Lettre 792 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

A Rotterdam, l’11 de mars, 1691

Je n’ai jamais mieux compris qu’à cette heure, mon très cher Monsieur, combien il est dangereux de se tromper, quand on porte son jugement sur les choses éloignées. Vous croiez sans doute à Geneve, que nous sommes ici fort en état de vous écrire de grandes nouvelles, et que jamais l’abondance de choses dignes d’être écrites à ses amis n’a été plus grande en Hollande, qu’elle l’est depuis l’arrivée du grand prince, qui a attiré à La Haye tant de potentats allemans [1]. Cependant, non seulement moi, qui suis un pauvre nouvelliste ; mais, les meilleurs furets, que je connoisse en ce genre-là ; sommes destituez de tout. Personne ne rapporte de La Haye, si ce n’est qu’on a diné, ou joüé, là ou là ; qu’on a été à Honslaerdyk ; qu’on a chassé, qu’on s’est promené en carrosse ; et tout le monde augure bien de ce silence, par rapport aux grandes affaires.

L’entrée de Sa Majesté britannique s’est faite le 5 février, sans beaucoup d’éclat ; et même, le brouillard empêcha qu’on ne vit le jeu des feux d’artifices. /

Madame la comtesse de Soissons [2] se rend de plus en plus recommandable par son gros jeu, où elle paroit ornée de pierreries, d’une somptuosité merveilleuse, et par l’honneur que le roi lui fait de s’entretenir, et de se promener avec elle. La médaille est tellement tournée, qu’au lieu qu’on disoit au commencement, qu’elle étoit venuë à La Haye, pour espionner en faveur de la France ; on dit à cette heure, qu’au contraire, elle a des correspondances en France, dont elle tire bien des sécrets, qu’elle révèle au roi d’Angleterre. Dieu sait ce qui en est.

La présence du duc de Baviere [3] est d’autant plus importante, que c’est une preuve auprès des princes catholiques, et envers la Cour de Rome, que les conférences de La Haye se font pas pour machiner la ruine de l’Eglise romaine ; ce que la France seroit bien aise d’insinuer, afin d’aliener les esprits des catholiques de la Ligue, et d’exposer la maison d’Autriche à l’indignation du pape, et de tous les moines.

Je croi vous avoir mandé* que Sa Majesté britannique a souhaité que les ministres, qui prêcheroient devant elle, ne la louassent pas ; la chaire n’étant point destinée pour les hommes, mais, pour Dieu [4]. Il a été trois fois à l’Eglise françoise [5], et a ouï Mr Claude [6] les deux prémieres, et Mr de Superville [7], qui est un des ministres réfugiez pensionnaires de Rotterdam, la troisiéme. Ces Messieurs n’ont pas épargné l’encens ; mais, ils l’ont fait fumer d’une maniere indirecte, et adroitement menagée.

Le temple des réfugiez de Coppenhagen est rouvert depuis assez long-tems ; le roi de Dannemark aiant été desabusé des fausses impressions que les / théologiens luthériens, et sur tout le professeur Masius, lui avoient voulu donner contre les doctrines des réfugiez, par raport à l’autorité souveraine [8]. J’ai parcouru depuis quelques jours le traité de ce Mr Masius, intitulé Interesse Principum [9], et il m’a paru fort au dessous de l’idée que je m’en étois faite.

Je suis, etc.

Notes :

[1] Guillaume III, désormais roi d’Angleterre mais demeuré Stadhouder, revint aux Provinces-Unies le 31 janvier 1691. Le 5 février fut organisée une entrée formelle et festive à La Haye, puis une « conférence au sommet » entre les membres de la « Grande Alliance » contre la France. De nombreux princes allemands y participèrent, parmi lesquels les électeurs de Brandebourg et de Bavière, le prince de Wurtemberg, le landgrave de Hesse-Cassel aussi bien que le gouverneur des Pays-Bas autrichiens, le marquis de Gastañaga : voir N. Japikse, Prins Willem III : de stadhouder-koning (Amsterdam 1930-1933, 2 vol.), ii.254, 325-328.

