Lettre 762 : Vincent Minutoli à Pierre Bayle

• [Genève, le] mardi 14 / 24 [octo]bre [16]90

Pour commencer, mon tres cher Mr, à vous répondre par ce qui fait la fin de vôtre excellente lettre du 2 d de ce mois [1], j’ai lû en son tems le Mercure de fevrier où étoient les portraits de generaux des troupes alliées [2] et je vous avoüe qu’ils ne m’ont pas tout à fait déplû. Cependant la partialité y est toute visible aussi bien que dans la description qu’on donna des cardinaux dans le livre qu’on imprima l’année passée à Lion sous le nom de Relations des intrigues du dernier Conclave [3]. L’usage cependant que M rs les Allemands pouvoient faire de cette sorte de jugemens que l’on faisoit d’eux fut cause que j’obligeai un gentil-homme qui partoit de chez moi justement en ce tems là pour y retourner de le prendre avec lui et de le faire lire dans les cours où il passeroit.

Et puis que la guerre ne vous empéche point d’avoir ces pieces là je me réjoüis de ce que vous aurés vû dans celui d’il y a precisément un an[,] je veux dire du mois d’[octo]bre 1689[,] que nôtre illustre Mr de Rocolles s’est fait prôner pour homme à bien tenir sa partie dans une academie de beaux esprits [4] ne brillant pas peu à son compte dans celle qui commençoit de se former à Toulouse [5], où il s’étoit signalé entr’autres choses par un panegyrique ou par une oraison funebre pour la reine Christine de Suede sur ces mots du 2 d du l[ivre] de Judith[ :] Magna eris et nomen tuum nominabitur in universa terra [6]. Cet endroit me fait souvenir de deux distiques qu’un de vos amis fit par maniere d’impromptu lors qu’on aprit la mort de cette princesse ; le 1 er roule sur l’opportunité de son decès, la somme qu’elle tiroit tous les ans de la Suëde accommodant fort cette couronne dans la conjoncture[,] ce qui faisoit dire[ :]

Quod magis eximium Christina Suecica fecit

Articulo scivit temporis hocce mori [7].

L’autre marquant ses differens états disoit

Eadem triplex stella.

Axi quæ fueram quondam Christina polari

Fixa, Planeta dein, sum modo stella cadens [8] . /

J’admire que dans le moment que je reçois votre chere lettre du 6 ème [9] j’allois vous dire de notre ami Mr Francius [10] precisém[en]t ce que vous mémes m’en dites, puis qu’en lisant la lettre de Mr Perrault je jugeai bien que ni Francius ni Dacier ne laisseroient pas la chose sans repartie [11]. Je vous rens mille graces de toutes vos nouveautés de literature et d’Etat, vous priant de continüer.

Je croi pour revenir aux affaires de Piémont que je ne vous ai pas encore marqué que par lettre de ce païs là, du 6 ème aussi [12][,] j’avois apris que les vaudois ayant fait une course sur le païs ennemi y avoient fait un butin de passé cent mulets et de quelques centaines d’autres bestiaux bons à manger. Que le gouvern[eu]r de Milan avoit receu au camp de Moncalier la somme de cent mille philippes* qui lui avoit été menée sous l’escorte d’une compagnie de dragons jaunes. Qu’y ayant passé 2 m[ille] Espagnols malades à Turin[,] on avoit erigé là divers hôpitaux jusqu’à en faire un du palais où Mr de Rebenac dern[ier] ambass[adeur] [13] avoit logé et que le 4 e d’oct[obre] il étoit arrivé un courrier au camp portant l’heureuse nouvelle de la reduction de l’importante place de La Vallone par les armes des Venitiens. Dès ce tems là on n’a pas û d’autres nouvelles si ce n’est que Mr de Catinat [14] avoit défendu sous de rigoureuses peines d’ensemencer aucunes terres du païs qu’il a conquis et que le comte de Fuensalida [15] s’en étoit retourné à Milan sans qu’on le trouvât à dire au camp allié parce qu’il n’est point homme de guerre et qu’il sert son maître, ajoute t’on[,] comme il est servi dans tous les autres lieux de sa domination.

