Lettre 755 : Pierre Bayle à Claude Nicaise

A Rotterdam le 28 sept[embre] 1690

J’ai recu Monsieur, votre derniere lettre [1] avec le plaisir que je sens en recevant toutes les autres qui me viennent de votre part, c’est à dire que je l’ai leuë avec une satisfaction incroiable, pleine qu’elle etoit de nouveautez literaires, grand charme pour moi.

C’est un ouvrage digne de Mr et de Mad e Dacier que la traduction de Plutarque [2] ; ils n’auront pas trop de leurs lumieres quelque grandes qu’elles soient, pour se tirer de toutes les difficultez qu’ils rencontreront, et qui feront la matiere de leurs notes historiques et critiques. Je voudrois qu’il se trouvast quelque grand Grec ou en France ou ailleurs qui voulust entreprendre une nouvelle edition d’Athenée [3] avec des notes critiques et philologiques ; c’est un des auteurs que l’on a laissé dans le plus mechant etat, sans avoir pitié des blessures profondes que lui ont faites les copistes, s’il m’est permis de m’exprimer en stile critique. Je m’imagine que le bon Mr de Marolles qui se hazarda de le traduire en francois [4] et de couronner par ce travail sa vie et toutes les productions de sa plume, ne s’en est pas trop bien tiré / car comment traduire bien Athenée, lors qu’on bronche sur Eutrope [5], sur Aurelius Victor [6] etc. comme a fait souvent ce bon abbé. Je n’ai jamais eu occasion de jetter les yeux sur cette version, et je serois bien aise de savoir ce qu’on en dit à Paris. Le Journal des scavans qui en parla en 1680 [7] n’en donnoit pas une petite idée. La derniere fois que j’allai à La Haye pour voir Mr de Beauval, j’y fis connoissance avec un medecin flamen[d] qui fit autrefois beaucoup de bruit à Paris sous le nom de Phelippeaux [8], et comme je le crus propre à nous fournir des particularitez sur la vie privée de Mr Descartes, veu qu’il a eté intime et familier de Mr Guschowen [9], qui avoit eté disciple de Mr Descartes quasi domestique plusieurs années ; je le priai de vouloir rapeller toutes ses idées là dessus, et feuilleter tous ses papiers en faveur d’un homme de merite qui travaille actuellement à la vie de ce grand philosophe [10] (Mr Baillet m’a ecrit que c’est lui) il me repondit en homme qui est tout mysterieux, mais il me promit quelque chose de plus positif touchant 2 ou 3 • traittez de Mr Descartes, dont l’un est De deo Socratis [11], m’assurant qu’il sait entre les mains de qui ils tomberent apres la / mort de l’auteur. Le malade de Mr Phelippeaux, joignit ses offres aux siennes, à cause qu’il est conu des personnes en question et parce qu’il est voisin de Mr de Beauval et grand ami, je les fis convenir que Mr de Beauval se chargeroit de vous envoier tout ce qui se decouvriroit sur cela. Je serois ravi que Mr Baillet receut par ce moien de quoi enrichir son ouvrage de quelques singularitez. Un baronnet d’Angleterre nommé Pope Blount a couru sur ses brisées publiant un in fol[io] sous le titre de Censura ce[le]briorum authorum [12], qui est un recueil des passages ou les savans ont dit leur sentiment en bien ou en mal sur les auteurs de reputation. Mais s’il faloit augurer par là de l’inferiorité ou superiorité de l’Angleterre dans la guerre contre la France nous serions ici mal dans nos affaires ; ce que fait Mr Baillet est tout autrement etendu, et bien tourné. Nous n’avons dans l’anglois que les propres paroles des auteurs, sans liaison ni enchassement de la part du baronnet. J’asseure Mr Toinard [13] de mes tres humbles respects, et je lirai avec le dernier empressem[en]t son nouveau livre In Lactantii de mort[ibus] etc. dés que je le pourrai, comme aussi la disserta[ti]on latine sur une medaille d’ Hadrien [14] que je n’ai point receuë et dont neanmoins je vous fais par avance mes humbles remercimens. Nous ne connoissons point ici l’art de vivre heureux sans penser à Dieu etc. et sans doute il n’a pas eté imprimé en ces provinces. Mr Perizonius nous donnera tres asseurement de bonnes choses dans son traitté De prætorio, qui va paroistre [15].

Je suis Monsieur votre tres humb[le] etc. Bayle

A Monsieur/ Monsieur l’abbé Nicaise/ A Paris

Notes :

[1] Cette lettre de Nicaise à Bayle est perdue comme toutes celles de sa part qui datent d’avant le mois de mai 1694.

[2] Nicaise avait certainement annoncé que les Dacier s’engageaient dans la traduction de Plutarque. Ce travail ne devait aboutir qu’en 1694, lorsque fut publiée une édition incomplète des Vies des hommes illustres de Plutarque, traduites en françois avec des remarques (Paris 1694, 4°) ; une édition complète de cette même traduction parut bien des années plus tard : Vies des hommes illustres de Plutarque, revues sur les manuscrits et traduites en françois, avec des remarques historiques et critiques (Paris 1721, 4°, 8 vol.).

[3] Athénée de Naucratis, Le Banquet des savants, édité par Isaac Casaubon, avait paru en 1598 sous le titre Athenæi Deipnosophistarum libri XV (Heidelbergæ 1598, folio) ; de nouvelles éditions établies par les soins de Jacques Dalechamps (1513-1588) parurent à Lyon (Lugduni 1612, 1657, folio).

[4] Michel de Marolles, Les quinze livres des deipnosophistes d’Athénée, [...] traduits pour la première fois en françois [...] sur le grec original après les versions latines de Natalis Comes de Padoue et de Jacques d’Alechamp, de Caen (Paris 1680, 4°).

