittes, je vous les renvoye selon vôtre desir, avec mille remercimens de m’avoir procuré le plaisir exquis de les lire, et avec de grandes instances pour obtenir celuy de voir vos remarques sur le livre de Mr / Ancillon [6]. Je croy qu’il sera assez galant homme pour ne pas desapprouver vos avis ; car si d’un côté vous luy montrez avec force que vous avez raison, vous y mêlerez sans doute de l’autre la pilule bien dorée ; et quand un auteur se fâche après cela à son dam, et tant pis pour luy.

Je suis etc.

Notes :

[1] Cette lettre de Bayle à Rou s’est, en effet, perdue.

[2] Nous ne saurions identifier cet intermédiaire.

[3] Cette lettre est également perdue : il ne subsiste qu’un passage fourni par le copiste de la Lettre 743 : voir cette lettre, note critique h.

[4] « A Dieu ne plaise ».

[5] Nous ne connaissons pas cette explication de Rou, réponse sans doute, à une critique de Bayle concernant un de ses écrits, car elle était contenue dans sa lettre qui s’est perdue.

[6] Charles Ancillon, Histoire de l’établissement des François réfugiez dans les Etats de Son Altesse électorale de Brandebourg (Berlin 1690, 8°). Sur l’auteur, récemment établi à Berlin, voir Lettres 129, n.2, et 675.

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