Voici mes dern[iè]res lettres de Chamberi en propres termes[.] Du lundi 16[ :] Mr de S[ain]t Ruth [16] vient aujourd’hui pour faire jurer demain nos magistrats. Il y a ordre d’avertir la noblesse pour venir aussi jurer, tous ceux qui ne se trouveront pas[,] comme cinq ou six de nos magistrats qui sont en Piémont[,] seront confisqués le lendemain sans remission. Les François ne parlent pas du gouvern[eu]r de Miolans comme d’un honnéte homme. Le marquis de S[ain]t Maurice [17] prend un regiment d’infanterie sur le pied étranger. La cour a écrit à Mr de Thoüé gouverneur de cette ville [18] qu’il ne sauroit trop s’appliquer à persecuter les parens de ceux qui servent dans Monmeillan. Il / donne quatre pistoles à tous les soldats qui veulent deserter. On dit qu’il y est entré un Italien officier de consequence de la part de l’emper[eur] nommé Giusti Bassignano [19] déguisé en païsan, cela se connoit à plusieurs choses. Le prem[ie]r capitaine de notre garnison allant en parti l’autre nuit est tombé dans une embuscade de ceux de Monmeillan, et a été pris avec beaucoup de soldats.

Je croi mon cher Mons r de vous avoir marqué que nous avions des deputés de Zurich et de Berne à plusieurs fins[,] comme de faire voir comm[en]t la Suisse s’interesse à nôtre conservation[,] d’encourager nôtre peuple et plus encore d’étre les témoins de la bonne posture et résolution de nôtre magistrat. Ils partirent hier fort satisfaits et il n’est resté ici que Mr le colonel d’Oberkan [20] qui y est sans caractere* mais qui n’y est pas inutile par les bons conseils que son experience au fait de la guerre le rend capable de nous donner. Ces M rs avant que de partir ont fait convenir nôtre Conseil de recevoir[,] outre les 300 hommes du canton de Berne que nous avons déja, cent autres du même canton et 200 de celui de Zurich[,] qu’ils entretiendront sans que nous leur donnions autre chose que l’utencile[.] Nous renforcerons nôtre vieille garnison d’une nouvelle levée d’autres 200 Suisses à notre solde et ainsi nous aurons actuellement environ 1200 hommes qui travailleront aussi à nos fortifications les jours qu’ils ne monteront pas la garde, ce qui met la ville en sureté contre une emblée*[,] mais elle pourroit bien souffrir du côté des vivres si la France ne r’ouvroit pas le commerce comme elle promet de le r’ouvrir.

Quand je saurai bien jusqu’où va la liberté de votre communication avec la France[,] je ne courrai pas risque de vous parler de choses que vous aurés déja pû avoir de là. Il m’est tombé ces jours entre les mains un madrigal[,] qu’apparemment vous aurés vû[,] sur la regence de la reine d’Anglet[er]re. Le voici cependant à tout hazard[,] car il me revient assés. /

 

Sur le départ du roy Guill[aume] laissant la reine Marie regente.

Madrigal

Ce sont les Anglois qui parlent.

Il faudroit plus d’une épigrame

Pour bien exprimer nôtre ennui

Quand Louis contre nous arme tout, aujourd’hui

On ne nous laisse qu’une femme

Pour nous défendre contre lui

Mais ne le craignons point[,] tout foibles que nous sommes

L’on sait comment il a vécu

Et que s’il peut vaincre les hommes

Les femmes l’ont toûjours vaincu.

 

J’ai vû la harangue du présid[en]t La Tour à M rs les Etats [21][ ;] elle m’a paru bonne et spirituelle dans sa brieveté.

L’ami du Projet travaille à élaborer sa septiéme conference, qui est le grand nœud de l’affaire puis qu’elle deduit les moyens de la garantie et de la sureté de la paix [22][.] Puis que Mr de Groeben ne vous avoit pas encore renvoyé les conferences [23], qu’il dit méme de n’avoir point receues dans une lettre du 28 e de [septem]bre[,] il y a apparence que Mr l’envoyé de Brandebourg à La Haye [24] les a retenües, et il pourroit bien se faire qu’il en auroit regalé les autres membres du congrés[,] à quoi il n’y auroit pas d’autre mal que le retard des copies que vous auriés û la bonté d’en faire faire et votre pronontiation* sur laquelle on compte beaucoup. On souhaite extremem[en]t, que le tout revienne promtem[en]t entre vos mains s’il ne l’a déja fait[,] afin que vous puissiés en faire l’envoy à Mr de Salisburi [25] et autres personnes importantes.

Je vous embrasse de toute mon ame et suis entierem[en]t à vous.