[5] On connaissait alors une édition récente d’ Eutrope, Historia Romana una cum viris illustribus Aur[elii] Victoris editio emendatissima (Salmurii 1672, 12°), mais, en effet, Marolles avait dû « broncher » sur la traduction de cette Histoire romaine, car il n’en publia pas de version française.

[6] Sextus Aurelius Victor est le véritable auteur d’un ouvrage attribué longtemps à Cornelius Nepos, à Pline le jeune ou à Suétone : Liber illustrium virorum (Florentiæ 1478, 4°), publié aussi sous le titre : De viris illustribus urbis Romae liber (Duaci 1577, 4°) ; une nouvelle édition avait paru en 1672 (voir la note précédente) et une nouvelle édition multimédia établie par M. Festy, M. Bouquet et P. Le Jouan a été récemment publiée (Rennes 2005). Au tome III de ses Mémoires (Amsterdam 1753, 12°, 3 vol.), Michel de Marolles déclare que le chancelier Pierre Séguier lui avait accordé un privilège pour ses « versions de l’ Histoire auguste, d’ Amian Marcellin, d’Aurelius Victor, de Sextus Rufus et de quelques autres qui ne verront peut-être jamais le jour ».

[7] En effet, le JS du 11 mars 1680 annonçait la publication chez Jacques Langlois des Quinze livres des Deipnosophistes d’Athénée (Parisiis 1680, 4°) traduits par Marolles et en donnait un compte rendu très favorable dans le numéro du 20 mai 1680. On voit que, déjà en 1680, Bayle tenait un index très précis de la parution des ouvrages et de leurs recensions dans les périodiques.

[8] Le JS du lundi 26 janvier 1665 donne le compte rendu d’une grande assemblée du 10 janvier au collège de Clermont, en présence du prince et du duc de Condé et du prince de de Conti, pour discuter des causes des comètes. Le Père d’Arroüis ouvrit les débats ; Roberval enchaîna. Ensuite : « Mr Phelippeaux, medecin flamand parla aprés, pour expliquer l’opinion de Mr Descartes, et dit qu’une cométe n’est autre chose qu’une planete, qui a cela de propre, qu’au lieu que les autres planetes sont renfermés dans un ciel ou tourbillon particulier duquel elles ne sortent jamais, et qu’elles ont leur cours reglé à l’entour de l’astre auquel elles appartiennent : une comete au contraire n’appartient à aucun tourbillon déterminé ; mais appartient à tous en general, ou du moins à plusieurs, passant du ciel d’un astre dans celuy d’un autre sans aucune regle ou mesure qui nous soit connuë, suivant seulement la route que l’oblige de prendre la solidité de sa masse, et l’impetuosité du mouvement qu’elle a acquis. » Après Phelippeaux, interviennent aussi le Père Grandami et Adrien Auzout.

[9] Gerard van Gutschoven (1615-1668), mathématicien et physicien, élève et assistant de Descartes ; en 1635, il retourna dans sa ville natale de Louvain et fut nommé professeur de mathématiques en 1640. A la suite de la mort de sa femme en 1652, il entra dans un monastère, mais en 1659 il occupa la chaire de médecine à la faculté de Louvain : voir Adrien Baillet, La Vie de Monsieur Des-Cartes (Paris 1691, 12°, 2 vol.), ii.399 et 456.

[10] Adrien Baillet, La Vie de Monsieur Des-Cartes (Paris 1691, 4°, 2 vol.).

[11] Adrien Baillet, La Vie de Monsieur Des-Cartes, ii.408 : « L’on nous parle encore d’un autre traité de M. Descartes intitulé De Deo Socratis, où il examinoit ce que pouvoit être cét esprit familier de Socrate, qui fait le sujet de l’entretien des curieux depuis tant de siècles. Mais il paroît que c’étoit un bien déjà aliéné, lorsque son auteur fit le voyage de Suède. » L’ouvrage initial qui traitait de Deo Socratis fut composé par Apulée.

[12] Thomas Pope Blount (1649-1697), frère de Charles Blount et auteur de Censura celebriorum authorum, sive Tractatus in quo varia virorum doctorum de clarissimis cujusque seculi scriptoribus judicia traduntur [...] Omnia in studiosorum gratiam collegit et in ordinem digessit, secundum seriem temporis quo ipsi authores floruerunt (Londini 1690, folio), qui est une anthologie de commentaires d’écrivains célèbres les uns sur les autres. Bayle devait citer cet ouvrage dans l’article « Erasme » du Projet et fragmens d’un dictionaire critique (Rotterdam 1692, 8°), p.243, et devait y renvoyer dans de très nombreux articles du DHC.

[13] Sur Nicolas Thoynard, un des grands savants antiquaires du XVII e siècle, voir Lettre 748, n.3 ; il s’agit ici de son commentaire sur Lactance qui venait de paraître : In Lactantium de mortibus persecutorum notæ (Paris 1690, 12°) ; on apprendra par la lettre du 23 novembre 1690 (Lettre 768) que Reinier Leers a reçu certaines « feuilles » de cet ouvrage : il en préparait sans doute une édition ; une autre devait paraître à Utrecht quelques années plus tard (Trajecti ad Rhenum 1693, 8°).

[14] Claude Nicaise, De nummo Pantheo Hadriani imperatoris dissertatio (Lugduni 1689, 4°).

[15] Jacobus Perizonius et Uber Ulricus, Disquisitio de praetorio, cum alibi, tum maxime in urbe Roma [...] Accedit ejusdem dissertatio de Augustea orbis terrarum descriptione (Franequeræ 1690, 16°, et 1691, 8°) ; voir le compte rendu dans le JS du 25 février 1692.

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