Lettre 773 : Pierre Bayle à Jean Rou

A Rotterdam, le 20 de decembre, 1690

Je vous remercie très humblement, mon très cher Monsieur, de la curieuse et belle préface que vous m’avez envoiée sur les Pseaumes de Dom Antonio [1]. Je l’ai luë avec encore plus de plaisir que la prémiere fois, qu’elle n’étoit, ni imprimée, ni si étenduë ; et je ne doute pas que le public ne la reçoive avec beaucoup d’estime. Ces traits anecdotes, dont vous l’avez parsemée, en relevent l’éclat ; et celui d’ Urbain VIII paroîtra des plus curieux [2].

Quant à la dispute sur laquelle on me fait l’honneur de me faire prendre pour arbitre [3], honneur dont je suis d’autant plus indigne que j’ai toûjours été assez négligent par rapport aux contestations de nos subtils grammairiens françois ; le peu que j’ai d’intelligence de la langue consistant plûtôt en sentiment qu’en raison ; je veux dire que je discerne plûtôt le bon d’avec le mauvais, par routine, ou par coutume d’oreille que par l’examen des raisons. Mais, enfin, puisqu’on on a meilleure opinion de moi que je n’en ai moi-même, je vous dirai, qu’il me semble que s’il ne s’agissait que de comparer ces deux expressions son foudre en main, sa foudre en main, afin de savoir laquelle vaut mieux, il faudroit donner l’avantage à la derniere ; mais je vois que ce n’est point là le vrai état de la question : il ne s’agit pas du plus ou du moins ; il s’agit de savoir s’il n’y a que l’une des deux qui soit bonne, l’autre étant mauvaise et condamnée par les dernieres décisions : en ce cas-là, je dis que l’affirmative va trop loin et que la négative l’emporte. Vous en donnez des preuves si expresses et si convaincantes, vous faites voir tant autoritez qui montrent que le masculin foudre, au pis aller, n’est pas le moins bon, et que néanmoins il est bon : vous alléguez des auteurs si revêtus d’autorité en ces matieres que je ne vois point qu’on puisse condamner l’expression son foudre, tout au plus, que de n’être pas aussi bonne que sa foudre.

Pour la distinction de foudre sceptre de Jupiter, et foudre effet de ce sceptre, je la trouve bien subtile, et ne voudrois pas trop m’y appuyer, vu que ceux qui ont mis la foudre en la main de ce dieu ont prétendu que son effet étoit semblable à celui des dards ; et que ce sceptre, puisque sceptre il y a, ne produisoit quelque effet qu’en sortant de la main de Jupiter ; et tombant sur le patient : de sorte que ce qui étoit le sceptre, et ce qui venoit fraper étoit réellement le même être.

Je vous remercie bien fort, mon cher Monsieur, de tant de belles autoritez qui sont dans votre lettre : c’est un recueil que je garderai précieusement. Je ne sai ce que c’est que cette nouvelle Histoire poëtique de Mr Vallier de La Martiniere [4]. J’en ai vu autrefois une qui étoit, ce me semble, anonyme, mais docte, et d’un homme qui promettoit une traduction de Pétrone [5]. A votre loisir vous m’en donnerez, s’il vous plaît, instruction.

Je suis intimement votre etc.

Notes :

[1] Il s’agit de la préface par Jean Rou pour la nouvelle édition des Psaumes d’ Antoine I er, roi du Portugal, selon la traduction de Pierre Du Ryer, dont on connaît deux éditions antérieures : Les Pseaumes de D. Antoine, roy de Portugal (Paris 1657, 12°), publiées chez G. Quinet, d’une part, et, d’autre part, chez Antoine de Sommaville ; la nouvelle édition devait paraître chez Abraham Troyel : Les Pseaumes de D. Antoine roy du Portugal. Avec une dissertation préliminaire sur le « vous » et le « tu » en parlant à Dieu (La Haye 1691, 12°) [Grenoble BM : F 15153]. La Préface non signée de cette édition commence ainsi : « Quelques personnes pieuses ayant desiré qu’on r’imprimast icy les Psaumes du roy du Portugal, ont marqué en même tems de la répugnance pour cette maniére de s’entretenir avec Dieu à la fasson des hommes qui est si affectée par Messieurs de l’Eglise romaine, et elles ont desiré qu’en rejettant les vous et vôtre de cette communion, on revint à nos ton et tu. On leur a representé que cet enfant étant une espece d’incirconcis dans le Pays de Canaan, nous n’étions engagez ny n’avions droit de proceder à son égard à aucunes lettres de naturalité, et que ceux chez qui il avoit pris naissance le revendiqueroient en vertu de leurs préjugez. Cela n’a point satisfait ces personnes, et nous avons pris le party en leur accordant cette complaisance de marquer seulement aux autres que nous n’avions pas dissimulé ce qu’il y a de plus spécieux en cette objection. » Voici le début de la traduction des Psaumes par Pierre Du Ryer dans cette édition, où on a changé les « vous » en « tu » : « Helas, Seigneur, il y a long-tems que tu me frappe, et que la pesanteur de tes coups me doit faire voir la grandeur de mes pechez ; [...] Il y a si long-temps que tu m’appelles, et je ne t’entens pas encore ! » Ce même passage dans l’édition Paris, A. de Sommaville, 1657 [Grenoble BM : F 15154] donne : « Helas, Seigneur, il y a long-temps que vous me frappez, et que la pesanteur de vos coups me doit faire voir la grandeur de mes pechez ; [...] Il y a si long-temps que vous m’appellez, et je ne vous entends pas encore ! »