Notes :

[1] Cette lettre de Bayle à Minutoli du 2 octobre 1690 est perdue.

[2] Mercure galant, février 1690, p.89-111 : « Portraits des généraux d’armée de l’empereur », comportant un bref portrait de officiers suivants : Louis-Guillaume de Bade-Bade, le comte de Caprara, le comte de Starhemberg, le prince de Salms, le comte de Rabata, Dunewal, le comte de Palsi, Caratta, le comte de Bielke, le comte de Schering, le prince de Croy, le comte de Taff, Gondola, comte de Souches, le prince de Neubourg, le prince de Savoie, Veterani, Heusler, Piccolomini, Rabutin, Nigrelli, Esterhasi, Apremont, Vallis.

[3] Relation de l’état présent de la cour de Rome, ou mémoires des intrigues du conclave de l’année 1689, pour l’élection du pape Alexandre VIII (s.l. 1689, 12°).

[4] Voir le Mercure galant, octobre 1689, p.25-28 : « Dans le temps de la mort de la reine Christine de Suède [à Rome le 19 avril 1689], on fit l’éloge de cette princesse dans l’une de ces assemblées [conférences du Languedoc] et ce fut Mr de Rocoles qui le prononça. Il prit ces paroles du chapitre II de Judith : Magna eris et nomen tuum nominabitur in universa terra. Il parla devant une compagnie de cent personnes, tous gens choisis, jesuites, abbez, conseillers du parlement, et autres, et quoy que son discours eust duré une heure et demie, on luy fit ce compliment tout d’une voix, qu’il avoit finy trop tost. Il fit voir que cette reine estoit grande pour avoir quitté de grands Estats afin d’embrasser la religion catholique ; pour avoir aimé les sciences, et ceux qui en font profession, et enfin pour avoir marqué un fort grand attachement à la nation françoise, ce qui luy donna occasion de faire l’éloge du Roy. Une autre fois il fit un fort beau discours sur les avantages qu’on peut retirer de l’establissement des Academies, et il en a mesme fait un en latin à la loüange de Mr de Malapeire, principal membre et comme le chef de celle qui est sur le point de s’establir à Toulouse. Il s’est aussi fait remarquer avec beaucoup de gloire pour luy, dans des theses publiques des jesuites, où il a harangué en présence du parlement, et de quantité de personnes considerables. » Sur Jean-Baptiste de Rocolles, voir Lettre 25, n.1.

[5] La Compagnie des jeux floraux de Toulouse devait être confirmée en tant qu’Académie par lettres de Louis XIV en 1694, sous l’impulsion de Simon de La Loubère, reconnaissant ainsi une tradition toulousaine qui datait de plusieurs siècles, puisque le concours de poésie qui donne lieu aux « jeux floraux » fut fondé en 1323. Voir F. de Gélis, Histoire critique des Jeux floraux depuis leur origine jusqu’à leur transformation en académie (1323-1694) (Toulouse 1912 ; rééd. Genève 1981).

[6] « Tu seras grande et renommée par toute la terre. » Ce verset tiré de Judith 11, 21 (v. 21 dans la Vulgate, v. 23 dans les Bibles modernes) – un livre considéré comme apocryphe par les protestants qui ne le retiennent pas dans le canon vétérotestamentaire – se trouve être l’antienne des premières vêpres de l’Assomption de la Vierge.

[7] « Ce que Christine de Suède fit de plus remarquable encore, c’est qu’elle sut mourir à ce moment précis. »

[8] « La même étoile triple. Dans l’axe polaire où, Christine, j’avais été fixe, puis planète, je suis seulement une étoile tombante. »

[9] Nouvelle lettre de Bayle à Minutoli qui ne nous est pas parvenue : on voit que leur correspondance fut intense et que beaucoup de lettres de Bayle ont dû se perdre.

[10] Sur Petrus Francius (Petro Fransz), poète néo-latin très connu, professeur à Amsterdam depuis 1674, et partisan des Modernes, voir Lettres 227, n.18, 260, n.20, et 289, n.25.

[11] La lettre de Charles Perrault qui avait dû provoquer André Dacier et Petrus Francius est certainement liée à la publication de son Parallèle des anciens et des modernes en ce qui regarde les arts et les sciences, dialogues. Avec le poème du « Siècle de Louis le Grand » et une épistre en vers sur le génie (Paris 1688, 12°), qui venait de connaître une nouvelle édition (Paris 1690, 12°). Les périodiques avaient accordé une large place à la querelle : JS, 17 janvier 1689, 8 mai 1690 ; HOS, novembre 1687, avril 1689, mai 1690.