[2] Il se peut que Bayle confonde ici les nièces de Mazarin. En effet, la comtesse de Soissons est Olympe Mancini, qui avait dû quitter la France au moment de l’affaire des poisons (voir Lettres 180, n.6, et 564, n.2) : elle séjourna en Flandres, puis en Espagne, et mourut à Bruxelles ; il a été question de son secrétaire, Gatien Courtilz de Sandras (voir Lettre 781, n.13). Cependant, on a l’impression que Bayle désigne ici une personne apte, grâce à son réseau de connaissances en France, à donner des informations utiles à Guillaume III, roi d’Angleterre. Il est donc possible que Bayle pense à Hortense Mancini, duchesse de Mazarin, qui s’était réfugiée à Londres, où elle menait un grand train de vie à la Cour.

[3] Maximilien-Emmanuel de Bavière (1662-1726), électeur de Bavière, qui allait être nommé l’année suivante gouverneur des Pays-Bas espagnols.

[4] Voir la remarque de Bayle dans sa lettre précédente à Minutoli du mois de février (Lettre 788, n.11).

[5] A cette date, il existait plusieurs Eglises françaises – animées par les huguenots réfugiés – à Londres, mais on continuait à désigner comme « l’Eglise française de Londres » celle de Threadneedle Street, fondée en 1550, où le culte se faisait en français selon le rite calviniste. Jusqu’à l’avènement de Guillaume III, une certaine tension persistait dans les relations entre le consistoire de cette Eglise et le pouvoir, puisque la plupart des membres de la communauté avaient favorisé le parti des parlementaires pendant la guerre civile. L’Eglise française de la Savoy (ou Savoie) avait été fondée à la veille de la guerre civile, par un mouvement inspiré par les sermons de Jean d’Espagne ; le culte s’y faisait en français selon le rite anglican. Après la restauration de Charles II et surtout lors des persécutions des huguenots en France, les Eglises françaises se multiplièrent, « l’Eglise de l’Hôpital » (Spitalfields) dans la banlieue est de Londres et « l’Eglise des Grecs » à Soho étant les mieux connues. Voir les études de R.D. Gwynn, Huguenot Heritage : the history and contribution of Huguenots in Britain (London etc. 1985), Minutes of the consistory court of the French Church of London, Threadneedle Street, 1679-1692 (London 1994), et The Huguenots of London (Brighton et Portland, Oregon, 1998), qui fournissent une bibliographie abondante.

[6] Sur Isaac Claude, pasteur de l’Eglise wallonne de La Haye, voir Lettres 155, n.21, et 545, n.9.

[7] Sur Daniel de Superville, qui devint pasteur ordinaire de l’Eglise wallonne de Rotterdam en 1691, voir Lettre 584, n.3.

[8] Passant outre aux menaces des évêques et théologiens luthériens qui craignaient la vengeance éternelle de Dieu s’il accueillait des non-luthériens en Danemark, le roi Christian V – dont l’épouse, Charlotte Amélie de Hesse-Cassel, était réformée – avait signé dès le 3 janvier 1685 une charte de privilèges en faveur des réformés. Commencée en avril 1688, la construction du temple réformé de Copenhague a été achevée en novembre 1689. Voir R.-M. Frost-Christensen, « Le temple réformé de Copenhague », in H. Bost et B. Reymond (dir.), Les Temples réformés (XVI e-XVII e s.). Actes du colloque de Montpellier (15-17 mai 2003), BSHPF, 152 (2006), p.493-500. Sur l’Eglise réformée de Copenhague, voir aussi J. Bedoire, Hugenotternas Värld. Fran Religionskrigens Frankrike till Skeppsbroadelns Stockholm (Stockholm 2009).

[9] Hector Gottfried Masius, Interesse Principum circa Religionem Evangelicam, ad Serenissimum Daniæ regem : appendicis loco [...] subnectitur Oratio jubilea [in annuam memoriam Reformationis] anno 1686, pridie calendas novembres (Hafniæ 1687, 4°). Masius était le chapelain de l’ambassade de Danemark en France.

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