[2] Dans la préface de Rou, on trouve l’anecdote suivante : « Ceci prouvera, pour le dire en passant, que nous ne sommes pas travaillez de cette scrupuleuse délicatesse de nos adversaires, qui leur fait rejetter jusqu’aux meilleures choses plûtôt que de les partager avec ceux qui ne veulent pas donner dans leurs opinions avec aveuglement, foiblesse qui pour leur honneur n’a que trop paru dans le mépris qu’ils ont toûjours fait des Pseaumes même de David tout divins que l’Eglise les a toûjours reconnus, seulement par ce que nous semblions au prix d’eux nous être fait une plus grande affaire de cette adoption ; sur quoi le lecteur ne sera peut-être pas faché qu’on le divertisse par le récit d’une petite histoire anecdote mais tres véritable, que voici. Urbain VIII, célébre pape de Rome, n’étant encore que Maphée Barberin fit un voyage en France vers le commencement du siécle que nous allons finir ; un jour qu’il étoit dans une compagnie de divertissement honnête, on le voulut régaler de l’ouye de quelques belles voix meslées de simphonie : la musique des Pseaumes de Marot étoit alors ce qu’il y avoit de plus fin dans ce bel art, et c’étoit cela principalement qu’on chantoit en presence de Barberin : quelques devots qui l’accompagnoient lui firent une espéce de scrupule de se plaire si fort à des piéces hérétiques et le portérent à demander qu’on changeast de note ; on mit aussi-tôt sur le tapis plusieurs airs de cour des plus galans ; mais rien de tout cela n’ayant paru au délicat organe du prélat, de la justesse des quatre parties de Claudin, il ne put se tenir qu’on n’en revint là ; de sorte que se tournant vers les musiciens, s’en scandalise qui pourra, dit-il, il n’y a hérésie qui tienne, redonnez nous le Pseautier. Ainsi les devots de Barberin préférérent les impuretez d’une chanson profane à l’onction sacrée des louanges de Dieu, et Barberin lui même tout destiné qu’il étoit à remplir un jour le siége de celui qui se dit lieutenant de Dieu en terre, fut plus porté à la préférence contraire par la puerilité d’un vain charme d’oreille, que par l’auguste majesté des oracles du St. Esprit. » (préface non-paginée, signatures *11v-12r). Dans cette anecdote, « Claudin » est le célèbre musicien franco-flamand Claude Le Jeune (vers 1530-1600), maître de la musique de Henri IV.

[3] Rou avait consulté Bayle sur la composition d’un poème en l’honneur de la reine Mary, épouse de Guillaume III : voir Lettres 757, 760. Malheureusement, dans cet échange, les lettres de Rou lui-même ne nous sont pas parvenues. Dans ses Mémoires, éd. Waddington, ii.274-278, Rou fait état des critiques de Bayle, et semble croire que son ami philosophe était satisfait des corrections faites selon ses remarques.

[4] Jacques Vallier, sieur de La Martinière, Histoire fabuleuse et généalogique des dieux et des héros de l’Antiquité païenne, ou nouvelle histoire poétique (Paris 1670, 12°) : l’ouvrage n’était guère nouveau et nous n’avons pas trouvé d’édition plus récente.

[5] Nous n’avons su identifier ce docte anonyme ni sa traduction de Pétrone. Bayle ne pense certainement pas à Michel de Marolles, auteur d’un Traité du poème épique, pour l’intelligence de l’« Enéide » de Virgile (Paris 1662, 8°) et à qui est attribué Le Pétrone en vers. Traduction nouvelle par M.L.D.B. (Paris 1667, 12°), car il connaît bien ses travaux (voir Lettre 107, n.22). Une traduction anonyme venait de paraître : Pétrone. Traduction nouvelle, avec des observations sur les endroits [...] difficiles (Cologne, P. Marteau 1687 ; Anvers 1689, 12°). Ce n’est que quelques années plus tard que devaient paraître la « traduction » de François Nodot, La Satyre de Pétrone, traduite en françois avec le texte latin, suivant le nouveau manuscrit trouvé à Bellegrade en 1688, ouvrage complet contenant les galanteries et les débauches de l’empereur Néron et de ses favoris, avec des remarques curieuses [...] (Cologne 1694, 12°, 2 vol.), celle de Claude-Ignace I Bruguière de Barante (1669-1745), Le Pétrone en vers (2 e éd. Paris 1700, 12°), et enfin celle d’ A. de Prépetit de Grammont, Traduction en vers françois de l’« Art poétique » d’Horace, des « Satyres » IV et X de son premier livre, de la première « Epître » de son livre II, et de quelques autres endroits [...] tiré tant du même Horace que d’Ovide, de Perse, de Pétrone, de Juvénal et de Martial [...]. Avec une « Dissertation sur les auteurs anciens et modernes », et un « Traité de la versification françoise » (Paris 1711, 8°). Sur la querelle autour des travaux de François Nodot, voir Lettre 855, n.9.

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