[12] Minutoli a donc reçu une lettre datée du 6 octobre 1690 – de la même date que celle de Bayle – concernant la guerre du Piémont. Cette formule succincte semble confirmer qu’il recevait des nouvelles non pas seulement par les gazettes, mais aussi par un membre de l’entourage d’Henri Arnaud et nous verrons plus loin que sa source est son nouvel ami l’ abbé de Saint-Réal : voir Lettre 751, n.4, 766, n.6, et 778, n.16.

[13] François de Pas, comte de Rebenac, ambassadeur de France à Madrid en 1688-1689 ; il est issu de la famille, initialement réformée, de Manassès de Pas (1590-1640), marquis de Feuquières, dont la tante, Charlotte Arbaleste fut l’épouse de Du Plessis-Mornay. Après son abjuration vers 1620, Manassès de Pas épousa Anne Arnauld et devint ainsi le cousin et ami de Robert Arnauld d’Andilly. Sur les activités diplomatiques de François de Pas, comte de Rebenac, voir W.J. Roosen, « The functioning of ambassadors under Louis XIV », French Historical Studies, 6 (1970), p.311-332.

[14] Sur le commandant en chef Nicolas de Catinat de La Fauconnerie, voir Lettre 751, n.26.

[15] Antonio López de Ayala Velasco, comte de Fuensalida (1686-1691), gouverneur du Milanais.

[16] Charles Chalmont, marquis de Saint-Ruth (?-1691), général, qui commandait les troupes françaises lors de la victoire à Staffarda. En 1691, il devait commander aux côtés du chevalier de Tessé en Irlande, tentant vainement de résister à l’avancée des troupes de Guillaume III, et devait mourir dans le Galway.

[17] Fils de François Thomas Chabod, marquis de Saint-Maurice, commandant général de la Savoie, ambassadeur de Savoie à la cour de France entre 1667 et 1670, le marquis de Saint-Maurice, autrefois favori de Madame Royale, dut quitter Turin après la mort de son père et prit du service en France ; à la date de la présente lettre, il prenait le commandement du régiment royal de Savoie dans l’armée du duc de Luxembourg. Voir Thomas-François Chabod, marquis de Saint-Maurice, Lettres sur la cour de Louis XIV (1667-1670), éd. J.Lemoine (Paris 1910).

[18] M. de Thoué, gouverneur de Chambéry.

[19] Nous n’avons pas trouvé trace de cet Italien, Giusti Bassignano, officier de l’armée impériale.

[20] Hans-Heinrich Oberkan, de Zurich, fut d’abord colonel d’un régiment suisse au service de la France. A la date de la présente lettre, il venait de quitter ce service par mécontentement et devait entrer l’année suivante à celui de Guillaume III comme brigadier : voir Lettre 753, n.6.

[21] Philibert Sallier de La Tour (ou della Torre) (1638-1707), président des comptes et favori du duc Victor-Amédée II de Savoie, représentait le duché de Savoie à La Haye, où, le 20 octobre 1690, il signa un traité d’alliance de la Savoie avec les Provinces-Unies et l’Angleterre contre la France. Voir O. Schutte, Repertorium der buitenlandse vertegenwoordigers residerende in Nederland, 1584-1810 (’s Gravenhage, 1983), p.640 ; R. Oresko, «  The Glorious Revolution of 1688-9 and the House of Savoy  », in J.I. Israel (éd.), The Anglo-Dutch Moment. Essays on the Glorious Revolution and its world impact (Cambridge 1991), p.365-388 ; C. Storrs, War, diplomacy and the rise of Savoie, 1690-1720 (Cambridge 1999).

[22] Goudet, auteur du projet de paix : voir Lettre 751, n.17.

[23] Sur le baron de Groeben, à qui Bayle faisait suivre les entretiens du projet de paix de Goudet, voir Lettre 751, n.18.

[24] Sur Wolfgang von Schmettau, envoyé extraordinaire de Brandebourg à La Haye, voir Lettre 751, n.19.

[25] Gilbert Burnet, nommé évêque de Salisbury à la suite de la Glorieuse Révolution : voir Lettre 710, n.8.

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